Gbɛtɔnyō — « L’homme est bon » : Jospinto Renverse le Pessimisme Dahoméen

À rebours d’une longue tradition de méfiance envers l’homme dans la chanson dahoméenne, Jospinto livre avec Gbɛtɔnyō une œuvre lumineuse, presque inattendue. Là où tant de chansons ont fait de la défiance, du soupçon et de la désillusion leur matière première, l’artiste choisit ici de réhabiliter l’amitié, la fraternité et la confiance humaine. Une prise de position artistique rare, forte, et profondément salutaire.

Depuis des décennies, une grande partie de la production musicale dahoméenne — qu’il s’agisse des rythmes traditionnels comme le Tobá, le Zinli, l’Agbàgjá, le Massé ou le Gohùn, ou encore des formes modernes mêlant instruments locaux, guitare, saxophone et arrangements contemporains — semble traversée par un même tropisme : la méfiance envers autrui. L’homme y apparaît souvent comme un danger potentiel, un être mû par la jalousie, la trahison ou la duplicité.

Gbɛtɔdá

L’un des exemples les plus célèbres demeure Gbɛtɔdá du mythique groupe Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou. Sous des airs de méditation philosophique sur la condition humaine, cette chanson met en garde contre le kintɔ, cet « ennemi » supposé que chacun porterait fatalement dans son entourage. Selon cette vision du monde, vivre consisterait avant tout à se protéger des autres.

Gbɛtɔnyō

Et voilà précisément ce que vient renverser Jospinto.

Avec Gbɛtɔnyō — littéralement « L’homme est bon » — le chanteur prend le contre-pied total de cette tradition pessimiste. Non pas en révolutionnant la forme musicale : l’artiste, membre du groupe Africando et héritier vocal de l’illustre Jonas Pedro, demeure fidèle à l’univers salsa qui a façonné son identité artistique. Mais c’est dans le fond, dans le message, que réside la rupture.

Et quelle rupture.

Dans un paysage musical où l’on a tant chanté la méfiance, Jospinto ose affirmer la bonté humaine. Le titre lui-même suffit presque à résumer toute la philosophie de la chanson : Gbɛtɔnyō. L’homme est bon. Une phrase simple, mais qui agit comme une éclaircie dans une longue nuit de suspicion.

Les paroles déroulent ensuite une véritable éthique de l’amitié :

« L’ami est bon.
Le compagnonnage est une belle étoffe.
L’homme doit cultiver l’amitié dans la vie.
L’ami préserve la honte de son ami.
Et c’est en cela que la vie est belle. »

À travers ces vers, Jospinto réhabilite des valeurs devenues presque marginales dans certaines représentations sociales : la loyauté, la solidarité, le respect du secret d’autrui, l’entraide fraternelle. La chanson devient alors plus qu’un simple morceau de musique : elle prend la forme d’un manifeste humaniste.

Le chanteur poursuit dans cette même veine en multipliant les exhortations :

« Unissez-vous.
Serrez-vous les coudes.
Vivez comme des frères. »

Puis vient la gratitude, comme point culminant du morceau :

« Nōvinyō, Non vignon, Xōtōnyō »
— « La fraternité est une bonne chose, l’amitié est une bonne chose. »

Cette insistance sur les vertus du lien humain donne à la chanson une portée presque réparatrice. Gbɛtɔnyō apparaît ainsi comme une bouffée d’air frais dans une tradition artistique souvent dominée par le soupçon et la désillusion.

Reste toutefois une réserve : la vidéo qui accompagne le morceau. Conçue à l’aide de l’intelligence artificielle, elle accumule des images clinquantes, saturées d’effets et de textures artificielles. L’ensemble paraît parfois trop lisse, trop dense, presque irréel. Et ce décalage est regrettable, tant le message de la chanson appelle au contraire la sincérité, la simplicité et l’authenticité.

Car lorsqu’on chante l’amitié véritable, nul besoin d’en mettre plein les yeux. La force du propos suffisait déjà.

Mais au-delà de cette faiblesse esthétique, l’essentiel demeure intact : le message passe. Et il passe avec puissance.

Cette chanson marque aussi une évolution remarquable dans le parcours de Jospinto lui-même. Car l’artiste n’a pas toujours porté ce regard confiant sur l’homme. Dans sa jeunesse, il avait lui aussi exploré les thèmes du pessimisme social et de la méfiance, notamment dans sa célèbre chanson Sèmasa, où réapparaissait déjà la figure du kintɔ.

Dès lors, Gbɛtɔnyō peut se lire comme le fruit d’une maturité artistique et humaine. Comme si le temps, l’expérience et les épreuves avaient progressivement conduit le chanteur vers une vision plus apaisée des rapports humains.

Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable intérêt de cette œuvre : rappeler qu’aucune société n’est condamnée au cynisme, qu’aucune culture n’est vouée à célébrer éternellement la peur de l’autre. À travers cette chanson, Jospinto ouvre une brèche. Une possibilité. Celle d’un changement de regard sur l’homme, sur l’amitié et sur la fraternité.

Souhaitons maintenant que cette maturité fasse école — et que d’autres voix, à leur tour, osent chanter la confiance plutôt que la suspicion.

Awonrin Bosito

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