
Le Mali, à l’instar de plusieurs dizaines de pays africains, était présent au sommet Russie-Afrique tenu à Moscou la semaine dernière. Un sommet qui, s’il en était encore besoin, vient démentir la fable du splendide isolement de la Russie, dont se repaît une certaine propagande occidentale, notamment européenne (britannique, française, allemande, entre autres). Il suffit d’observer la diversité et le nombre des délégations africaines présentes pour mesurer le décalage entre le récit médiatique occidental et les réalités diplomatiques.
Le président malien, le général Assimi Goïta, avait personnellement fait le déplacement. Il a pris la parole à plusieurs occasions : d’abord en séance plénière, devant les délégations africaines et leurs hôtes russes ; ensuite, lors d’une rencontre bilatérale entre la délégation malienne qu’il conduisait et la partie russe, dirigée en personne par Vladimir Poutine. Enfin, il s’est adressé à ses compatriotes résidant en Russie.
Le général Assimi Goïta, militaire de formation et homme de terrain, n’a manifestement pas la vocation innée du tribun, encore moins celle du beau parleur. Il ne cherche pas à mettre en scène quelque bagou révolutionnaire destiné à électriser les foules par la seule puissance de la jactance. C’est, à l’évidence, un homme d’action, plutôt discret et peu loquace. Mais lorsque son devoir de chef d’État le commande, il ne se dérobe pas à l’exercice de la parole publique. Sa réserve verbale a peut-être des raisons que la raison médiatique ignore.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer le choix linguistique qui a présidé à ses différentes interventions. Lors des deux premières, devant les délégations africaines et au cours de la rencontre avec Vladimir Poutine, Assimi Goïta s’est exprimé en français. Rien d’étonnant à cela : le français demeure, semble-t-il, une langue de travail au Mali et constitue, parmi les langues européennes, celle qu’il maîtrise le mieux. Dans ces deux circonstances diplomatiques, il s’est donc servi de cette langue pour communiquer avec ses interlocuteurs. Ses interventions ont alors été marquées par une certaine économie de mots, de la mesure et un souci manifeste d’aller à l’essentiel.
Mais lors de sa rencontre avec ses compatriotes résidant en Russie, les choses ont pris une tout autre tournure. On a d’abord vu défiler à la tribune une série de personnalités maliennes, plus ou moins officielles ou institutionnelles, qui sont intervenues chacune en leur qualité ou dans leur domaine de compétence. Toutes, ou presque, se sont exprimées en français. Comme souvent dans ces circonstances, le maniement de la langue de Molière semble constituer, pour les Africains instruits, une manière de manifester leur appartenance à une certaine élite, de faire étalage de leur instruction et de donner à leurs propos les dehors du sérieux intellectuel.
Nous sommes pourtant entre Maliens, dans un pays étranger, au cours d’une rencontre avec des compatriotes. Il n’y a là, a priori, aucune nécessité particulière de s’exprimer en français. Mais l’habitude est devenue une seconde nature. La langue coloniale s’impose spontanément, presque machinalement, comme si elle était la langue naturelle de la pensée instruite, de la parole officielle et de la respectabilité intellectuelle. Et personne ne semble même s’interroger sur cette étrange situation : des Africains instruits, réunis entre eux, dans un pays étranger, qui éprouvent le besoin de passer par une langue étrangère pour se parler.
C’est précisément là que réside l’une des manifestations les plus insidieuses de l’aliénation culturelle africaine : non pas seulement dans le fait de parler une langue héritée de la colonisation, mais dans l’incapacité devenue presque inconsciente de concevoir que l’on puisse penser, argumenter, discourir et exercer des responsabilités publiques dans ses propres langues. La domination a tellement pénétré les habitudes intellectuelles qu’elle finit par se confondre avec la normalité.
Puis vint le général Assimi Goïta. Et là, changement de registre : l’homme prend la parole en bambara. Non pas quelques mots de bienvenue ou une formule de circonstance, mais une intervention conduite dans la langue de son pays, la langue de ses compatriotes, la langue de leurs ancêtres. Il n’a nul besoin de se donner des airs d’intellectuel en exhibant sa maîtrise d’une langue européenne. Il parle à son peuple dans la langue de son peuple.
La scène mérite qu’on s’y arrête. Face à lui, un parterre de personnalités qui venaient de s’exprimer en français et qui semblaient, pour certaines, quelque peu prises au dépourvu par ce choix linguistique. Sur quelques visages, on pouvait lire la surprise, voire un certain embarras. Peut-être de l’agacement, peut-être de la gêne. Il est difficile de savoir ce qui se passait réellement dans les esprits. Mais le contraste, lui, était saisissant.
Un militaire, réputé pour sa sobriété verbale, venait ainsi de donner une leçon de dignité culturelle à des personnalités dont l’instruction et les titres auraient pourtant dû les rendre particulièrement sensibles à cette question. Une leçon d’autant plus éloquente qu’elle n’avait besoin ni de grands discours sur la décolonisation, ni de proclamations tonitruantes sur la souveraineté africaine. Elle tenait dans un acte simple : choisir de parler sa langue lorsqu’on s’adresse aux siens.
Il y a là une vérité que nos élites gagneraient à méditer. La décolonisation ne consiste pas seulement à changer de partenaires économiques, de fournisseurs militaires ou d’alliances diplomatiques. Elle suppose aussi de se défaire des réflexes mentaux hérités de la domination, de rétablir ses propres langues dans leur fonction de pensée, de connaissance et de communication publique. On peut proclamer sa souveraineté politique tout en demeurant profondément dépendant dans ses habitudes intellectuelles.
L’Afrique ne sera donc pas sauvée par ceux qui, déjà ivres du dolo symbolique de l’instruction occidentale, confondent encore maîtrise de la langue du colonisateur et supériorité intellectuelle. Elle le sera davantage par des hommes et des femmes capables de retrouver le sens de leurs propres ressources culturelles, de penser à partir de leurs réalités et de ne pas éprouver le besoin de demander à une langue étrangère la permission d’exister intellectuellement.
Ce jour-là, à Moscou, Assimi Goïta n’a peut-être pas prononcé le discours le plus brillant du sommet. Mais en choisissant de s’adresser à ses compatriotes en bambara, il a posé un acte dont la portée symbolique et politique dépasse largement les mots prononcés. Et cette leçon, pour élémentaire qu’elle soit, semble encore échapper à beaucoup de ceux qui se présentent comme les intellectuels de l’Afrique.
Assana Brehima
