
Entretien avec le Professeur Cossi Bio Ossè
Binason Avèkes (B. A.) — Professeur Cossi Bio Ossè (C. B. O.)
B. A. — Professeur, lorsqu’on évoque les grandes figures du panafricanisme, quelques noms s’imposent immédiatement : Marcus Garvey, W. E. B. Du Bois, Kwame Nkrumah, George Padmore, Julius Nyerere, Patrice Lumumba, Cheikh Anta Diop… Mais il est beaucoup plus rare d’entendre parler de Barthélemy Boganda. Qui était-il et pourquoi son nom demeure-t-il si peu présent dans la mémoire panafricaine ?
C. B. O. — Barthélemy Boganda est effectivement l’une des figures les plus singulières de cette génération africaine qui précède immédiatement les indépendances. Né en 1910 dans l’Oubangui-Chari, devenu prêtre catholique puis homme politique, il fut le premier député de ce territoire à l’Assemblée nationale française.
Mais son importance ne tient pas seulement à cette trajectoire politique. Ce qui mérite d’être souligné, c’est l’élargissement progressif de son horizon. Boganda ne pense pas seulement à l’émancipation de l’Oubangui-Chari. Il s’interroge très tôt sur le devenir politique de l’Afrique centrale et, plus largement, sur la nécessité pour les Africains de dépasser le morcellement territorial hérité de la colonisation.
C’est à ce niveau que son parcours rejoint directement l’histoire du panafricanisme.
De l’émancipation d’un territoire à l’unité politique
B. A. — Justement, à quel moment peut-on dire que Boganda cesse de penser seulement comme un homme politique de l’Oubangui-Chari pour développer un véritable projet panafricain ?
C. B. O. — Il faut plutôt parler d’un élargissement progressif de sa pensée. Lorsqu’il fonde en 1949 le Mouvement d’évolution sociale de l’Afrique noire, le MESAN, son ambition dépasse déjà largement la seule administration du territoire.
Mais c’est surtout dans les dernières années de sa vie que son projet fédéral apparaît avec une netteté particulière.
Il envisage d’abord une union des territoires de l’ancienne Afrique équatoriale française : l’Oubangui-Chari, le Congo, le Gabon et le Tchad. Puis son projet prend une dimension plus vaste avec l’idée des « États-Unis de l’Afrique latine ».
B. A. — Cette expression est assez étonnante aujourd’hui.
C. B. O. — Elle peut effectivement surprendre. Mais il faut la replacer dans son contexte. Boganda cherche à imaginer un vaste ensemble politique regroupant plusieurs territoires d’Afrique centrale issus des empires coloniaux français, belge et portugais.
Ce qui est important, ce n’est donc pas seulement le vocabulaire qu’il emploie, mais la logique politique qui le sous-tend : les territoires coloniaux ne doivent pas nécessairement devenir, les uns après les autres, de petits États isolés et concurrents.
Il envisage au contraire une fédération suffisamment vaste pour disposer d’une véritable capacité politique et économique.
Une critique implicite du morcellement colonial

B. A. — Autrement dit, Boganda semble comprendre avant beaucoup d’autres que l’indépendance de chaque territoire ne règle pas nécessairement la question de la dépendance.
C. B. O. — C’est effectivement l’un des aspects les plus remarquables de sa pensée.
L’indépendance peut être acquise juridiquement sans que la souveraineté soit pour autant pleinement maîtrisée. Un territoire peut avoir son drapeau, son gouvernement, son administration et son siège aux Nations unies tout en demeurant extrêmement dépendant sur le plan économique, militaire ou diplomatique.
Boganda raisonne déjà en termes de puissance collective.
Il comprend que des territoires trop petits, économiquement fragiles et séparés les uns des autres risquent de rester vulnérables aux influences extérieures.
La fédération apparaît alors non comme un idéal abstrait d’unité africaine, mais comme un instrument de souveraineté.
B. A. — Cela donne à son panafricanisme une dimension assez différente d’une simple rhétorique de fraternité africaine.
C. B. O. — Tout à fait. Le panafricanisme de Boganda est profondément politique.
Il ne s’agit pas seulement de dire que les Africains appartiennent à une même communauté historique. Il s’agit de savoir comment transformer cette communauté en force politique organisée.
C’est une différence essentielle.
Boganda et Nkrumah : une même intuition, des projets différents
B. A. — Peut-on alors rapprocher Boganda de Kwame Nkrumah ?
C. B. O. — Oui, mais avec prudence. Les deux hommes appartiennent à une même génération et partagent une intuition fondamentale : la fragmentation politique de l’Afrique risque de compromettre la portée réelle des indépendances.
Mais leurs projets ne sont pas identiques.
Nkrumah développe une vision beaucoup plus explicitement continentale de l’unité africaine. Boganda part davantage de l’Afrique centrale et des territoires de l’ancienne Afrique équatoriale française avant d’élargir son projet.
Il existe néanmoins entre eux une parenté intellectuelle importante : l’idée que la souveraineté des peuples africains doit être pensée à une échelle supérieure aux frontières coloniales.
B. A. — Pourtant, le projet de Boganda est souvent présenté comme celui des « États-Unis de l’Afrique latine », et non comme celui des États-Unis d’Afrique.
C. B. O. — Et cette nuance est intéressante. Elle montre aussi les limites historiques de sa pensée.
Boganda veut dépasser les frontières coloniales, mais il pense encore avec certaines catégories produites par la colonisation. Son projet est donc à la fois profondément décolonisateur dans sa finalité et marqué par son époque dans ses catégories.
Il serait anachronique de lui demander de penser l’Afrique avec les concepts politiques élaborés plusieurs décennies plus tard.
Mais il serait tout aussi dommage de laisser cette limite nous empêcher de voir l’audace de son projet.
Pourquoi Boganda a-t-il été oublié ?

B. A. — Venons-en alors à une question qui nous ramène au début de notre entretien : pourquoi un homme qui portait un tel projet est-il aujourd’hui beaucoup moins connu que Nkrumah ou Lumumba ?
C. B. O. — Il y a certainement plusieurs facteurs.
D’abord, Boganda meurt très jeune, le 29 mars 1959, dans un accident d’avion, quelques mois seulement avant les indépendances de 1960.
Ensuite, son projet fédéral n’a pas véritablement survécu politiquement à sa disparition.
Enfin, les indépendances ont produit des États nationaux qui ont progressivement construit leurs propres récits historiques, leurs héros et leurs pères fondateurs.
Boganda était difficile à enfermer dans ce cadre. Il était certes un homme politique centrafricain, mais son horizon dépassait précisément les frontières de la future République centrafricaine.
Il y a là un paradoxe : il était peut-être trop panafricain pour être pleinement absorbé par le récit national centrafricain, et son projet continental était trop inachevé pour s’imposer dans le grand récit du panafricanisme.
Une disparition qui demeure entourée de questions

B. A. — Vous avez évoqué sa disparition. C’est ici que son destin devient particulièrement troublant. Les circonstances de l’accident qui lui coûta la vie ont suscité, depuis 1959, des soupçons d’attentat et même des accusations visant certains milieux français. Que peut-on en dire avec certitude ?
C. B. O. — Il faut ici distinguer soigneusement ce qui est établi de ce qui relève de l’hypothèse.
Boganda meurt le 29 mars 1959 lorsque l’avion qui le transporte vers Bangui s’écrase. Très rapidement, l’hypothèse d’un attentat est évoquée. Au fil des années, des témoignages et différents récits ont alimenté l’idée d’une implication de milieux français ou européens hostiles à Boganda.
Mais nous ne disposons pas, à ma connaissance, d’une démonstration documentaire permettant d’affirmer comme un fait établi que les services secrets français ont organisé cet accident.
B. A. — Donc le soupçon existe, mais il ne faut pas le transformer en certitude historique.
C. B. O. — Exactement.
Mais il faut également éviter l’erreur inverse qui consisterait à considérer que, faute de preuve définitive, toute interrogation serait illégitime.
Pour l’historien, une zone d’ombre demeure une zone d’ombre. Elle doit être étudiée à partir des archives, des témoignages, des circonstances politiques et des intérêts en présence.
Et surtout, il faut se demander pourquoi la disparition de Boganda a suscité de telles interrogations.
Le cas Olympio : une autre trajectoire, un autre drame
B. A. — Cette question nous conduit presque naturellement vers une autre figure de cette génération : Sylvanus Olympio.
Quelques années seulement séparent la mort de Boganda de l’assassinat d’Olympio, en janvier 1963. Peut-on rapprocher les deux trajectoires ?
C. B. O. — Oui, à condition de ne pas les confondre.
Les circonstances de leurs morts sont différentes. Boganda disparaît dans un accident d’avion dont la cause reste discutée ; Olympio est assassiné lors du coup d’État du 13 janvier 1963.
Mais leurs trajectoires peuvent être rapprochées sur un autre terrain : celui de la souveraineté.
Olympio, lui aussi, ne concevait pas l’indépendance comme une simple africanisation de l’État colonial. Il cherchait à donner au Togo une marge de manœuvre propre, notamment dans le domaine économique et monétaire.
C’est là que les deux hommes se rejoignent intellectuellement.
Deux projets différents, une même question
B. A. — Boganda voulait fédérer ; Olympio voulait préserver l’autonomie de son pays. Ce ne sont pourtant pas exactement les mêmes projets.
C. B. O. — Non. Et c’est précisément pourquoi il ne faut pas fabriquer artificiellement une continuité entre eux.
Boganda répond au problème de la fragmentation par la fédération.
Olympio répond davantage au problème de la dépendance par la recherche d’une autonomie politique et économique.
Mais derrière ces deux démarches se trouve une même interrogation : que signifie réellement être indépendant ?
Est-ce simplement disposer d’un gouvernement national ?
Ou faut-il également maîtriser les instruments économiques, monétaires, diplomatiques et militaires qui permettent à ce gouvernement de décider effectivement de sa politique ?
La question française
B. A. — Et c’est à ce niveau que revient inévitablement la question de la France. Les deux hommes ont évolué dans des environnements où les intérêts français demeuraient puissants. Dans le cas d’Olympio, le rôle de la France dans les événements de janvier 1963 continue d’ailleurs de faire débat.
C. B. O. — Oui, et là encore la prudence documentaire est indispensable.
L’assassinat d’Olympio est un fait établi. Des militaires ont participé au coup d’État. En revanche, déterminer jusqu’où remontent les responsabilités politiques et éventuellement extérieures est une question distincte.
Il existe des éléments historiques qui nourrissent les interrogations sur les relations entre certains acteurs français, les réseaux issus de la période coloniale et les événements togolais. Mais il faut distinguer les responsabilités établies des interprétations et des hypothèses.
Le travail historique consiste justement à ne pas remplacer l’absence de preuve par la conviction.
B. A. — Mais si l’on met provisoirement entre parenthèses la question de savoir qui a ordonné ou organisé quoi, il demeure un fait historique : plusieurs dirigeants africains de cette génération concevaient l’indépendance de manière beaucoup plus exigeante que la simple souveraineté juridique.
C. B. O. — Oui. Et c’est peut-être là que le rapprochement devient le plus fécond.
Au-delà des morts : que sont devenus leurs projets ?
B. A. — On pourrait donc se tromper de question en demandant seulement : « Qui a tué Boganda ? » ou « Qui a fait assassiner Olympio ? »
C. B. O. — Je ne dirais pas qu’il faut abandonner ces questions. Elles restent importantes et doivent continuer à faire l’objet de recherches.
Mais il faut en poser une autre, qui me paraît historiquement plus large : quels projets politiques portaient ces hommes, quels intérêts ces projets pouvaient-ils contrarier, et que sont devenues ces ambitions après leur disparition ?
C’est une manière de sortir de la fascination pour les morts mystérieuses pour revenir à la politique.
Boganda voulait dépasser la fragmentation de l’Afrique centrale.
Olympio voulait préserver une capacité de décision autonome pour le Togo.
Dans les deux cas, l’indépendance devait produire une capacité réelle de décision.
La problématique fondamentale
B. A. — Nous arrivons alors peut-être au véritable sujet de notre entretien. Boganda n’est plus seulement un personnage oublié de l’histoire du panafricanisme ; Olympio n’est plus seulement une victime tragique de l’histoire togolaise.
À travers eux, c’est une question beaucoup plus vaste qui apparaît : que s’est-il réellement passé avec la souveraineté africaine au moment des indépendances ?
C. B. O. — C’est effectivement la question fondamentale.
Car les indépendances africaines ont été des événements juridiques et politiques majeurs. Mais elles n’ont pas automatiquement supprimé toutes les structures de dépendance héritées de la période coloniale.
Dès lors, il faut distinguer deux choses : l’accession à l’indépendance et l’exercice effectif de la souveraineté.
Boganda nous rappelle la nécessité de penser l’Afrique au-delà de ses frontières héritées.
Olympio nous rappelle la question de l’autonomie effective de l’État.
Leurs destins tragiques, quels que soient les débats qui subsistent sur les circonstances exactes de leur disparition, nous obligent surtout à regarder leurs projets politiques et les rapports de force dans lesquels ils s’inscrivaient.
Et peut-être est-ce là que se trouve la question que leur génération nous lègue encore aujourd’hui :
les indépendances africaines ont-elles véritablement achevé la décolonisation, ou ont-elles seulement transféré aux nouveaux États la responsabilité de territoires dont les principales structures de dépendance avaient, pour une large part, survécu à la fin de la domination coloniale ?
B. A. — Une question qui, finalement, dépasse largement Boganda et Olympio.
C. B. O. — Oui. Et c’est précisément pourquoi il est nécessaire de les relire.
Binason Avèkes
