Les Ruelles de notre Histoire

Je courais depuis une bonne demi-heure lorsque le téléphone vibra, sec, impérieux, avec cette insistance particulière qui, un instant, me fit redouter une urgence — ce type d’appel qui vous rappelle que votre temps ne vous appartient jamais tout à fait. La voix au bout du fil ne laissait pas de place à la négociation ; pourtant, très vite, je compris qu’il ne s’agissait de rien de tel. Je fis demi-tour, un peu contrarié, avec ce léger agacement que l’on réserve aux interruptions qui vous arrachent à vous-même. Le souffle encore court, je décidai de changer d’itinéraire. Il me restait du temps — et peut-être, sans le savoir encore, quelque chose à voir.

Je pris la ruelle qui longe le parc et descend vers les docks. Une ruelle sans prétention, étroite, presque anodine. Et pourtant, à peine y étais-je entré que tout me sembla chargé d’un murmure discret, comme si les choses, ici, avaient pris l’habitude de parler à voix basse.

À l’entrée du passage, le long du canal aux oies, des hommes creusaient. Ils piochaient, déplaçaient, raclaient la terre avec méthode. Depuis des années que je passe là, je les vois faire et défaire le même espace : installer, déplacer, moderniser, puis reprendre. Rien ne s’achève vraiment. Il faut que cela continue — pour que le travail tienne, et que le lieu, lui, suive, tant bien que mal, les formes qu’on lui prescrit.

La plupart des ouvriers étaient africains. Quelques visages arabes se mêlaient à eux. Rien d’étonnant, en soi. Mais vu d’un seul regard, cela dessinait une répartition sans commentaire, une évidence sans discours.

Je ralentis.

Ce qui frappait, ce n’était pas seulement la dureté du travail. C’étaient les visages. Cette concentration. Cette application. Et surtout, cette manière d’y être — entière, tenue, presque assurée.

Pas une joie. Pas même une dignité.

Autre chose.

Quelque chose de plus net, de plus froid.

Ici, le travail ne vaut pas pour lui-même. Il vaut d’abord pour ce qu’il garantit : être là, tenir dans un monde où le lendemain est à peu près assuré. Le reste vient ensuite. Ce qui se fait ici peut se prolonger ailleurs — en argent, en statut, en récit — mais cela ne tient qu’à partir de cette première chose, plus simple : être sorti de l’incertitude. Le travail, au fond, en est moins la cause que la preuve.

Alors, ils tiennent.

Et cela se lit dans les regards.

Un regard rapide, presque distrait, posé sur un autre Africain qui passe. Un regard qui n’interroge pas : il estime. Il classe. Il tranche sans s’attarder. Celui qui ne porte pas sur lui les signes visibles de cette régularité — fatigue, contrainte, continuité — peut, en un instant, être déplacé du côté des vies incertaines. Peu importe ce qu’il est en réalité.

Le malentendu ne gêne pas. Il sert.

Il confirme, chez celui qui travaille, qu’il est du bon côté — celui où les choses tiennent.

Je continuai.

À gauche, une nounou, penchée sur une poussette, parlait au téléphone dans un français traversé d’un accent ivoirien ; par moments, un rire lui échappait — léger, presque aérien, comme s’il refusait de peser.

Un peu plus loin, une femme noire d’un certain âge poussait le fauteuil roulant d’un vieil homme blanc. Elle avançait lentement, attentive à chaque irrégularité du sol. Plus loin encore, un agent municipal balayait la chaussée, gestes réguliers, continus. Noir, lui aussi.

Pris séparément, rien d’étrange. Mais mis bout à bout, ces gestes formaient une continuité. Une logique discrète, sans proclamation.

Je marchais désormais plus lentement.

En approchant des docks, je croisai un couple. Ils avançaient sans se presser, dans cette lenteur calme de ceux qui n’ont pas à justifier leur présence.

La femme était noire, élégante, d’une beauté tranquille. Elle portait un imperméable ceinturé avec négligence. Vingt-six ans, peut-être moins. À son bras, un homme blanc d’au moins soixante-cinq ans.

Ils marchaient avec naturel.

Ce n’était pas la différence d’âge qui retenait l’attention. C’était l’évidence. Cette manière d’être là sans tension, sans décalage apparent. Comme une situation qui ne demande pas à être expliquée.

On aurait dû voir un couple. Rien de plus.

Mais quelque chose résistait.

Mais depuis plusieurs dizaines d’années que je vis en France, je n’ai jamais vu une femme blanche de cet âge, de cette beauté, au bras d’un homme blanc de cet âge-là, avec cette même évidence. Et je ne parle même pas du cas inverse.

Alors, imperceptiblement, la promenade changea de nature.

Ce que j’avais sous les yeux cessa d’être une suite de scènes. Tout s’ordonna. Les ouvriers, la nounou, le balayeur, la femme et le vieil homme, le couple — chacun occupait une place. Mais plus encore : chacun semblait savoir ce que cette place garantissait.

Et tous la tenaient.

Non pas avec résignation. Non pas avec orgueil.

Avec une forme de lucidité active.

Il n’y avait là rien à embellir. Rien à sauver. Seulement quelque chose à maintenir. Une position à tenir, parce qu’elle protège de ce qui précède, de ce qui menace toujours en arrière-plan. Une manière de s’inscrire, sans discours, du côté où la vie est prévisible.

Une fierté sans illusion.

Pendant ce temps — et la pensée s’imposa d’elle-même — d’autres flux circulaient. Loin d’ici, ou à travers ici. Des matières, des terres, des ressources. L’uranium, le pétrole, l’or. Mais aussi les forces plus discrètes : les corps, les esprits, la jeunesse, les beautés.

Tout cela passait.

Et ici, dans cette ruelle sans importance, ceux à qui l’on prend continuaient à tenir leur place. À travailler. À faire de cette place même la preuve qu’ils étaient sortis de l’incertitude.

Rien ne déborde. Rien ne conteste.

Tout tient.

Je m’arrêtai un instant.

Ce que je venais de voir n’avait rien d’exceptionnel. C’était même l’inverse. Une scène ordinaire. Une de ces scènes qui se répètent ailleurs, presque à l’identique, dans d’autres rues, d’autres villes.

Ces mille et une ruelles où, sans bruit, une certaine manière d’être au monde s’installe, se maintient, et finit par aller de soi.

Adio Badaga

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