
Le Bénin est décidément un pays singulier lorsqu’on observe sa vie politique récente. Singulier, et même assez drôle — à condition, bien sûr, d’avoir le goût de l’ironie politique.
Car si l’on examine les différentes affaires de « coups d’État » qui ont jalonné ces dernières années, on découvre quelque chose d’assez fascinant : les coups d’État n’y semblent pas tous avoir le même poids.
Il y a ceux qui n’ont jamais eu lieu.
Il y a ceux qui auraient été préparés.
Il y a ceux qui ont été empêchés.
Et puis il y a celui qui, en décembre 2025, a réellement commencé — suffisamment pour que des militaires prennent une télévision nationale, annoncent la destitution du président et que des armes crépitent dans les rues de Cotonou.
Tout cela donne envie de sortir, pour une fois, non pas le vocabulaire du juriste ou du politologue, mais celui du mathématicien.
Le Bénin semble avoir inventé le barycentre des coups d’État.
Les coups d’État qui n’ont pas eu lieu
Commençons par 2021.
À cette époque, deux figures importantes de la vie politique béninoise, Joël Aïvo et Reckya Madougou, sont arrêtées et lourdement condamnées par la CRIET.
Joël Aïvo est condamné à dix ans de réclusion criminelle pour atteinte à la sûreté de l’État et blanchiment de capitaux. Reckya Madougou est condamnée à vingt ans pour complicité d’actes terroristes. (Le Monde.fr)
Il faut évidemment respecter les qualifications judiciaires propres à chacune de ces affaires. Il serait trop simple — et juridiquement inexact — de dire qu’ils ont tous deux été condamnés pour « coup d’État ».
Mais il y a tout de même un élément qui mérite d’être rappelé : aucun coup d’État n’a été réalisé.
Pas de palais présidentiel occupé.
Pas de télévision nationale prise.
Pas de Constitution suspendue.
Pas d’institutions dissoutes à l’antenne.
Pas de gouvernement renversé.
Pas de pouvoir effectivement pris par la force.
Et pourtant, les peines sont extrêmement lourdes.
Autrement dit, dans cette première configuration, la gravité judiciaire n’a pas besoin de la réussite du coup d’État pour être maximale.
Aïvo et Madougou : la gravité des intentions
C’est là que commence notre petite mécanique.
Dans le monde physique, la masse d’un objet contribue à déterminer son poids.
Dans le monde politique béninois, il semble parfois que l’intention attribuée à un acteur puisse peser presque aussi lourd que l’acte effectivement accompli.
Attention : il ne s’agit pas de juger ici la réalité des faits reprochés à Aïvo ou à Madougou, ni de refaire leurs procès.
Il s’agit seulement d’observer un phénomène politique : la tentative supposée, l’intention supposée, le projet supposé peuvent produire des conséquences judiciaires extraordinairement concrètes.
Vingt ans de prison, par exemple, sont tout sauf une abstraction.
Boko-Homéky : le coup d’État qui n’en était pas un
Puis vient l’affaire Olivier Boko–Oswald Homéky.
En septembre 2024, les deux hommes sont arrêtés avec Rock Niéri dans une affaire présentée comme un projet de renversement du pouvoir. Ils seront finalement condamnés en janvier 2025 à vingt ans de réclusion criminelle pour complot contre la sûreté de l’État, corruption d’agent public et faux et usage de faux. (Le Monde.fr)
Mais ici encore, les mots sont importants.
Au cours du procès, le ministère public distingue lui-même le dossier d’un coup d’État effectivement réalisé. Les accusés sont poursuivis pour complot contre l’autorité ou la sûreté de l’État.
Nous sommes donc toujours dans le domaine du coup d’État empêché ou projeté, et non dans celui d’un pouvoir effectivement renversé.
Et pourtant : vingt ans.
Le poids judiciaire est, une nouvelle fois, considérable.
Nous avons donc déjà deux catégories :
le coup d’État qui n’a pas eu lieu ;
et le coup d’État qui aurait été préparé mais qui n’a pas davantage abouti.
Dans les deux cas, le pouvoir judiciaire intervient avec une lourdeur extrême.
Et puis arrive décembre 2025.
Puis les militaires passent à l’acte
Cette fois, le problème devient beaucoup plus difficile à raconter.
Le 7 décembre 2025, des militaires prennent position à Cotonou. Des tirs sont entendus près de la résidence présidentielle. Des soldats font irruption sur la télévision publique et annoncent avoir « démis de ses fonctions » le président Patrice Talon. Ils annoncent la suspension de la Constitution et la dissolution des institutions. (RTL.fr)
Cette fois, le coup d’État n’est donc plus seulement une hypothèse judiciaire.
Il entre dans la matérialité.
Une télévision nationale est occupée.
Une destitution est proclamée.
Des institutions sont déclarées dissoutes.
Des armes sont utilisées.
Des combats ont lieu.
Des personnes sont tuées.
Le président lui-même doit apparaître à la télévision pour annoncer que la situation est sous contrôle et que la « forfaiture » ne restera pas impunie. (Le Monde.fr)
On peut difficilement imaginer manifestation plus concrète d’une tentative de prise du pouvoir par la force.
Le réel rattrape les qualifications
Et c’est ici que notre barycentre commence à devenir intéressant.
Jusqu’alors, nous avions beaucoup parlé de projets, de complots, d’intentions, de préparatifs et d’atteintes supposées à la sûreté de l’État.
Cette fois, le réel vient brutalement vérifier la définition du coup d’État.
Il y a des militaires.
Il y a des armes.
Il y a une chaîne de télévision.
Il y a une proclamation.
Il y a une tentative d’occupation des institutions.
Il y a des affrontements.
Il y a même une intervention de forces extérieures pour soutenir le rétablissement de l’ordre constitutionnel.
La CEDEAO mobilise des forces venues notamment du Nigeria, de la Sierra Leone, de la Côte d’Ivoire et du Ghana pour soutenir le gouvernement et l’armée béninoise. La France condamne officiellement la tentative. (France Diplomatie)
Cette fois, donc, nous avons quelque chose qui ressemble assez exactement à ce que l’on appelle ordinairement un coup d’État ou une tentative de coup d’État.
Et soudain, le poids change
Pour autant, une fois l’ordre rétabli, le récit politique retrouve rapidement une autre tonalité.
Le pouvoir parle de mutins.
De forfaiture.
D’un groupuscule.
D’une tentative qui a échoué.
Et effectivement, la tentative échoue.
Les institutions restent en place. Le président demeure au pouvoir. Les militaires loyaux reprennent le contrôle.
Mais c’est précisément là que se trouve le paradoxe.
Pourquoi le poids politique et judiciaire d’un coup d’État semble-t-il pouvoir varier autant selon les circonstances ?
Dans les affaires Aïvo et Madougou, des accusations qui n’ont jamais débouché sur une prise effective du pouvoir ont produit de très lourdes condamnations.
Dans l’affaire Boko-Homéky, un projet de renversement du pouvoir aboutit à vingt ans de réclusion.
Et lorsqu’un groupe de militaires passe effectivement à l’action, prend une chaîne de télévision, annonce la destitution du président et engage des combats, le récit peut rapidement se recentrer sur une mutinerie déjouée.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les trois situations sont juridiquement identiques.
Elles ne le sont pas.
C’est justement ce qui rend leur comparaison intéressante.
Quand le coup d’État change de nom
Il y a quelque chose de profondément politique dans le choix des mots.
Un même événement peut être appelé :
complot ;
atteinte à la sûreté de l’État ;
terrorisme ;
forfaiture ;
mutinerie ;
tentative de coup d’État.
Ces mots ne sont pas interchangeables.
Ils ne produisent pas les mêmes effets.
Ils ne mobilisent pas les mêmes institutions.
Ils ne dessinent pas le même récit historique.
Et surtout, ils ne distribuent pas la même gravité aux protagonistes.
C’est ici que le langage devient lui-même un instrument de pouvoir.
Qui fixe le barycentre ?
Revenons donc à notre métaphore.
En géométrie, le barycentre est le point d’équilibre résultant de plusieurs masses affectées de poids différents.
Appliquons naïvement cette définition à la politique béninoise.
Nous avons :
Aïvo.
Madougou.
Boko.
Homéky.
Les militaires de décembre 2025.
Et, autour d’eux, des accusations, des projets, des complots, des condamnations, des tentatives et des coups de feu.
Mais quelle masse attribue-t-on à chacun ?
Quel poids donne-t-on à une intention ?
Quel poids donne-t-on à un projet ?
Quel poids donne-t-on à une tentative ?
Quel poids donne-t-on à un acte effectivement commis ?
Et surtout :
qui détermine ces poids ?
C’est là que se trouve le véritable barycentre.
Car le barycentre politique n’est pas nécessairement situé au point où se trouve la réalité matérielle des faits.
Il peut être déplacé par le pouvoir judiciaire.
Par le pouvoir politique.
Par les médias.
Par le vocabulaire officiel.
Par le rapport de force.
Par la mémoire collective.
La politique comme géométrie du pouvoir
On pourrait presque imaginer une petite géométrie béninoise des coups d’État.
Sur un premier axe, les intentions.
Sur un deuxième, les préparatifs.
Sur un troisième, le passage à l’acte.
Sur un quatrième, la réussite effective.
Et au milieu de tout cela, un point mystérieux : le barycentre politique.
Ce point n’est pas fixe.
Il se déplace.
Il dépend de celui qui raconte l’histoire.
Et c’est précisément pourquoi la question essentielle n’est peut-être pas seulement :
« Y a-t-il eu un coup d’État ? »
Elle est plutôt :
« Qui possède le pouvoir de déterminer le poids politique d’un coup d’État ? »
Le plus étrange dans cette histoire
Le plus étrange n’est donc pas seulement que le Bénin ait connu plusieurs affaires de coups d’État ou de projets de coups d’État.
Ce qui est plus intéressant, c’est la variation du poids attribué aux différents événements.
Un coup d’État qui n’a pas lieu peut conduire à vingt ans de prison.
Un complot qui n’aboutit pas peut conduire à vingt ans de prison.
Une tentative militaire qui, elle, se matérialise dans les rues, à la télévision et autour des institutions peut être rapidement ramenée à une mutinerie vaincue.
Encore une fois : les faits et les qualifications juridiques ne sont pas les mêmes.
Mais justement.
Ce sont les différences de qualification, de traitement et de récit qui devraient nous intéresser.
Car derrière la question des coups d’État se cache une question beaucoup plus fondamentale :
qui décide de la gravité politique d’un événement ?
Le barycentre est-il au bon endroit ?
Voilà peut-être, finalement, la vraie question.
Dans un pays où l’on a beaucoup parlé ces dernières années de stabilité institutionnelle, de démocratie, de sûreté de l’État et de lutte contre les tentatives de déstabilisation, il serait utile de regarder non seulement les faits eux-mêmes, mais aussi la manière dont leur poids est distribué.
Qui pèse lourd ?
Qui pèse léger ?
Qui est placé au centre du récit ?
Qui est rejeté à la périphérie ?
Qui porte la responsabilité principale ?
Qui devient un conspirateur ?
Qui devient un mutin ?
Qui devient un terroriste ?
Et qui devient simplement celui qui a « échoué » ?
Le barycentre, en mathématiques, ne ment pas : il résulte des masses qu’on lui donne.
En politique, en revanche, les masses ne sont pas toujours naturelles.
Quelqu’un les choisit.
Et c’est peut-être là que réside toute l’étrangeté du barycentre béninois des coups d’État.
Plus le coup d’État s’éloigne de sa réalisation, plus son poids judiciaire peut sembler considérable ; et lorsqu’il se rapproche brutalement du réel, son poids politique peut soudain se déplacer ailleurs.
Voilà qui est assez drôle.
Mais surtout, assez troublant.
Adenifuja Bolaji
