
Il y a chez certains idéologues de la Françafrique une constance presque pathologique : ils fabriquent leurs propres mythes, puis finissent par les prendre pour des vérités historiques. Avec un aplomb désarmant, Monsieur Bourgi — vieille figure des réseaux françafricains des années 1990 — ose ainsi parler d’un prétendu « mariage » entre l’Afrique et la France. Une telle formule relève soit de l’insulte envers les peuples africains, soit d’une dégradation obscène de ce que signifie réellement le mariage.
Car enfin, de quel « couple » parle-t-on ? D’une relation bâtie sur l’invasion, la dépossession, le travail forcé, les massacres coloniaux, les manipulations politiques, les coups d’État téléguidés, le pillage économique et l’humiliation culturelle ? Voilà donc ce que certains appellent un mariage.
Et lorsque ce prétendu couple « se sépare », les nostalgiques de l’ordre ancien cherchent aussitôt un coupable commode. Emmanuel Macron ferait figure de responsable idéal : il aurait, paraît-il, « cassé » la relation entre la France et l’Afrique. Quelle facilité intellectuelle. Comme si le rejet croissant de la tutelle française par les peuples africains était né d’un simple accident diplomatique, et non d’une longue mémoire historique saturée de violences, de mépris et de domination.
Avant même d’évoquer l’idée grotesque d’une quelconque « réconciliation » ou d’un « retour ensemble », il faudrait peut-être avoir l’honnêteté élémentaire de demander démocratiquement l’avis des peuples concernés. Jusqu’ici, les grandes décisions de la Françafrique se sont toujours prises dans les salons feutrés des palais présidentiels, entre élites cooptées, intermédiaires affairistes et réseaux opaques — jamais dans les urnes, jamais dans les rues africaines.
Surtout, la métaphore du couple est profondément fallacieuse parce qu’elle suppose une relation libre, consentie, équilibrée et réciproque. Or l’histoire des rapports entre la France et une grande partie de l’Afrique correspond bien davantage à une relation de contrainte et d’emprise. Si l’on tient absolument à conserver une métaphore intimiste, alors il faudrait parler d’une relation abusive imposée par une puissance dominante à des peuples privés de souveraineté réelle — une relation où le consentement n’existe pas, ou seulement sous la menace, la dépendance ou la manipulation.
Pour ma part, j’irais même plus loin : après plusieurs siècles d’exploitation, d’ingérences et de prédation, la France devrait être mise en quarantaine politique et stratégique du continent africain pendant une durée au moins équivalente à celle durant laquelle elle a abusé de sa position de puissance coloniale et néocoloniale. Cinq siècles de mise à distance ne seraient peut-être qu’un début nécessaire pour permettre enfin aux nations africaines de respirer hors de l’ombre tutélaire française.
N’en déplaise à Monsieur Bourgi et à sa ruse rhétorique du vrai-faux coupable, l’Afrique n’a pas besoin de renouer avec ses anciens maîtres ; elle a besoin de retrouver pleinement sa souveraineté, sa mémoire et sa dignité.
Adenifuja Bolaji
