
Les soi-disant démocrates de l’Occident n’ont guère laissé à l’Ukraine le choix de rester neutre entre la Russie et eux. Et pourtant, ce pays avait tout intérêt à demeurer ce qu’il aurait pu être historiquement : un pont entre la Russie et l’Occident, plutôt qu’un champ de bataille entre les deux.
On l’a poussée à choisir un camp, puis à combattre la Russie, tandis que celle-ci était soumise à un déluge de sanctions que leurs promoteurs semblent parfois prendre un plaisir presque malsain à multiplier, comme s’il fallait à tout prix la saigner économiquement.
Mais dans cette guerre, il y a un terrible paradoxe : celui qui saigne le plus, et peut-être de très loin, c’est l’Ukraine elle-même. C’est son territoire qui est ravagé, sa population qui est décimée, sa jeunesse qui tombe, son économie qui s’épuise et son avenir démographique qui s’assombrit.
On prétend la défendre, mais on l’a transformée en ligne de front. On prétend agir pour son avenir, mais on lui demande de sacrifier cet avenir dans une guerre dont les enjeux dépassent largement ses propres intérêts. Elle aurait pu être un pont ; on en a fait un rempart. Elle aurait pu être un trait d’union ; on en a fait une frontière armée. Elle aurait pu être l’espace de rencontre entre deux mondes ; elle est devenue leur lieu d’affrontement.
Et maintenant, tandis que les grandes puissances comptent leurs intérêts, leurs armes, leurs sanctions et leurs victoires diplomatiques, il faudrait peut-être compter autrement : compter les morts, les amputés, les exilés, les familles dispersées, les villages détruits, les générations manquantes.
Car une nation ne meurt pas seulement lorsque ses villes sont détruites. Elle meurt aussi lorsque sa jeunesse manque à l’appel, lorsque ses familles ne se reconstituent plus, lorsque ceux qui auraient dû bâtir demain sont couchés dans la terre d’aujourd’hui.
Alors viendra peut-être le jour où l’on cherchera le dernier Ukrainien encore debout.
Ce jour-là, il n’y aura pas de victoire à célébrer. Il n’y aura ni triomphe ni vainqueur, seulement la mesure d’une défaite : celle d’un pays qu’on prétendait défendre et qui aura été vidé de ses forces, de sa jeunesse et d’une part de son avenir.
On prononcera peut-être encore les grands mots qui auront accompagné son sacrifice : liberté, démocratie, souveraineté, sécurité. Mais ces mots résonneront dans le vide, comme les discours prononcés devant les tombes.
Car que restera-t-il à défendre lorsque le peuple qu’on prétendait sauver aura été réduit à son dernier survivant ?
Le dernier Ukrainien ne sera pas le héros d’une victoire. Il en sera le démenti vivant, le témoin ultime d’une défaite que personne ne voudra nommer.
Et peut-être regardera-t-il autour de lui, cherchant les siens, sa ville, son pays, son avenir — et ne trouvera-t-il que des ruines et des absences.
Alors, il faudra bien reconnaître ce que les puissants auront longtemps refusé de voir : on peut imposer des sanctions, saigner la Russie ; mais on ne peut pas appeler victoire l’anéantissement de celui qu’on prétendait sauver.
C’est pour ce dernier Ukrainien que cette homélie sera prononcée.
Non pour célébrer sa miraculeuse survie, mais pour constater sa défaite.
Non pour saluer un survivant, mais pour lui demander ce qu’il reste d’un peuple lorsque celui-ci n’a plus personne derrière lui.
Requiescat in pace, Ukraine.
Abbé Biléou

Une homélie inspirée de l’Éternel invisible et souhaitons qu’elle fasse écho dans les oreilles des gouvernants des belligérants. Merci!