Des Écureuils aux Guépards : une Erreur Corrigée par une Autre ?

Le remplacement des Écureuils du Bénin par les Guépards a été largement salué comme une modernisation bienvenue de l’image de l’équipe nationale. Beaucoup y ont vu l’abandon d’un surnom jugé peu prestigieux au profit d’un félin réputé pour sa vitesse, son élégance et son allure de prédateur. Pour ma part, si j’ai été parmi les premiers à critiquer le choix des Écureuils, je ne suis pas certain que les Guépards constituent une amélioration aussi évidente qu’on le prétend.

Cette controverse offre toutefois une occasion intéressante d’observer un phénomène plus large : la place des animaux dans l’imaginaire du football africain. En Afrique, l’animal n’est pas seulement un être vivant ; il est un symbole. Il permet de condenser en une image des qualités, des valeurs et des représentations collectives. D’un point de vue cognitif, il possède aussi un avantage évident : il est plus facile de retenir un lion, un aigle ou un léopard qu’un slogan abstrait ou une formule administrative. Le règne animal constitue ainsi un immense réservoir d’emblèmes où les nations viennent puiser pour se représenter elles-mêmes.

Or, lorsqu’on examine les surnoms des équipes africaines, une logique apparaît clairement. Le Sénégal, le Cameroun et le Maroc ont choisi le lion, symbole universel de royauté, de courage et de domination. Le Nigeria, la Tunisie et le Mali ont retenu l’aigle, maître des airs et prédateur redouté. La Côte d’Ivoire s’identifie à l’éléphant, la République démocratique du Congo au léopard, le Gabon à la panthère, le Togo à l’épervier, le Burkina Faso à l’étalon. Même lorsque l’animal diffère, les qualités recherchées restent sensiblement les mêmes : puissance, noblesse, performance, prestige ou suprématie.

À ces critères s’ajoute parfois un lien avec l’histoire, la culture ou l’environnement du pays. Les Éléphants de Côte d’Ivoire renvoient à une représentation ancienne du territoire. Les Léopards du Congo s’inscrivent dans un imaginaire culturel et politique particulier. Les Palancas Negras de l’Angola évoquent une espèce emblématique de leur faune nationale. Autrement dit, les surnoms des équipes africaines obéissent généralement à deux grandes logiques : la recherche de l’excellence symbolique et l’ancrage identitaire.

C’est précisément dans ce contexte que le choix des Écureuils du Bénin m’a toujours paru incongru. Je l’ai d’ailleurs publiquement critiqué il y a plusieurs années, non comme spécialiste du football, mais comme observateur des mécanismes symboliques à l’œuvre dans nos sociétés.

La question était simple : qu’incarne l’écureuil dans l’imaginaire collectif ? Certes, il est agile, vif et sympathique. Mais il n’évoque ni la puissance, ni la royauté, ni la domination, ni même une caractéristique environnementale particulièrement associée au Bénin. Dans un championnat symbolique où s’affrontent lions, aigles, léopards, panthères et éléphants, l’écureuil faisait figure d’exception difficilement justifiable.

À l’époque, j’avais proposé une autre voie : les Abeilles du Bénin.

Cette proposition ne cherchait pas à rivaliser avec les lions ou les aigles sur le terrain de la force brute. Elle reposait sur une logique différente, qui me paraît aujourd’hui encore plus pertinente pour le football moderne. L’abeille possède au moins trois qualités remarquables.

D’abord, elle travaille en équipe. Son existence repose sur la coopération, la coordination et la discipline collective. Ensuite, elle produit une richesse utile et précieuse : le miel. Enfin, malgré sa taille modeste, elle sait se défendre avec une efficacité redoutable. L’abeille rappelle ainsi qu’une équipe victorieuse ne se construit pas seulement autour de la puissance individuelle, mais autour de l’organisation, de l’intelligence collective et de l’effort partagé.

Le temps a fini par donner raison à la critique adressée aux Écureuils. Le nom a été abandonné. Comme cela arrive souvent dans nos administrations et nos institutions, la décision finale s’est toutefois effectuée sans mémoire des débats qui l’avaient précédée et sans référence à ceux qui avaient contribué à les ouvrir. Peu importe au fond. L’essentiel était que la question soit posée.

Mais c’est précisément ici que commence le véritable problème.

Car en remplaçant les Écureuils par les Guépards, a-t-on réellement résolu la difficulté ou s’est-on contenté de la déplacer ?

À première vue, le choix semble plus prestigieux. Le guépard appartient à la famille des grands félins. Il évoque immédiatement la performance et la puissance. Son image est plus conforme aux standards symboliques du football africain. Mais lorsqu’on examine de plus près les qualités qui le caractérisent, le tableau devient moins convaincant.

Le guépard est avant tout célèbre pour une seule raison : il est l’animal terrestre le plus rapide du monde. Il peut atteindre des vitesses extraordinaires en quelques secondes. Ce record impressionne, fascine et nourrit l’imaginaire. Mais est-ce vraiment la qualité la plus pertinente pour représenter une équipe de football ?

Le football ne consiste pas à courir cent mètres le plus vite possible. Il exige de l’endurance, de la résistance, de l’intelligence tactique, de la maîtrise technique et de la coordination collective. Or le guépard est précisément un spécialiste de l’effort bref. Sa vitesse fulgurante s’accompagne d’une faible endurance. Après une poursuite intense, il doit récupérer longuement. Son record constitue une prouesse spectaculaire, mais non nécessairement un modèle adapté aux exigences du football.

Autrement dit, ceux qui ont choisi le guépard me semblent avoir confondu performance spectaculaire et performance pertinente. Ils ont été séduits par le prestige d’un record sans s’interroger suffisamment sur sa signification.

À cela s’ajoute une seconde difficulté. Le choix du guépard ne bénéficie même pas d’un ancrage environnemental particulièrement fort. Si le guépard appartient bien à la faune africaine, il est davantage associé à l’Afrique orientale et australe qu’à l’Afrique de l’Ouest en général ou au Bénin en particulier. L’argument identitaire apparaît donc relativement faible.

Ainsi, après avoir rejeté à juste titre un symbole peu convaincant, nous avons peut-être adopté un symbole davantage conforme aux modes de représentation dominantes, mais dont la pertinence demeure discutable.

Mon propos n’est pas de défendre les Écureuils contre les Guépards. Les premiers étaient à mes yeux un mauvais choix. Mon propos est plutôt de rappeler qu’un symbole n’est pas bon parce qu’il est impressionnant. Il est bon lorsqu’il exprime de manière cohérente les valeurs qu’il prétend représenter.

Au fond, l’affaire des Écureuils et des Guépards nous apprend quelque chose de plus général sur nos sociétés. Nous sommes souvent fascinés par les apparences de la puissance, les records, les titres et les emblèmes prestigieux. Nous nous demandons plus rarement si ces symboles correspondent réellement à ce que nous voulons être. Dans cette affaire, le Bénin a quitté l’écureuil. Je ne suis pas certain qu’il ait trouvé son animal.

Adenifuja Bolaji

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