Gbégnonvi et Consorts : Que  Penser de l’Intelligentsia de la Rupture

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A. Gbégnonvi  et Consorts

Que  Penser des lettrés qui soutiennent le régime de Talon ? Sont-ils des intellectuels, comme ils se qualifient volontiers ou comme on a tendance à les considérer ? Pour répondre à cette question, nous avons choisi deux personnages aux notoriétés et au modes d’interventions différents mais qui tous se sont  engagés corps et âme aux côtés du régime de la rupture. Il s’agit du professeur Roger Gbégnonvi, et du comédien Ignace Yètchénou.

Roger Gbégnonvi est bien connu depuis des décennies dans l’espace politico-médiatique du Bénin. D’abord en tant que professeur de lettre à l’Université d’Abomey Calavi, ensuite en tant que membre de l’ONG Transparency-Bénin. Il est aussi écrivain et chroniqueur ; et, à ce titre, il sévit depuis plusieurs décennies dans l’espace médiatique béninois où il intervient par des écrits plus ou moins percutants sur la vie politique nationale. Enfin, il a été Ministre de l’alphabétisation dans le gouvernement du Président Yayi.

Ignace Yètchénou, quant à lui est un dramaturge, réalisateur, acteur. Tête d’affiche du Fitheb 2018, partisan d’un art de « l’engagement, critique et social pour un développement durable au Bénin, en Afrique et dans le monde. » Le comédien Yètchénou, alias Codjo ne cache pas sa fierté d’être porteur de parole, de l’art dramatique, et son intention de la porter plus haut et le plus loin possible. En 2017, il est devenu le Dga  du Centre national du cinéma et de l’image animée nouvellement créé. Sur mesure ?…

  1. Roger Gbégnonvi

Roger Gbégnonvi, en tant que lettré, est dans le business de l’engagement politique depuis plusieurs décennies. En la matière, il a blanchi sous le harnais de l’art de la critique politique. Déjà, sous l’ère de la Révolution et après le Renouveau Démocratique, il a ferraillé contre les excès et les crimes du Président Mathieu Kérékou. Soit dit en passant, ces critiques  bien qu’elles fussent sans concession, n’ont pas empêché la reconnaissance sans nuance accordée à la mémoire de l’ex-président, à travers, entre autres choses, la désignation par son nom du plus grand stade de sport du pays. Certes, cela n’enlève rien à l’efficacité de l’action de chroniqueur politique Roger Gbégnonvi, puisque, au-delà de la tendance à la mémoire courte chez nos peuples,  l’habitude de l’embellissement post-mortem de l’action des défunts — qu’ils soient politiques ou non — fait partie de nos mœurs les plus têtues.

Après Kérékou I et Kérékou II qu’il a marqués au feu de sa critique, en 2006, avec l’avènement de Yayi Boni, Roger Gbègnonvi a troqué le fiel contre le miel. Dans une euphorie  d’une inhabituelle excitation, il a porté la voix du régime du changement à la limite du militantisme, voire de l’avant-gardisme le plus zélé. Ses chroniques célébraient l’héroïsme de Yayi Boni, son messianisme, la qualité et la justesse de la moindre de ses actions. Il célébrait la victoire de la raison en politique et promettait des lendemains qui chantent. Dans une activité médiatique concertée, il se faisait le bouclier de Yayi et le fleuriste de son jardin politique. Quiconque touchait à un cheveu de Yayi avait affaire à lui. Son zèle d’apologiste du régime du changement a fini par être payant et lui valut, au mépris de sa positon d’acteur éminent de la société civile,  d’entrer au gouvernement en tant que ministre de l’alphabétisation : quoi de plus cohérent pour un homme qui a utilisé la puissance et les vertus de l’alphabet au service de son idole ? Même en tant que membre du gouvernement de Yayi, Roger Gbégnonvi n’a pas cru devoir déposer les armes. Il devenait en quelque sorte le chroniqueur de la république, et pourfendait plus que jamais les ennemis du changement. Cet apostolat passionné dura jusqu’à la vicissitude politique qui l’évinça du gouvernement. C’est alors que peu à peu, Roger Gbégnonvi vira sa cuti. Mais le virus de la chronique qu’il avait dans le sang le hantait toujours. C’est alors que subrepticement, en dépit de la nature immorale des graves accusations qui pesaient contre M. Talon dans ses obscures démêlées avec le Président Yayi, sans crier gare, Roger Gbégnonvi avec une subtilité aussi retorse que consommée, fut l’un des tout premiers lettrés à naturaliser la candidature de l’homme d’Affaires à la présidence de la République. Dès lors et jusqu’à l’élection de Patrice Talon et évidemment après, sa machine à chroniquer les faits publics, à donner son avis sur tout entre deux citations de Victor Hugo et Aimé Césaire, reprit du service. Si, sous Kérékou son discours était virulent et parfois obscur, sous Yayi triomphant et extatique, à l’heure de la Rupture qu’il soutient, il avance plutôt à pas feutré, quoique ferme et manie plus la litote et la suggestion que les grandes affirmations manichéennes d’antan. Nous reviendrons plus loin sur sa dernière chronique consacrée à la crise politique qui secoue le pays suite à l’application des nouvelles lois électorales.

2. Ignace Yètchénou

Blog1Revenons au second cas de lettré engagé dans la rupture  cité plus haut, à savoir le comédien  Ignace Yètchénou, alias Codjo. Homme de théâtre et réalisateur, qui jusqu’ici n’a pas hanté l’espace médiatique des opinions politiques, Ignace Yètchénou fait une entrée en scène originale et d’une grande cohérence. Si le professeur de lettre Roger Gbégnonvi intervient dans l’espace médiatique par l’écrit, l’homme de théâtre Ignace Yètchénou utilise son savoir faire d’homme de théâtre et les techniques audiovisuelles pour s’adresser au public. Ses chroniques se donnent à voir comme des interventions dramaturgiques élaborées, où l’art oratoire, le texte oral bien pensé, la diction vigoureuse et la présence scénique sont conjugués dans un talentueux arrangement. Pour faire passer ses messages, marteler son discours, l’acteur interpelle le spectateur et l’entraîne dans un corps à corps verbal et gestuel assez saisissant. Et souvent, le comédien n’hésite pas à payer de sa personne la force de conviction qui l’anime. Cette mise en jeu personnelle de la force de conviction apparaît clairement dans sa dernière livraison consacrée  à la crise  préélectorale qui secoue actuellement le pays, et où l’acteur ne fait pas mystère de son soutient ardent au camp de la rupture.

Cette présentation des deux cas de lettrés choisis, soutiens indéfectibles du régime de la Rupture, étant rapidement faite, revenons à la question initiale, à savoir : « Que  Penser des lettrés qui soutiennent le régime de Talon ? Sont-ils des intellectuels ? » Pour y répondre, il nous faut très rapidement éclairer le concept d’intellectuel.

B. Ce que Intellectuel Veut Dire

I. L’Occident et la Matrice Historique Française

Une Histoire Française

Selon une acception d’origine française plus ou moins partagée dans le monde occidental, un intellectuel est une personne dont l’activité repose sur l’exercice de l’esprit, qui s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n’assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires , et qui dispose d’une forme d’autorité. L’intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.

La « naissance sociale » de ce concept en France remonte à l’engagement de grands scientifiques lors de l’Affaire Dreyfus, dans le sillage du prestigieux journaliste et écrivain à succès Emile Zola.

Mais la mesure dans laquelle cette acception a été assumée tout au long de l’histoire sociopolitique française laisse à désirer. Ainsi, Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), déplorait le fait que les intellectuels, depuis la première guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs « cléricales » universelles, (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions.

Cette critique de Julien Benda sera reprise et accentuée plus tard par l’écrivain Serge Halimi qui, parodiant une célèbre expression du romancier Paul Nizan,  a qualifié les intellectuels de la fin du vingtième siècle de « nouveaux chiens de garde » du système, par opposition aux intellectuels « dissidents » et « résistants ».

Pour Sartre, l’intellectuel est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives.

Pour son contemporain  Albert Camus, l’intellectuel « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ».

      2. La position critique de l’Américain Noam Chomsky

L’antériorité des évolutions du concept en France  a marqué sa fortune dans les autres nations européennes ou occidentales. En dépit des spécificités nationales, la perception française a servi de référence voire de modèle à partir desquels se sont opérés des déformations et des choix plus ou moins avoués. Si bien que tout en nous en tenant à la référence française, largement suffisante pour notre propos, nous retiendrons le point de vue de l’américain Noam Chomsky, très critique à l’égard de la figure de l’intellectuel telle qu’elle se manifeste dans les médias. Pour lui, elle caractérise les acteurs d’un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Dans cette perspective, l’intellectuel est avant tout au service de l’idéologie dominante. Chomsky considère qu’« il y a le travail intellectuel, que beaucoup de gens font ; et puis il y a ce qu’on appelle la « vie intellectuelle », qui est un métier particulier, qui ne requiert pas spécialement de penser – en fait, il vaut peut-être mieux ne pas trop penser – et c’est cela qu’on appelle être un intellectuel respecté. Et les gens ont raison de mépriser cela, parce que ce n’est rien de bien spécial. C’est précisément un métier pas très intéressant, et d’habitude pas très bien fait ». Il ajoute : « Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s’agit en réalité plutôt d’une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c’est une réaction saine ».

   3. Les Expériences russe et chinoise

    En Russie

A l’écart de la vision occidentale se trouvent les expériences russes et chinoises. Pour les Russes, la notion est abordée d’un point de vue collectif. Le terme intelligentsia réfère une classe sociale bien identifiable plutôt qu’un individu. Il a été utilisé pour la première fois dans sa consonance slave par le philosophe polonais Karol Libelt dans son livre O miłości ojczyzny (De l’amour pour la patrie) en 1844. Il définit l’inteligencja comme les individus instruits qui détiennent le savoir, tels que les professeurs, le clergé, les ingénieurs, et « ceux qui de leur lumière guident vers la raison ».

À l’origine, le terme d’intelligentsia se réfère aux personnalités publiques bien éduquées.  Dès les années 1890, il est restreint à ceux qui œuvrent contre le régime. C’est seulement après la révolution d’octobre et le régime totalitaire qui s’ensuivit que s’effectuera le basculement sémantique et idéologique par la récupération et le retournement fonctionnel de la notion. Ainsi, de la position originelle d’opposant,  le terme en est venu à référer une classe d’intellectuels au service du pouvoir d’Etat qui, en raison de son éminence, apporte une légitimation intellectuelle au pouvoir. Toutefois, en marge de cette récupération, l’activité d’un certain nombre d’intellectuels opposants s’est placée sous le signe médiatique de la dissidence, avec des fortunes diverses selon les périodes de l’histoire politique du pays. A la fin du vingtième siècle, un peu avant la Perestroïka et effondrement du mur de Berlin, des noms comme ceux de l’écrivain Alexander Soljenitsyne ou de l’académicien Andreï Sakharov illustrent bien cette classe assez disparate d’intellectuels non conformistes qui n’est pas sans rappeler l’intelligentsia au sens historique.

    En Chine

En Chine, historiquement il y a deux catégories de lettrés en rapport avec la puissance politique. Il y à  la classe des mandarins et la figure tutélaire de l’intellectuel.

Les Mandarins étaient une classe de hauts fonctionnaires lettrés et éduqués dans la tradition de Confucius, mis au service de l’Empereur de Chine, à l’issue d’une sélection rigoureuse et très limitative des meilleurs candidats. Pendant 1 300 ans, entre les années 605 et 1905, la haute administration impériale, tant centrale que provinciale, est tenue par une caste recrutée sur la base de concours extrêmement difficiles ; les examens impériaux.

Alors que, de son côté, l’intellectuel  représente la conscience de la société. Son rôle ancestral était de semoncer l’empereur, de lui rappeler les bons principes. L’exemple le plus célèbre est Qu Yuan qu’on célèbre tous les ans à la fête du double cinq et qui avait dénoncé la corruption de l’empire.

De nos jours, entre la tradition mandarinale et la figure ancestrale du sage sermonneur, les intellectuels ont été largement associés au gouvernement, perdant leur rôle « critique » consacré par la tradition ». Il y a des think tanks derrière les cabinets du Premier ministre, de chaque ministère. Ces équipes appartiennent pour la majorité à l’Académie des sciences sociales et sont sollicitées pour les questions d’économie, de sociologie, de statistique, de stratégie.

Il y a aussi des intellectuels, depuis 1989, qui sont beaucoup plus détachés du pouvoir. Parmi ces non-conformistes, il y en a qui ont une réflexion relativement indépendante et qui dénoncent les imperfections sinon les excès du pouvoir. Ils peuvent publier des livres. Si le département de la propagande les trouve dangereux ils sont interdits, mais ils circulent sous le manteau. Depuis la dislocation de l’Union soviétique qui sert d’épouvantail au  régime chinois, le niveau de sévérité de la censure est très variable. Une bonne partie de l’intelligentsia continue à soutenir le parti. Les dissidents sont toujours harcelés.

C.  Œuvres et Manœuvres de nos deux Lettrés.

1. Le cas de Gbégnonvi

Roger Gbégnonvi, nous l’avons dit, intervient médiatiquement dans le champ politique à travers des chroniques, publiées dans des journaux et depuis ces dernières années sur les réseaux sociaux. Ce faisant, il ne fait que mettre en jeu son savoir faire et son aptitude d’écrivain  et d’homme de lettres.  Son audience se fonde sur sa notoriété de professeur de la plus grande université du Bénin et son engagement citoyen en tant que membre influent d’une ONG à vocation éthique. Mais avec son parti-pris zélateur qui lui confère le rôle de thuriféraire et de porte-plume du pouvoir au moins depuis 2006 avec Yayi Boni,  son identité sociologique ne correspond à aucune des définitions du concept d’intellectuel examinée plus haut.  En droite ligne de la critique de Julien Benda dans la « Trahison des Clercs », Roger Gbégnonvi est plus proche de l’image des « nouveaux chiens de garde » du système, selon l’expression polémique de Paul Nizan que du défenseur de ceux qui subissent l’histoire, cher à Albert Camus. Par ailleurs,  Roger Gbégnonvi est doublement disqualifié à prétendre au titre d’intellectuel du point de vue de la position critique de l’américain Noam Chomsky. En effet, Chomsky manifeste une défiance critique vis à vis de la figure classique de l’intellectuel qu’il considère comme acteur d’un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Pour l’Américain, l’intellectuel est avant tout au service de l’idéologie dominante.  Or, Roger Gbégnonvi, dans son rôle de zélateur et de thuriféraire voire de légitimateur du pouvoir, n’est pas seulement au service de l’idéologie dominante mais d’un régime politique qui lui-même n’est qu’un sous-produit contingent de l’idéologie dominante.

Pour finir, on peut aussi interroger l’identité d’intellectuel  putatif de Roger Gbégnonvi à deux niveaux de son discours de lettré : au niveau de  sa logique en tant que production intellectuelle, et au niveau éthique du respect qu’il accorde à son auditoire sinon au peuple eu égard à l’honnêteté plus que douteuse de ses procédés rhétoriques.

Sa toute dernière chronique portant sur le sujet de la crise politique qui tient en haleine le pays depuis quelques semaines en est un exemple parlant. Elle s’intitule « Immunité et Impunité : Autopsie d’un Parlement malade« 

 Roger Gbégnonvi commence d’entrée par poser l’objet de son discours : la mise à nu des mœurs corrompues du Parlement  : » L’opération, on le sait, consiste à disséquer le cadavre pour savoir pourquoi cadavre il y a afin d’éviter, si possible, qu’il n’y ait plus cadavre à l’avenir dans les mêmes conditions, à moins que ce ne soit pour aider les étudiants en médecine ou le tribunal face à un meurtre. L’autopsie de notre Parlement s’est invitée au débat le 16 mars 2019 quand un habitué de ce lieu a portraituré – propos de table – nos représentants qu’il connaît bien : ‘‘Ils sont terribles. Si tu ne leur remets pas tout de suite les 100 que tu leur as promis, ils accepteront 25 à côté et s’en contenteront. Ils ne connaissent que l’immédiat. Demain ne les intéresse pas’’.

Puis, belle trahison d’un défaut professionnel, il introduit un livre qui lui servira de source de la mise à nu qu’il se propose de faire:  » Dans son essai paru en 2004, ‘‘Le mal transhumant’’ (207 pages), François K. Awoudo atteste que le député béninois se vend au plus offrant : ‘‘Il était établi qu’on pouvait acheter des élus du peuple…et que le prix d’achat moyen est la dizaine de millions de francs CFA’’ (p. 116). D’ailleurs le préfacier du livre félicite l’auteur d’avoir révélé ‘‘l’univers de l’immoralité politique dans son pays le Bénin’’ (p. 7), car en soumettant notre Parlement à l’investigation journalistique, Awoudo s’est vu dans un supermarché où les marchandises à emporter sont d’authentiques bipèdes. »

Comme on le voit, en renvoyant à des précisions, en citant les pages sources de ses commentaires, en faisant référence au paratexte, Roger Gbégnonvi joue  les professeurs et se veut crédible et convaincant.  Puis d’évocation des mœurs infectes des députés en histoires salaces étalant le réalisme marchand des nos élus, il en arrive au cœur ultime de la déconfiture morale : « Il reste toutefois à préciser que dans ce nécropole étrange grouillant d’ombres qui le menacent, l’Exécutif est obligé d’acheter moult zombis pour toute loi à voter, que certains de ces zombis sont assis sur des diplômes aussi fantasques qu’eux-mêmes, que nombre d’entre eux, dans la vraie vie, ne payent pas  d’impôt à l’Etat sur leurs revenus plantureux et nébuleux, que presque tous font coïncider immunité et impunité, ce qui fonde, dans leur univers, tous les dépoitraillés criminels. Etc. »

Puis notre professeur de lettre fait oeuvre d’historien en même temps que de sociologue : «  Après les deux premières législatures du Renouveau démocratique, composées de lettrés cultivant la vertu, le Parlement béninois a sombré dans l’affairisme des commerçants sans foi ni loi, cultivant un profond mépris pour le peuple et pour ses intérêts. »

Enfin, Roger Gbégnonvi sort le grand numéro de manipulation et joue les spécialistes  en suggestions hypnotiques et discours subliminaux. En s’unissant à la communauté implicite de son auditoire faite peuple, il fait d’une pierre deux coups. Non seulement il invite son auditoire à aller voter malgré les conditions moralement et politiquement scandaleuses des élections et la menace d’exclusion de l’opposition qu’il passe sous silence ; mais il révèle le but et l’enjeu de la mobilisation qu’il appelle de tous ses vœux. «  Par notre vote intelligent et patriotique aux législatives de 2019, nous démolirons ce Parlement-cimetière, gros handicap pour la justice et pour l’équité au Bénin. Sortir du Bénin Etat de passe-droit, pour marcher vers le Bénin Etat de droit. Voilà l’enjeu des prochaines législatives au Bénin.  »          

 Pour justifier que le Parlement est devenu  aussi infect que les écuries d’Augias et qu’il faut entièrement le purger de ses chevaliers d’industrie et autres laveurs de chèques impénitents, à l’issue de son compte rendu de lecture, Roger Gbégnonvi en arrive à la conclusion que   » après les deux premières législatures du Renouveau démocratique, composées de lettrés cultivant la vertu, le Parlement béninois a sombré dans l’affairisme des commerçants sans foi ni loi ».  Or nul n’ignore, et il le sait mieux que quiconque, que le roi de cette culture du soudoiement, de la corruption, de l’achat de conscience et de la marchandisation de la vie politique n’est tout autre que son poulain, celui en faveur duquel il appelle le peuple à aller voter. Mais de cela, il se garde d’en dire mot, et conduit son auditoire-peuple sur l’obscur chemin de la bêtise et de l’oubli délibéré.

Triste démonstration de logique aveugle ou de mauvaise foi intellectuelle !

Dans l’examen du concept d’intellectuel, l’éthique reste un point important.  Selon le sociologue allemand Max Weber, « toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité » .  Certes, le même Max Weber reconnaît  que « pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. » Mais en tout état de cause, le devoir de l’intellectuel est d’ajouter à la lumière du peuple et non pas de spéculer sur son ignorance ou d’épaissir l’obscurité dans laquelle il se trouve déjà.

Donc aussi bien au niveau de la logique de son discours que de l’éthique qui le guide, le lettré Roger Gbégnonvi ne peut se prévaloir du qualificatif d’intellectuel. Et en attendant de voir dans quelle catégorie sociologique le classer, abordons maintenant brièvement le cas de son consort.

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2. Le cas d’Ignace Yètchénou.

Quelques différences notoires séparent  Ignace Yètchénou et Roger Gbégnonvi. L’une d’elles est d’ordre éthique : Ignace Yèchénou ne cache pas son jeu, il n’avance pas  voilé ni à pas feutré. Il n’a pas besoin de faire recours à la suggestion ni au discours subliminal pour faire passer ses messages. Bien que sa rhétorique soit tout en subtilité, il ne donne pas dans la manipulation. Au contraire, il affirme son bord sans détour : « chien de garde » de la Rupture, il se considère lui-même comme un de ses francs-tireurs. Sa combativité hargneuse au service du régime de la rupture l’apparente à un militant. Et son zèle, en dépit de ses professions de foi patriotique, n’a rien d’un souverain bien. On sait qu’il a été  nommé Directeur Général Adjoint du  Centre National  du Cinéma et de l’image, créé après l’arrivée du régime de la Rupture. Payant de sa propre personne et mettant directement en jeu son  savoir faire, Ignace Yètchénou joue sur l’ambiguïté de l’art dramaturgique dans sa communication audiovisuelle. Chacune de ses prestations se donnant à voir et  à vivre comme un épisode d’une pièce théâtrale, un one-man-show  continu qui raconte au jour le jour le drame de la défense du régime de la Rupture.

Dès lors, la question ne se pose même pas de savoir si Ignace Yètchénou peut être considéré comme un intellectuel de la rupture. La réponse est doublement négative. D’une part, en tant qu’acteur de théâtre, il est perçu plus comme un artiste qu’un intellectuel. D’autre part,  sa posture de militant zélé dont il ne fait pas mystère le disqualifie du point de vue de l’éthique intellectuelle. Certes, il fait montre d’un talent d’acteur certain ; le ton déclamatoire de ses interventions, sa rhétorique pour ne pas dire son style, l’ambition poétique qu’il affiche  dans ses textes bien écrits et bien interprétés traduisent, au delà du talent d’acteur,  une compétence d’écrivain. Toutes choses qui lui confèrent, dans une certaine mesure, à défaut d’une identité sociologique d’intellectuel des qualités  intellectuelles indéniables.

Comme dans le cas de Roger Gbégnonvi, nous allons examiner ici brièvement sa  toute dernière livraison qui  porte sur le sujet de la crise politique qui secoue le Bénin.  Dans ce document vidéo d’une durée de 5 minutes 26 secondes, avec force et fureur,  Ignace Yètchénou se fait l’avocat du passage en force électoral du gouvernement. Curieusement, alors que les parties prenantes de la crise étaient encore en pourparlers pour y trouver une solution consensuelle, martelée avec fureur, les préconisations partisanes d’Ignace Yètchénou correspondront point pour point à la décision finale du gouvernement intervenue une semaine plus tard,  après avoir fait l’objet d’une mise en scène douteuse avalisée par le collège des Présidents d’institution.  Le document est construit autour de la mystification de l’image de résistant  du roi Gbêhanzin, et d’une manière générale de ce que le royaume  du Danhomey a de glorieux et de positif. Pour le servir, et dans son style de franc-tireur,  Ignace Yètchénou se présente torse-nu, signe typiquement danhoméen de virilité et de courage. Sur son ton déclamatoire habituel, il prend à partie les opposants et leurs soutiens vocaux, la jeunesse active sur les  réseaux sociaux dont il brocarde la bêtise éthique et l’ignorance historique. Dans un aveuglement partisan pour le moins pathétique, l’acteur enfile des arguments d’une subjectivité effarante d’où il déduit des conclusions dont l’objectivité lui paraît aller de soi. Et sur la base de cette objectivité douteuse, à l’instar d’un procureur, il assène son réquisitoire sans appel.

Si le discours d’Ignace Yètchénou a le mérite de la franchise  politique et ne louvoie pas quant à son soutien au régime de la rupture,  le choix de la forme dramaturgique implique à la fois une mise en scène et un jeu et un e mise en jeu subtils des symboles. Ainsi, l’image de Gbêhanzin choisie ici ne tombe pas du ciel. On sait que la geste  présidentielle de Talon et son  accession au pouvoir ont été placées sous le signe de la résistance à la recolonisation du Bénin représentée alors par son adversaire Lionel Zinsou, un Franco-béninois « qui ne parle aucune de nos langues nationales. » Or, qui dit résistance, dit Gbêhanzin. On sait aussi que quelques mois après son arrivée au  pouvoir, dans un clin d’œil à la même figure héroïque de Gbêhanzin, Monsieur Talon a fait jouer exprès pour lui-même et quelques invités triés sur le volet  la pièce « Kondo le Requin » de Jean Pliya. Ainsi, selon sa rhétorique et la métaphore intentionnellement mise en oeuvre dans ce message, tous les opposants que le gouvernement s’apprête à exclure des élections législatives ainsi que la grande majorité des citoyens qu’ils représentent sont pour Talon ce que l’armée coloniale française était jadis pour Gbêhanzin. Aussi, à l’instar du geste de Gbêhanzin de mise en garde aux Français immortalisé par sa statue sur la place de Goho, Ignace Yètchénou oppose aux adversaires politiques du régime de la Rupture le même geste de mise à distance et, comme il le dit, offre sa poitrine toute nue comme bouclier au régime le cas échéant. Peut-on mieux illustrer la volonté de payer de sa personne ?

L’autre dimension du discours du saltimbanque de la Rupture est celle qui touche au rapport à la langue de communication ; en l’occurrence, le français, une langue héritée du colonialisme et qui scelle notre aliénation culturelle.  A l’instar des lettrés africains, cette dimension rapproche quelque peu Ignace Yètchénou de Roger Gbégnonvi. La prétention à faire oeuvre de poète et d’écrivain dans la langue française, à l’instar du professeur de lettre et écrivain Roger Gbégnonvi,  est sujette à caution, dans la mesure où elle ne va pas sans poser des questions d’ordre existentiel et épistémologique. Le lettré africain, en tant qu’il est considéré dans son identité nationale, est marqué par une spécificité qui lui est propre dans le monde entier : il est le seul à ne pas exprimer ni représenter sa pensée dans sa langue maternelle. Et pourtant, cette situation qui n’est pas anodine ne fait pas l’objet d’un questionnement critique de la part des Africains eux-mêmes pour qui elle semble aller de soi. Une chose est d’être héritière d’une condition intellectuellement  aliénée et aliénante, une autre est de ne pas en faire souci et de la considérer comme allant de soi. Parmi les intellectuels africains, il y a sans doute deux catégories distinctes sous le rapport de l’usage de la langue coloniale comme langue de savoir et d’expression officielle. Il y a ceux qui font de la langue coloniale l’aune de leur savoir et de leur intelligence sans demander leur reste, et qui sont d’autant plus fiers d’eux-mêmes qu’ils s’y sentent à l’aise et en font un usage excitant ; et il y a ceux qui, faisant le constat de cet héritage aliénant et de la contrainte qu’il induit, s’en inquiètent à chaque instant, et espèrent que leur condition soit provisoire.

Tel n’est pas le cas d’Ignace Yètchénou, qui,  contrairement à un artiste comme Alèkpéhanhou habitué à communiquer son art entièrement dans sa langue maternelle, fait recours au français en tant que langue de pensée, de réflexion, d’expression et de communication. Pourquoi, alors que pour une prestation audiovisuelle calquée sur le modèle du théâtre, il n’y a aucune nécessité ? Pourquoi, alors qu’avec la forme audiovisuel  privilégiée il avait techniquement la possibilité de parler dans sa langue maternelle  le fon — une langue comprise par la moitié des Béninois — et de sous-titrer en français ? Une occasion d’instaurer une dichotomie linguistique hiérarchisée  qui est l’une des solutions provisoires possibles dans nos nations pour réduire le poids de l’aliénation qu’implique l’usage de la langue du  colonisateur. Mais le fait est que Ignace Yètchénou, de part sa posture de bon diseur, son parti-pris poétique, sa rhétorique déclamatoire, se trouve dans l’incapacité de séparer le contenu du contenant de sa communication. Il fait partie de cette catégorie d’acteurs  publics africains qui n’auraient plus grand chose à dire si on les condamnait à émettre leur discours dans la langue maternelle. Soudain, le charme, l’envie de s’exprimer, la jactance, l’esthétique illocutoire s’évaporeraient. Pour nombre d’Africains, veuves joyeuses de leurs langues maternelles et enferrés dans l’aliénation induite par l’usage des langues héritées du colonialisme, celles-ci sont considérées comme les langues du savoir par excellence, à l’exclusion active des langues nationales, méprisées, délaissées, et rangées au musée du folklore et ses emprunts proverbiaux. Dès lors, c’est vouer leur intention de communication à l’échec que de demander aux communicants africains de s’exprimer dans leurs langues maternelles. Dans une production écrite comme le présent essai ou les chroniques du professeur de lettre Roger Gbégnonvi, la chose passe encore ; mais dans une prestation audiovisuelle, où seule la parole est en jeu, qu’est-ce qui empêche un communicateur épris de dignité et fier de sa culture d’origine de parler dans sa langue maternelle quitte à sous-titrer sa parole à ceux qui ne la comprendraient pas ?

La chose saute particulièrement aux yeux dans la prestation d’Ignace Yètchénou retenue ici. Dans ce document vidéo, l’acteur se présente torse nu, à la manière d’un brave danhomènu ( sunu glégbénu). La prestation est construite autour de l’image du roi Gbéhanzin,  héros de la résistance à la colonisation française, et  des symboles de ce qu’il y a de positif dans la culture politique du Danhomè étaient convoquées, — le roi Guézo et sa jarre trouée, etc…. Mais, après une brève expression auto-laudative en fon  aux accents incantatoires,  Ignace Yètchénou retombe très vite dans le naturel de sa posture de communicant en français. Car, selon les présupposés à peine inconscients de cette posture, la force de son propos est tout entière logée dans sa maîtrise de la langue française, son style en tant que locuteur distingué de cette langue, sa poésie, ses mots et ses jeux de mots. Privez-le de toute cette forme et ces fanfreluches et tout son charme de communicant s’écroule. Le syllogisme aliénant du lettré africain fier de troquer sa langue maternelle contre celle de son exploiteur historique est à l’oeuvre. Ce syllogisme s’établit comme suit :  [La langue du Blanc est l’exclusive langue du savoir/Je la maîtrise/ Donc, je suis dans le vrai.]

Sous l’angle de la critique de l’aliénation qui colle à la peau de l’histoire intellectuelle des Africains, on peut, dans une approche à la fois polémique et radicale se demander s’il y a des intellectuels en Afrique ; par exemple si nous définissons comme condition première de l’identité intellectuelle le fait d’exprimer ses pensées dans sa langue maternelle. Nous aurions des intellectuels turcs, coréens, français, allemands, albanais,  russe etc…  mais nous n’aurions pas ou si peu d’intellectuels béninois, nigérians, camerounais, kényans, etc. sans parler d’africains.

Mais on n’a pas besoin d’aller à ce point extrême de la critique pour se rendre à l’évidence que Ignace Yètchénou est tout sauf un intellectuel. Non seulement parce que son métier de comédien ou de dramaturge est plus proche de l’identité d’artiste que de celle d’intellectuel ; mais dans le cadre de l’implication dans les affaires de la cité et de son engagement, dès lors qu’il ne fait pas mystère de son appartenance au camp de ceux qui  soutiennent le régime en place, et semble même tirer partie de sa posture de militant, il perd toute prétention à la qualité d’intellectuel. Il est et assume le rôle de « chien de garde du régime », sans aucune intention péjorative associé à l’emploi de ce terme.

Au total, en raison de leur comportement dans l’espace public, les positions qu’ils prennent par rapports aux événements nationaux, la caution qu’ils apportent aux gouvernements, les légitimations qu’ils confèrent à leurs décisions souvent contraires aux intérêts du peuple — comme l’opération de déguerpissement, ou l’éventuelle exclusion de l’opposition des élections législatives, nos deux lettrés considérés ici ne rougiraient pas de ne pas être qualifiés d’intellectuels. En revanche, eu égard à l’acception du mot, et à sa fonction historique en Russie ou même en Chine où il désigne une classe de lettrés au service du pouvoir, on peut dire qu’ils font partie de l’intelligentsia de la Rupture.

Ignace Yètchénou,


Adenifuja Bolaji

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