


Plusieurs facteurs expliquent les difficultés qu’éprouvent les Africains noirs à constituer, notamment en Europe, de puissants réseaux entrepreneuriaux comparables à ceux d’autres diasporas.
1. L’espace économique français — et plus largement européen — demeure relativement peu favorable à l’essor d’un entrepreneuriat africain autonome. Les contraintes administratives, financières, bancaires et réglementaires pèsent plus lourdement sur les populations disposant de peu de capital économique ou relationnel.
2. L’histoire coloniale n’avait pas seulement pour objectif de conquérir des territoires ; elle visait aussi à façonner une organisation économique où les Africains occupaient principalement la position de producteurs ou de main-d’œuvre, tandis que les activités commerciales étaient souvent réservées à des groupes considérés comme plus fiables ou plus proches de l’administration coloniale. Dans plusieurs colonies, les Européens s’appuyaient ainsi sur des communautés levantines, indiennes ou sur certaines minorités locales auxquelles ils confiaient une part importante des échanges commerciaux.
3. La comparaison entre les Africains et les Pakistanais, les Chinois ou les Libanais est souvent trompeuse. Ces communautés ne constituent pas davantage un ensemble homogène entre elles qu’elles ne le sont avec les Africains. Chaque diaspora possède sa propre histoire migratoire, ses réseaux familiaux, ses traditions commerciales et ses mécanismes de solidarité. Les succès entrepreneuriaux ne sont donc pas transposables mécaniquement d’un groupe à un autre.
4. La solidarité panafricaine est plus souvent proclamée qu’elle n’est réellement vécue. Ce qui rapproche spontanément les Africains de différentes origines est fréquemment leur apparence physique — couleur de peau, cheveux crépus, traits du visage — davantage qu’une véritable communauté d’intérêts économiques ou d’organisation sociale.
5. La colonisation a profondément fragmenté les sociétés africaines. En multipliant les frontières artificielles, en opposant les ethnies, en hiérarchisant les peuples et en encourageant des rivalités durables, elle a considérablement affaibli les bases d’une coopération économique à grande échelle.
6. À cette fragmentation historique s’ajoutent des difficultés internes : faiblesse de la confiance mutuelle, individualisme défensif, jalousies, rivalités personnelles, déficit de coopération, faible culture de l’association économique et, parfois, intériorisation d’un sentiment d’infériorité hérité de siècles de domination.
7. Les systèmes néocoloniaux ont prolongé certains mécanismes de dépendance. Dans de nombreux États africains, les élites politiques ont davantage administré cette dépendance qu’elles n’ont cherché à construire une véritable autonomie économique, industrielle et financière.
8. Les États africains ont rarement élaboré une politique cohérente de soutien à leur diaspora entrepreneuriale. Contrairement à certains pays asiatiques ou moyen-orientaux, ils disposent de peu d’instruments destinés à mobiliser l’épargne, les compétences et les réseaux commerciaux de leurs ressortissants établis à l’étranger.
9. Les diasporas qui réussissent économiquement s’appuient généralement sur des structures communautaires solides : caisses de solidarité, crédit interne, réseaux commerciaux familiaux, transmission intergénérationnelle des entreprises, préférence accordée aux partenaires issus de la même communauté. Ces mécanismes demeurent relativement peu développés dans une grande partie des diasporas africaines.
10. Enfin, le modèle éducatif hérité de la colonisation valorise davantage la réussite par le diplôme, la fonction publique ou les professions libérales que par la création d’entreprise. Cette culture oriente une partie importante des élites vers la recherche de positions administratives plutôt que vers la prise de risque économique.
Banùso Anato
