Publié dans Histo, Memory

La Résistance Africaine à la Traite Négrière

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 A. Sur la Traite Négrière

I.  Implication du sujet

  La Responsabilité de l’Afrique dans la traite négrière : fait et artefact

Parler des résistants africains à la traite négrière quand on est Africain n’est pas naïf. Cela pose en filigrane le question de la responsabilité de l’Afrique dans la traite, ou du moins une certaine image historique de l’Afrique, construite contre elle et hors d’elle. Il faut donc interroger cette image, et voir dans quelle mesure elle tient la route.

 En toile de fond se trouvent les malentendus entre Africains, de part et d’autre de l’Atlantique. Beaucoup d’Américains afro-descendants jettent un regard embarrassé vers l’Afrique dont ils n’acceptent pas de gaîté de cœur le lien originel. Cette attitude s’explique en partie par l’image rebutante d’une Afrique de la misère et des guerres véhiculée par les médias, mais elle traduit aussi le sentiment de malaise des afro-descendants américains vis-à-vis de l’idée reçue de la responsabilité supposée des Africains dans leur sort.

Dans les années quarante, le concept de négritude est né de l’amitié entre deux Africains de souche : l’Antillais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce type d’amitié n’a pas souvent été facile entre Noirs  de part et d’autre de l’atlantique dans la mesure où sa spontanéité est entravée par des préjugés historiques. Curieusement, le rôle au moins partagé de l’Europe dans la traite négrière, et sa responsabilité exclusive dans l’esclavage américain n’ont pas empêché le fameux complexe de Peau Noire Masque Blanc décrit par Frantz Fanon.

 Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces frictions tenaces ne sont pas sans rapport avec la question de la responsabilité et son corollaire, la réparation. La culpabilisation des Africains et les disputes entre Noirs qui l’alimentent ressemblent à s’y méprendre à une distraction exogène.

 II. Regard critique sur l’historiographie de la traite négrière.

 Est en cause la transmission de l’histoire de la traite négrière. L’historiographie négrière est depuis plusieurs siècles dans un état curieux, marquée par la suprématie épistémologique de l’occident. Comme le dit Rosa A. Plumelle-Uribe[1] l’auteur de « Traite des Blancs, Traite des Noirs », c’est comme si les historiens du nazisme étaient des nazis ou des Allemands, à l’exclusion des autres nations. L’objectivité et la vérité sont en question.

Pour y répondre la jeune historiographie africaine, voire panafricaniste, s’éveille peu à peu. Cette historiographie ouvre des pistes heuristiques, fait des percées et ne s’en laisse pas conter. Mais son éveil se fait dans la réactivité passionnée d’un récit afro-centrique militant qui ne fait que souligner le déséquilibre épistémologique.

 III. Causes et conséquences de cette dualité

 Ce déséquilibre épistémologique conduit l’historiographie occidentale à jeter un regard biaisé sur l’Afrique noire, dépeinte comme essentiellement tarée ; ce continent maudit qui a l’horrible singularité de vendre ses propres enfants. L’esclavage qui a existé durant des siècles en Europe, pratiqué par l’Europe sur elle-même, est passé sous silence. Les mots esclaves et nègres sont faits synonymes. Le passé florissant d’une Afrique des grands empires densément peuplée, fertile et riche[2] est ignoré à dessein.

Tout cela aboutit à une fraude  sémantique sur le mot esclave. En effet, à s’en tenir à la définition du mot, l’Afrique n’avait pas affaire à des esclaves mais  à des captifs. En occident l’esclave, expulsé du genre humain par un corpus juridique et philosophique spécifique, est un meuble. En Afrique, jusqu’à l’arrivée des Blancs, le captif était un être humain.

 IV La Dynamique de la traite négrière en Afrique.

 L’économie politique des captifs africains

Selon le professeur Bwemba Bong[3], l’Afrique n’avait pas d’espace carcéral clos. Elle pratiquait une économie de captifs à ciel ouvert basée sur l’éloignement, l’échange, le travail forcé, la production et la reproduction.  Les prisonniers de guerre et les criminels de droit commun alimentaient cette économie. C’est de cela qu’a profité puis abusé le trafic caravanier arabe pendant plusieurs siècles, à travers razzias, rapts et guerres à coloration religieuse.

Puis avec l’entrée en scène des Portugais au 15ème siècle, la traite négrière sous sa forme transatlantique va prendre une dimension industrielle jusque-là inédite.  L’Europe a fait des captifs africains des esclaves ; elle a imposé à l’Afrique la traite négrière par la ruse et par la force. Dans ce changement de paradigme, le Portugal a joué un rôle à la fois stratégique et diabolique. En l’espace d’un siècle, l’Afrique a été cernée de forts et de canons. Le Portugal a jeté sur le continent par milliers ses criminels drogués  — les lançados — dont la mission était de harceler, de piller et de razzier les peuples africains. Cette stratégie à la fois criminelle et militaire détermina sur des siècles la mobilité géographique et politique des royaumes africains, qui de ce point de vue, à leur corps défendant, étaient des créations occidentales.

 Dans ces conditions, dire que la traite négrière a été possible, parce que les Africains se sont vendus est une construction idéologique commode qui participe d’une logique de dénégation.

De nos jours, aucun état africain n’est maître de ses ressources. Les chefs d’État africains qui résistent à l’ordre néocolonial du pillage occidental le paient de mort biologique ou politique s’ils ne se retrouvent pas à la CPI sous l’étiquette sélective de criminels contre l’humanité. Lorsque dans quelques décennies le pillage de ces ressources aura conduit à  un écocide complet, et au désastre humain d’une Afrique déserte et exsangue, on dira que ce sont les Africains qui vendaient eux-mêmes les ressources de leur continent !

 Cette brève mise au point sur la représentation de la traite négrière, éclaire d’un jour neuf notre propos en même temps qu’elle le simplifie. A la question de savoir s’il existe des rois ou des royaumes africains qui ont résisté à l’esclavage, la réponse est évidemment oui. Nous allons citer deux figures complémentaires de par leurs rapports à la traite négrière. Il s’agit de la Reine Nzinga de l’Angola et du roi Adandozan du Danhomè

 B. Les Rois et Royaumes Résistants à la traite.

 I. La Reine Nzinga (1582-1663)

Fille du roi Kiluanji et de la reine Kangela, Mbande Nzinga est née en 1582. En 1623, elle assume la régence de son frère affaibli. Après la conquête du royaume de Matamba, elle devient reine du Ndongo et du Matamba dans l’actuel Angola. La Reine Nzinga s’illustra d’emblée en opposante farouche aux razzieurs portugais et à leurs alliés. Le gros de son armée était composé des esclaves libérés. Tant bien que mal, elle mènera une longue lutte contre les Portugais, jouant d’alliances avec les Hollandais, de retraites stratégiques et d’offensives audacieuses. Femme de pouvoir, elle occupa tous les aspects de celui-ci : politique, diplomatique et militaire. Mbande Nzinga s’est convertie au christianisme, et fut une redoutable femme de lettres.

Lorsqu’elle mourut en 1663, à 80 ans, la reine Nzinga avait durablement marqué l’histoire de la région. Aujourd’hui, elle est vénérée en Angola comme un symbole de l’indépendance.

II. Adandozan (1775-1860)

Le Danhomè fut l’un des royaumes les plus puissants de la côte dite des esclaves en Afrique de l’Ouest. Formé au 17ème siècle par la dynastie des Huégbaja venue de Tado au Togo, le royaume a pour capitale Abomey située à mi-distance des royaumes Ashanti au Ghana et Oyo au Nigeria. Le Danhomè atteint son apogée au 19ème siècle avec la conquête coloniale française malgré l’héroïque résistance du roi Béhanzin.

Les noms des rois du Danhomè dont la postérité a fait fortune sont, outre Huégbaja tenu pour le Père fondateur, Agadja le conquérant qui a ravi la ville portuaire de Ouidah, et Guézo considéré comme un grand réformiste. Mais dans la généalogie de ce royaume, entre  1797 et 1818, il y a un grand vide de 20 ans ! Ce vide concerne le roi Adandozan, un roi que la dynastie royale d’Abomey a banni de ses annales. Pourquoi anéantir la mémoire d’un roi qui a régné pendant vingt ans ? La raison officielle des traditionnistes d’Abomey est que ce roi serait cruel et assoiffé de sang. L’historiographie coloniale a relayé la tradition de diabolisation de ce roi. Dans son ouvrage « Dahomey, Abomey » publié en 1893, l’écrivain français Maire Victor-Louis écrit : « Dès les premières années de son règne, il se signala par des atrocités, exigeant que le maïs servant à la nourriture du roi ne poussât que dans des champs entièrement arrosés de sang humain et dont la bordure était faite de crânes. »

De même, l’écrivain britannique Bruce Chatwin, embouchant la même trompette de diabolisation, dans « Le Vice-roi de Ouidah », dépeint Adandozan comme un roi qui s’amuse à jeter ses sujets à des hyènes  élevées à cet effet ; un homme n’hésitant pas à faire ouvrir l’abdomen d’une femme enceinte juste pour un simple pari sur le sexe du fœtus.

Mais cette représentation diabolisante ne résiste pas aux faits historiques révélés. Ainsi, l’ethnologue Pierre Verger et l’historienne Ana Lucia Araujo[4] ont examiné la correspondance du roi Adandozan et de son père Agonglo avec les autorités portugaises entre le 18ème et le 19ème siècle. Cette étude montre que le règne d’Adandozan fut une période de crise au Danhomè. Adandozan apparaît à travers cette correspondance comme un roi soucieux de l’indépendance de son royaume, épris de progrès, et passionné de l’autonomie technologique du Danhomè.

Alors pourquoi un tel roi a-t-il été banni de la généalogie des rois du Danhomè et diabolisé ?

En fait Adandozan a été gagné par l’esprit de l’abolitionnisme et cela n’a pas été du goût des tenants dahoméens et européens de l’esclavage, dont le plus illustre était le richissime Brésilien Francisco Félix da Souza qui complota pour le renverser.

La dynamique du coup d’État qui renversa Adandozan peut se comprendre comme un drame politique enraciné dans l’économie politique du royaume.

Dans sa volonté de mettre fin à l’esclavage comme source principale de l’activité économique, Adandozan réoriente l’économie vers l’agriculture. Il accroit la production agricole, lance la culture du palmier à huile, et institue la coutume du maïs. Mais au cours de ces réformes audacieuses, les changements intervenus en Europe ruinèrent ses efforts. Les Anglais abolirent la traite en 1807 et commencèrent à faire pression sur les autres pays européens. En 1810, ils parvinrent à signer un accord avec les Portugais, limitant le trafic des esclaves aux seuls anciens ports. Le port de Ouidah était sur la liste licite tandis que les ports voisins de Porto-Novo, Badagry, Popo, en étaient exclus.

Le résultat de cet accord a été une montée en flèche de l’activité négrière du port de Ouidah ; ceci ruina les réformes agricoles du roi Adandozan et accrut le pouvoir du super négrier Francisco Félix de Souza. Une confrontation politique s’ensuivit entre les deux hommes aboutissant à un coup d’État avec la complicité du prince Gakpé, jeune frère du roi, qui allait monter sur le trône en 1818 sous le nom de Ghézo. A Ghézo la tradition attribuera désormais tous les bienfaits du roi Adandozan, et à celui-ci tous les méfaits de celui-là, agrémentés d’un pot pourri d’atrocités imaginaires pour justifier son banissement.

 Conclusion

 Bien que la sociologie africaine fût marquée par l’économie de captifs, au sens où le mot en occident implique son expulsion du genre humain, l’Afrique ne connaissait pas d’esclave. L’Afrique a plus subi que participé au drame de la traite négrière, qui est d’abord celui d’une entreprise de domination politique, militaire, économique et technologique essentiellement raciste. La participation africaine, malgré son activité historique, est le résultat d’un conditionnement géopolitique savamment organisé où la cupidité le disputait à l’antinégrisme.

Si des royaumes africains ont vu le jour ou certains ont prospéré avec ce système, beaucoup d’autres royaumes ou souverains africains s’y sont opposés avec courage et abnégation. Tel est le cas de la Reine Nzinga de l’Angola qui a combattu l’esclavage pendant les 40 ans de son règne, et défendu l’indépendance de son royaume. Au Danhomè, terre d’esclavage par excellence, le roi Adandozan a payé d’un coup d’Etat puis du ternissement de sa mémoire sa volonté de mettre fin à la participation de son royaume à la traite négrière.

Dans des siècles où le contact de l’Europe a causé la disparition d’une race humaine entière, il n’est pas crédible de dire que la traite des Noirs est due à la participation des Africains. La question du rôle de l’Afrique dans la traite négrière est une distraction passionnante, parce qu’elle renvoie au problème de la responsabilité, et à son corolaire la réparation.  Si un effort a été fait du côté occidental dans la reconnaissance de la traite des Noirs comme un crime contre l’humanité, beaucoup de chemin reste à faire pour rendre justice à toutes ses victimes.

Pour l’avènement de cette justice, la transmission de l’histoire doit se libérer de son parti-pris idéologique et des thématiques dilatoires pour ne viser que la vérité des faits.

À la Conférence de Durban en 2001, les pays colonisés ont demandé réparation, mais les Occidentaux ont soulevé le bouc-émissaire de la traite arabe. Tant que le principe de la réparation ne sera pas acquis, la justice, qui est le socle de l’humanité, restera un vain mot.

Blaise Aplogan écrivain, auteur de « Gbêkon, le Journal du Prince Ouanilo »


[1] Rosa Amelia. Plumelle-Uribe, Traite des blancs, traite des noirs : Aspects méconnus et conséquences actuelles, Paris, 2008

[2] Louise Diop Maes, Afrique noire — Démographie, sol et histoire, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1996

[3] Bwemba Bong, Quand l’Africain était l’or noir de l’Europe, Paris 2013

[4] Ana Lucia Araujo “La correspondance du Roi Adandozan avec la couronne portugaise: petite histoire d’une grande amitié.” In Africains et Européens dans le monde atlantique XVe-XIXe siècle, edited by Guy Saupin, 129–151. Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2014.

“Pierre Verger, Negotiating Connections Between Brazil and the Bight of Benin.”  Luso-Brazilian Review 50, no. 1, “Brazilian Slavery and its Legacies,” special issue edited by Ana Lucia Araujo (2013): 113–139.