
Il y a des hommes dont l’histoire semble avoir été écrite pour contredire leur époque.
Benjamin Banneker est de ceux-là.
Né en 1731 dans le Maryland, dans une société américaine où l’esclavage structure profondément les rapports sociaux, Banneker est un homme noir libre qui devient mathématicien, astronome, horloger, arpenteur et auteur. Il ne fréquente pas les grandes universités. Il ne dispose pas d’un laboratoire. Il ne bénéficie pas d’une institution scientifique prestigieuse.
Il apprend.
Il observe.
Il calcule.
Il fabrique.
Et surtout, il publie.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, il produit des calculs astronomiques suffisamment précis pour composer des almanachs qui seront imprimés et diffusés. En 1791, il adresse à Thomas Jefferson l’un de ces travaux accompagné d’une lettre dans laquelle il interpelle directement l’homme politique sur la contradiction entre les principes de liberté proclamés par la jeune République américaine et l’esclavage auquel sont soumis les Noirs.
Ce geste mérite qu’on s’y arrête.
Car Banneker ne se contente pas de demander qu’on reconnaisse son humanité.
Il apporte ses calculs.
Et c’est peut-être là que commence la véritable histoire.
Un homme libre dans un monde qui ne l’était pas
Benjamin Banneker naît le 9 novembre 1731 dans le Maryland. Sa famille appartient à cette petite population noire libre qui existe alors au milieu d’une société où l’esclavage est profondément installé.
Il passe l’essentiel de sa vie dans la ferme familiale, dans le comté de Baltimore.
Son accès à l’instruction est limité. Il fréquente l’école, acquiert les bases de la lecture et de l’écriture, puis poursuit largement son apprentissage par lui-même. La Library of Congress le présente comme un mathématicien et astronome autodidacte.
Cette donnée est importante, mais il faut se méfier du mythe de l’homme qui aurait tout appris seul, comme s’il avait grandi intellectuellement dans un désert absolu.
Banneker rencontre des livres.
Il rencontre des instruments.
Il rencontre surtout la famille Ellicott, des voisins quakers intéressés par les sciences et les techniques, auprès desquels il peut consulter des ouvrages de mathématiques, d’astronomie et d’arpentage.
Un homme autodidacte n’est donc pas nécessairement un homme sans médiateurs.
Il est souvent un homme qui transforme des ressources limitées en ressources intellectuelles.
Et Banneker semble avoir possédé cette faculté à un degré remarquable.
Une horloge en bois
En 1753, Banneker construit une horloge entièrement en bois.
L’objet devient suffisamment célèbre pour attirer les visiteurs et fonctionner pendant des années. Les sources historiques divergent toutefois sur certains détails de cette histoire ; ce qui est solidement établi, c’est que cette réalisation contribue très tôt à sa réputation de mécanicien et de mathématicien. La Library of Congress la présente comme l’une des premières horloges entièrement en bois construites en Amérique.
Il y a quelque chose de symbolique dans cette horloge.
Une horloge, ce n’est pas simplement un mécanisme.
C’est une machine à mesurer le temps.
Et le jeune Banneker, dans une société qui enferme les Noirs dans une hiérarchie raciale prétendument naturelle, construit avec du bois un objet qui témoigne d’une maîtrise abstraite : engrenages, proportions, régularité, mesure.
Il ne proclame pas :
« Je suis intelligent. »
Il construit quelque chose qui fonctionne.
La différence est considérable.
Puis il lève les yeux vers le ciel
Banneker se tourne ensuite vers l’astronomie.
Des voisins, notamment George Ellicott, lui donnent accès à des ouvrages et à des instruments scientifiques. Parmi les livres qui l’ont aidé figurent notamment des tables astronomiques et des ouvrages consacrés à l’astronomie. Le témoignage publié dans son almanach de 1793 insiste sur la manière dont ces ressources ont ouvert pour lui « un nouveau monde ».
Il se met alors à calculer.
Les mouvements du Soleil.
Ceux de la Lune.
Les éclipses.
Les heures de lever et de coucher des astres.
Les phénomènes célestes qui peuvent être anticipés parce que le ciel, contrairement aux préjugés humains, obéit à des régularités calculables.
En 1789, Banneker calcule une éclipse solaire à venir. Sa prédiction est en désaccord avec certaines prévisions d’astronomes plus connus, mais l’événement céleste lui donne raison. Cet épisode contribue à sa réputation.
Voilà une scène que l’on pourrait presque considérer comme une petite fable philosophique.
Un homme noir, dans une société qui doute de la capacité intellectuelle des Noirs, lève les yeux vers le ciel.
Il calcule.
Et le ciel lui donne raison.
L’almanach : quand le calcul devient livre
Mais Banneker ne s’arrête pas au calcul.
Il publie.
C’est probablement là que son parcours devient véritablement exceptionnel.
À partir de 1792, ses almanachs donnent à voir ses calculs astronomiques : calendriers, phases de la Lune, éclipses, heures de lever et de coucher des astres, tables des marées et diverses informations utiles à la vie quotidienne et agricole. Plusieurs éditions sont imprimées et diffusées dans les États du Maryland, de Pennsylvanie, du Delaware et de Virginie.
L’almanach est un objet modeste.
Ce n’est ni un traité philosophique monumental ni un ouvrage universitaire.
C’est précisément ce qui le rend intéressant.
Un almanach entre dans les maisons.
Il accompagne les agriculteurs.
Il sert à organiser le temps.
Il transforme des calculs astronomiques en information utilisable.
Banneker ne produit donc pas seulement du savoir : il le met en circulation.
Et c’est cette circulation qui donne à son travail une portée sociale.
Mais ses almanachs parlent aussi de politique
Il serait toutefois réducteur de considérer les almanachs de Banneker comme de simples recueils de calculs astronomiques.
L’édition de 1793 contient notamment des textes consacrés à l’esclavage, à l’abolition de la traite, aux débats politiques britanniques, à la paix et même des extraits des Notes on the State of Virginia de Thomas Jefferson. Le Smithsonian souligne précisément cette dimension politique et sociale de ses publications.
L’almanach devient alors un objet intellectuel hybride.
On y trouve le ciel et la politique.
Les éclipses et l’esclavage.
Les tables astronomiques et les débats sur la liberté.
Le calcul et la morale.
C’est une association particulièrement intéressante.
Comme si Banneker disait :
Je peux calculer le mouvement des astres ; je peux donc aussi vous demander de regarder avec précision le désordre que vous avez organisé sur terre.
La lettre à Thomas Jefferson
C’est en 1791 que son histoire prend une dimension politique beaucoup plus spectaculaire.
Banneker adresse à Thomas Jefferson, alors secrétaire d’État, une lettre accompagnée du manuscrit de son almanach.
Jefferson n’est pas n’importe qui.
Il est l’un des principaux architectes intellectuels de la République américaine et l’auteur de la Déclaration d’indépendance.
Mais il est aussi propriétaire d’esclaves et l’auteur, dans les Notes on the State of Virginia, de passages mettant en doute les capacités intellectuelles des personnes d’origine africaine.
Banneker va donc directement à la contradiction.
Il rappelle à Jefferson les principes de liberté et d’égalité proclamés par les révolutionnaires américains et lui demande, en substance, de les appliquer à ceux qui sont maintenus dans l’esclavage.
Mais il fait quelque chose de plus subtil encore.
Il joint son travail scientifique à sa lettre.
C’est essentiel.
Il ne demande pas simplement à Jefferson de le croire.
Il lui donne quelque chose à examiner.
La preuve par l’œuvre
C’est peut-être ici que Benjamin Banneker devient particulièrement intéressant pour nous.
Face au préjugé racial, deux stratégies sont possibles.
La première consiste à contester verbalement le préjugé.
La seconde consiste à produire un objet qui rend le préjugé difficile à maintenir.
Banneker fait les deux.
Il argumente.
Mais surtout, il calcule.
Son almanach devient une sorte de démonstration matérielle.
Voici les nombres.
Voici les tables.
Voici les prédictions.
Voici les phénomènes célestes calculés à l’avance.
Voici un ouvrage imprimé.
Voici donc une œuvre intellectuelle qui oblige celui qui la regarde à affronter ce qu’il prétendait impossible.
C’est une stratégie redoutablement efficace.
Le préjugé peut discuter avec un homme ; il lui est plus difficile de discuter avec un calcul juste.
Jefferson répond
Jefferson répond à Banneker le 30 août 1791.
Sa lettre est devenue célèbre parce qu’il reconnaît la portée du travail de Banneker et affirme souhaiter voir davantage de preuves montrant que les Noirs disposent de capacités intellectuelles comparables à celles des autres groupes humains. Il indique également avoir transmis l’almanach au marquis de Condorcet.
Mais il faut ici éviter une lecture trop triomphale.
Jefferson n’abandonne pas pour autant ses contradictions profondes sur la question raciale et esclavagiste. La Library of Congress souligne justement le caractère ambivalent de ses positions : le Jefferson de la lettre à Banneker coexiste avec le Jefferson des Notes on the State of Virginia et avec le propriétaire d’esclaves.
Banneker n’a donc pas converti Jefferson.
Mais il a obtenu quelque chose de peut-être plus intéressant :
il l’a obligé à répondre.
Arpenter la capitale d’une République esclavagiste
L’année 1791 est également importante pour une autre raison.
Banneker participe aux travaux d’arpentage du territoire destiné à accueillir la nouvelle capitale fédérale américaine, la future Washington, D.C.
Il travaille avec Andrew Ellicott et passe plusieurs mois à effectuer des observations astronomiques destinées à déterminer les limites du territoire. Le National Park Service indique qu’il séjourne notamment à Jones Point, près d’Alexandria, pour effectuer ces observations.
Il faut ici corriger un récit devenu populaire.
Banneker n’a pas conçu seul Washington.
Il n’est pas l’architecte de la capitale.
Il participe à l’arpentage scientifique du territoire.
Mais cette nuance ne diminue en rien la portée symbolique de sa participation.
Un homme noir libre, issu d’une société esclavagiste, contribue avec son savoir scientifique à mesurer le territoire de la capitale d’une République qui proclame l’égalité tout en maintenant des hommes dans l’esclavage.
Il arpente le territoire d’une liberté encore inachevée.
Le paradoxe Banneker
C’est peut-être ce paradoxe qui fait de Banneker une figure aussi fascinante.
Il ne correspond pas à l’image romantique du génie solitaire.
Il est un homme qui apprend auprès des livres auxquels il parvient à accéder.
Il utilise des instruments.
Il échange avec des voisins.
Il observe.
Il calcule.
Il publie.
Il construit.
Il écrit.
Et, surtout, il transforme progressivement ses compétences en autorité publique.
C’est une trajectoire intellectuelle.
Et cette trajectoire mérite d’être regardée autrement que sous l’angle anecdotique du « premier Noir scientifique américain ».
Car l’essentiel est ailleurs.
Produire du savoir quand on vous en refuse le droit symbolique
Une société peut vous interdire l’université.
Elle peut vous refuser les institutions.
Elle peut vous enfermer dans une catégorie sociale.
Elle peut même vous expliquer que votre groupe humain est naturellement moins capable de raisonner que les autres.
Mais il existe une réponse que les idéologies ont toujours eu du mal à neutraliser :
produire du savoir.
Pas seulement parler.
Pas seulement protester.
Pas seulement réclamer.
Produire.
Un calcul.
Une horloge.
Une carte.
Un livre.
Un almanach.
Une observation.
Une prédiction.
Un objet que d’autres peuvent vérifier.
Banneker semble avoir compris intuitivement cette puissance.
Le savoir comme acte de souveraineté
C’est ici que l’histoire de Banneker déborde largement l’histoire américaine.
Car le problème qu’il affronte n’est pas exclusivement celui de l’esclavage.
C’est celui, beaucoup plus général, de l’autorité intellectuelle.
Qui a le droit de produire du savoir ?
Qui est considéré comme capable de penser ?
Qui peut être auteur ?
Qui peut être savant ?
Qui peut nommer le monde ?
Qui peut produire les instruments intellectuels avec lesquels une société se représente elle-même ?
Banneker répond à ces questions par les actes.
Il devient auteur.
Il devient éditeur de son propre savoir.
Il devient calculateur du ciel.
Il devient arpenteur du territoire.
Et il adresse ses résultats à l’un des hommes les plus puissants intellectuellement et politiquement de son époque.
Il ne demande pas la permission d’entrer dans le monde du savoir.
Il y entre avec ses propres instruments.
Une leçon qui dépasse Banneker
Il serait facile de transformer Banneker en icône.
Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel.
L’intérêt de son histoire n’est pas seulement qu’un homme noir ait été capable de faire des mathématiques et de l’astronomie au XVIIIᵉ siècle.
L’intérêt est de comprendre ce que signifie produire du savoir dans un contexte où l’on vous dénie précisément cette capacité.
Banneker nous rappelle quelque chose de très simple :
la souveraineté intellectuelle ne commence pas lorsque les autres reconnaissent votre intelligence.
Elle commence lorsque vous devenez capable de produire vous-même les objets intellectuels sur lesquels cette reconnaissance devra éventuellement s’appuyer.
C’est peut-être pour cela que l’image de Banneker demeure aussi puissante.
Une horloge.
Des tables astronomiques.
Des éclipses calculées.
Des almanachs imprimés.
Une lettre à Jefferson.
Une participation à l’arpentage de Washington.
Des objets apparemment dispersés.
Mais derrière eux, une même affirmation :
nous sommes capables de savoir.
Et mieux encore :
nous sommes capables de produire les preuves de ce que nous savons.
Banneker n’a pas seulement regardé les étoiles
Benjamin Banneker meurt le 25 octobre 1806.
Il laisse derrière lui une œuvre relativement modeste en volume, mais considérable par ce qu’elle représente. Ses almanachs, sa correspondance, ses calculs et son parcours ont contribué à faire de lui une figure durable de l’histoire scientifique afro-américaine.
On pourrait donc retenir de lui l’image classique d’un astronome noir autodidacte qui observait les étoiles depuis sa ferme du Maryland.
Ce serait vrai.
Mais ce serait insuffisant.
Banneker n’a pas seulement regardé les étoiles.
Il a regardé une société qui prétendait que certains hommes étaient naturellement moins capables que d’autres.
Puis il a fait des mathématiques.
Il a construit une horloge.
Il a calculé les mouvements du ciel.
Il a publié des livres.
Il a écrit à Jefferson.
Et il a laissé aux générations suivantes quelque chose de plus précieux encore qu’une collection de chiffres :
la preuve qu’un homme peut répondre à une domination intellectuelle en devenant lui-même producteur de savoir.
C’est peut-être, finalement, la plus belle leçon de Benjamin Banneker.
Face à ceux qui prétendent que vous ne pouvez pas penser, il existe une réponse plus forte qu’une protestation : penser, calculer, construire, publier — et laisser l’œuvre parler.
Adenifuja Bolaji
