Le Béninois et l’Ethique du Kɛntɔ́

Dans une certaine éthique sociale qui semble malheureusement avoir pris racine chez nous, le Béninois, et plus précisément le Dahoméen,  – frère, sœur, ami ou simple voisin – n’est pas spontanément éduqué à aimer son prochain, à se réjouir de sa réussite ou à lui souhaiter le meilleur. Par la force des choses, il n’a pas eu l’occasion d’intérioriser l’éthique de l’amour. D’instinct jaloux et imitateur, il est, en revanche, remarquablement préparé à la dispute, à la rivalité, à la suspicion, à la méfiance, au mépris gratuit et à la détestation. Chez lui, l’inimitié précède souvent la raison qui pourrait la justifier. Elle naît avant les faits, puis se met en quête d’arguments pour légitimer son existence.

Comme si l’existence d’un adversaire était une nécessité psychologique, chacun semble devoir entretenir son kɛntɔ́., son ennemi attitré, celui sans lequel sa vie manquerait d’un indispensable point de fixation. On le choisit, on le cultive, on le nourrit de rumeurs, de jalousies, de méfiance, de procès d’intention et de rancœurs patiemment accumulées. On veille sur lui avec une fidélité presque religieuse, comme un prêtre vodun prend soin de son Légba : on l’honore quotidiennement, on l’invoque à la moindre contrariété, on lui attribue les échecs, les malheurs et jusqu’aux contretemps les plus insignifiants.

À croire que certains ne savent exister qu’à travers un ennemi. Là où d’autres civilisations ont élevé l’amitié au rang de vertu, nous semblons parfois avoir élevé l’inimitié au rang d’institution. Le kɛntɔ́. devient alors moins une personne qu’une fonction sociale : il donne un sens aux frustrations, une explication aux revers de fortune et un exutoire aux insuffisances personnelles. Il est le personnage indispensable d’une tragédie dont chacun se plaît à tenir le premier rôle.

Bódeá Àfinglózo

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