Quand le français colonise la parole africaine : langue, prestige et mise en scène de soi

Il existe aujourd’hui sur les réseaux sociaux africains une multitude de jeunes influenceurs qui s’érigent en guides moraux, spirituels ou psychologiques sur la seule base de leur aisance verbale, de leur apparence physique ou de leur capacité à occuper l’espace numérique. TikTok, Facebook ou Instagram sont devenus les scènes privilégiées de cette nouvelle économie de la parole où l’on parle beaucoup de bonheur, d’énergie, de paix intérieure, de confiance en soi ou de “mindset”.

C’est dans ce contexte qu’une courte vidéo a retenu mon attention.

Une jeune Togolaise, plutôt jolie et visiblement très à l’aise devant la caméra, y parle du bonheur pendant 2 minutes 41. La scène est familière : elle s’exprime depuis l’intimité de sa chambre, dans une tenue légère, avec ce mélange de sourire, de douceur et de proximité émotionnelle propre aux influenceurs contemporains. Le sujet explicite de la vidéo, annoncé en mina est kesinonù ( atout, don ou bonheur) ; mais comme souvent dans ce type de contenu, le discours lui-même n’est qu’une partie du message. Le reste relève de la mise en scène de soi : le visage, la voix, le regard, l’atmosphère intime, la posture rassurante, tout participe à une stratégie implicite de séduction sociale.

La jeune femme parle mina, langue véhiculaire majeure du Togo. Et cela, au départ, impose le respect. Dans beaucoup de pays africains, les élites urbaines abandonnent facilement leurs langues nationales dès qu’il s’agit de parler publiquement de sujets jugés sérieux ou intellectuels. Entendre une jeune femme s’exprimer avec aisance dans sa langue maternelle sur un sujet abstrait comme le bonheur peut donc apparaître comme un geste de fidélité culturelle et de dignité linguistique.

Mais très vite, quelque chose se produit.

Le français commence à s’introduire dans son discours. D’abord discrètement, puis de manière de plus en plus systématique, jusqu’à devenir quasiment une composante structurelle de sa parole. Dans les 2 minutes 41 de la vidéo, on compte pas moins de quinze occurrences où des mots, expressions ou phrases entières en français viennent interrompre ou compléter le mina :

  • « situation »
  • « terminer la journée »
  • « santé »
  • « énergie »
  • « charge mentale »
  • « atteindre objectif »
  • « obstacle »
  • « focus »
  • « certes »
  • « paix du cœur »
  • « santé mentale »
  • « tout simplement »
  • « reconnaître »
  • etc.

Autrement dit, presque une phrase sur trois contient une intrusion du français.

Le phénomène mérite qu’on s’y arrête, car il révèle beaucoup plus qu’un simple bilinguisme spontané. Il dit quelque chose de profond sur la condition linguistique des sociétés africaines postcoloniales.

Les différentes fonctions du français dans la parole africaine

Tous les emprunts au français n’ont pas la même signification.

Certains relèvent d’une nécessité pratique. Les langues africaines ont été historiquement marginalisées par les États postcoloniaux. Elles ont rarement été modernisées ou enrichies de manière systématique pour prendre en charge les domaines scientifiques, psychologiques, administratifs ou technologiques. Des expressions comme « charge mentale », « focus » ou « santé mentale » traduisent donc parfois un véritable manque terminologique.

Mais cette explication est insuffisante.

Dans beaucoup de cas, le mot français n’est pas utilisé parce qu’il est indispensable ; il est utilisé parce qu’il possède un prestige particulier. Dire « obstacle », « certes » ou « tout simplement » en français au milieu d’une phrase en mina ne répond pas à une nécessité linguistique absolue. Cela produit surtout un effet social.

Le français fonctionne ici comme un capital symbolique. Il sert à signaler l’éducation, l’urbanité, la modernité, la sophistication intellectuelle. Il donne au discours une allure plus “sérieuse”, plus “évoluée”, plus “classe”.

Ainsi, l’alternance linguistique devient une manière de se positionner socialement.

On ne parle plus seulement pour communiquer ; on parle pour projeter une image de soi.

Le français comme accessoire de distinction

Dans beaucoup de sociétés africaines francophones, la langue française continue d’occuper la position de langue du savoir, du pouvoir et de la réussite sociale. Elle demeure la langue de l’école, de l’administration, des diplômes, des affaires et de l’ascension sociale.

Inversement, parler exclusivement une langue africaine, sans y mêler régulièrement du français, expose parfois au soupçon d’ignorance ou de rusticité. Comme si la pensée moderne devait obligatoirement porter un vêtement linguistique européen pour être reconnue comme légitime.

C’est pourquoi le français joue souvent un rôle comparable à celui d’un accessoire social. Il agit comme une forme de cosmétique symbolique. L’orateur qui l’utilise montre implicitement :

  • qu’il est instruit ;
  • qu’il maîtrise les codes urbains modernes ;
  • qu’il appartient au monde des gens “éveillés” ;
  • qu’il est connecté à l’univers globalisé du développement personnel, de la psychologie populaire et du discours motivationnel.

Dans le cas de cette influenceuse togolaise, le phénomène est particulièrement visible. Le français n’intervient pas seulement comme outil de communication ; il participe à la fabrication d’un personnage social : celui d’une jeune femme moderne, cultivée, sensible et inspirante.

Une domination devenue intérieure

Le plus frappant est que cette domination linguistique ne passe plus par une contrainte extérieure visible.

Personne n’impose à cette jeune femme d’introduire quinze segments français dans moins de trois minutes de parole en mina.

Le mécanisme est devenu intérieur.

Le français agit désormais comme une langue de légitimation symbolique. Une langue à travers laquelle beaucoup se sentent plus intelligents, plus crédibles, plus raffinés ou plus désirables socialement.

C’est peut-être là l’une des formes les plus profondes du néocolonialisme culturel : lorsque la langue de l’ancien colonisateur cesse d’être imposée par la force et devient spontanément recherchée comme instrument de valorisation personnelle.

Et c’est toute l’ambiguïté de nos sociétés postcoloniales : on célèbre les langues africaines affectivement, identitairement, politiquement parfois ; mais dès qu’il s’agit de prestige intellectuel ou de mise en scène sociale de soi, c’est encore la langue européenne qui vient servir de caution symbolique.

Ametepe Bɛsanvi

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