
Depuis plusieurs mois, nous assistons au feuilleton judiciaire de Kemi Séba. Son arrestation en Afrique du Sud, officiellement motivée par une irrégularité de séjour, avait d’abord tout l’air d’une banale affaire administrative. Mais, au fil des jours, l’écheveau s’est épaissi : chaque fil que l’on croyait pouvoir tirer pour démêler l’affaire révélait un autre nœud, plus profondément noué aux précédents, jusqu’à faire apparaître, derrière l’incident migratoire, une trame politique, diplomatique et judiciaire dont les ramifications dépassent de loin la question du séjour d’un étranger sur le territoire sud-africain.
Comme par hasard, à cette arrestation a succédé une demande d’extradition formulée par le gouvernement béninois. Entre autres griefs, Kemi Séba s’est alors retrouvé au cœur d’une accusation d’apologie de coup d’État, en rapport avec les événements du 7 décembre 2025 au Bénin, lorsque des militaires conduits par le colonel Tigri ont tenté de renverser le pouvoir. L’intervention de forces loyalistes, avec un soutien extérieur présenté comme décisif par le pouvoir béninois et ses partenaires, a finalement permis le rétablissement de l’ordre constitutionnel et la continuité du régime en place.
Mais, au-delà de la qualification pénale invoquée, une question demeure : pourquoi un tel acharnement contre Kemi Séba ? Comment comprendre que son cas mobilise une telle énergie judiciaire alors que la recherche des responsabilités dans la tentative de putsch ne semble pas, aux yeux de ses observateurs, susciter partout la même détermination ?
La contradiction mérite d’être interrogée. Si le grief essentiel retenu contre Kemi Séba est bien l’apologie du coup d’État, pourquoi son cas paraît-il concentrer une telle énergie répressive, au point de reléguer au second plan la recherche des responsabilités des principaux protagonistes de la tentative de putsch ? L’impression qui se dégage est celle d’une procédure dont la portée excède la seule infraction alléguée.
Le véritable problème que pose Kemi Séba au pouvoir béninois pourrait bien se situer ailleurs : dans sa notoriété, sa capacité de mobilisation et surtout sa contestation radicale du système néocolonial français, dont le régime de Cotonou est accusé d’être l’un des relais africains. Son crime politique, si l’on peut ainsi parler, serait moins ce qu’il aurait dit du coup d’État que ce qu’il représente dans l’espace public : une voix suffisamment connue, audible et dissidente pour contrarier les arrangements entre pouvoir national et tutelle extérieure.
Le neutraliser pour préserver la mise en scène

La chronologie de cette affaire prend un relief particulier lorsqu’on la rapproche de la séquence politique béninoise. Au moment où intervient la demande d’extradition, le régime de la Rupture est confronté à un impératif : assurer sa continuité tout en donnant à celle-ci les apparences d’une irréprochable légalité constitutionnelle.
Un intellectuel béninois de la diaspora a proposé, pour caractériser cette évolution, une formule particulièrement suggestive : l’autocratisation légaliste par mutation de régime. Elle désigne un processus dans lequel la transformation autoritaire du pouvoir ne s’opère pas nécessairement par une rupture ouverte avec les institutions, mais par leur réaménagement successif, jusqu’à ce que la légalité formelle finisse par servir de paravent à la fermeture politique.
Au Bénin, cette dynamique peut se lire comme une succession de phases : législative, politique, médiatique, politicienne et, enfin, électorale. Cette dernière en aurait constitué l’aboutissement spectaculaire : une élection présidentielle remportée par le candidat du pouvoir avec plus de 94 % des suffrages exprimés, face à un adversaire dont la présence dans la compétition n’a guère dissipé les interrogations sur la réalité du pluralisme politique.
Un tel résultat, dans un pays longtemps associé à une expérience démocratique relativement pluraliste, ne pouvait manquer de susciter des questions sur les conditions de la compétition, la place laissée à l’opposition et la liberté effective du choix électoral.
Car une opération de cette nature ne se déroule pas dans la quiétude par la seule marginalisation des opposants institutionnels. Elle suppose aussi que soient neutralisées, autant que possible, les voix capables de troubler le récit officiel, de mobiliser la jeunesse et de mettre au jour les contradictions du dispositif. Or Kemi Séba dispose précisément d’une capacité d’intervention médiatique qui ne se laisse pas aisément enfermer dans les frontières du jeu politique béninois.
Il fallait donc, dans cette logique, le tenir à distance du théâtre des opérations. Il fallait éviter que sa voix, ses réseaux et sa capacité de mobilisation ne viennent perturber une mise en scène politique dont les acteurs institutionnels susceptibles de la contester avaient été, à des degrés divers, marginalisés ou neutralisés.
Le terrain politique avait été défriché, pacifié, chloroformé. Le champ de la contestation s’était rétréci. Il restait pourtant un empêcheur de gouverner en rond, un trublion médiatique dont l’influence débordait les frontières nationales.
C’est dans cette perspective que l’hypothèse d’une neutralisation politique derrière le traitement judiciaire de Kemi Séba mérite d’être examinée. Et c’est ici que la dimension internationale de l’affaire devient incontournable.
La diplomatie française et ses relais africains

La France dispose d’une longue expérience des rapports de force diplomatiques en Afrique. Son influence ne repose pas uniquement sur les déclarations officielles ou les accords formels. Elle s’exerce aussi par les réseaux de coopération, les dépendances sécuritaires, les intérêts économiques, les relations personnelles entre dirigeants et les mécanismes, parfois opaques, de soutien ou de pression politique.
Selon les circonstances, les leviers peuvent être financiers, diplomatiques, militaires ou personnels. Les promesses de soutien peuvent accompagner les ambitions des dirigeants en place ou de ceux qui aspirent à leur succéder ; les pressions peuvent, à l’inverse, peser sur les choix de ceux qui voudraient s’affranchir des attentes de Paris.
Il ne s’agit pas de prétendre que tous les dirigeants africains obéissent mécaniquement aux injonctions françaises, ni que les ressorts de chaque décision sont identiques. Il s’agit de rappeler que les indépendances juridiques n’ont pas partout mis fin aux rapports de dépendance et que la diplomatie demeure l’un des instruments par lesquels ces rapports se reproduisent.
Le paradoxe de l’affaire Kemi Séba tient alors à ceci : comment comprendre que l’Afrique du Sud, pays non francophone dont l’histoire politique est indissociable du combat contre la domination raciale, se retrouve impliquée dans une procédure dont l’issue pourrait servir les intérêts d’un pouvoir africain allié à la France ?
Quels arguments ont pu peser dans les échanges diplomatiques ? Quels intérêts, quelles considérations ou quels calculs ont orienté les décisions ? En l’absence d’éléments établissant précisément les mécanismes de cette coopération, il serait hasardeux d’en décrire les ressorts secrets comme s’ils étaient connus. Mais la question politique demeure : au nom de quels intérêts l’Afrique du Sud accepte-t-elle de prendre part à une procédure dont les implications dépassent manifestement le simple contrôle migratoire ?
Le déroulement judiciaire de l’affaire nourrit d’autant plus les interrogations que, d’audience en audience, la situation de Kemi Séba semble se charger de nouvelles complications. Ce qui pouvait initialement passer pour une infraction administrative a pris les dimensions d’une affaire aux ramifications judiciaires et politiques multiples. Son statut de diplomate nigérien, tel qu’il est invoqué dans cette affaire, soulève également des questions sur la prise en compte de ses fonctions et de sa situation juridique.
La nationalité, l’origine et les intérêts politiques paraissent ainsi se rencontrer dans un dossier où le formalisme judiciaire ne suffit pas, à lui seul, à dissiper les soupçons d’un traitement politiquement orienté. Car le formalisme n’est pas nécessairement une garantie contre l’arbitraire : lorsqu’il est appliqué de manière sélective, il peut aussi en devenir l’instrument le plus présentable.
La question n’est donc pas de soustraire Kemi Séba à la justice ni de lui accorder, par principe, une immunité politique. Elle est de savoir si son dossier est traité avec la même exigence d’impartialité que tout autre, ou si sa notoriété, ses positions politiques et son opposition au système néocolonial contribuent à faire de lui une cible particulière.
L’Afrique du Sud de Ramaphosa est-elle encore celle de Mandela ?

C’est ici que l’affaire prend une dimension historique et morale qui dépasse le sort personnel de Kemi Séba.
Quel que soit le jugement que l’on porte sur ses méthodes, ses discours ou ses prises de position, l’activisme de Kemi Séba se réclame de la souveraineté africaine et de la fin de la domination française sur le continent. Comment ne pas s’interroger, dès lors, sur la participation de l’Afrique du Sud à une procédure susceptible de contribuer à la répression judiciaire d’un militant qui se présente comme un adversaire de cette domination ?
Sommes-nous encore dans le pays de Nelson Mandela, cet homme qui a passé plus de vingt-sept ans en prison pour son combat contre l’apartheid, ce système qui organisait juridiquement et politiquement la domination de la minorité blanche sur la majorité noire ?
Mandela n’était pas seulement un prisonnier devenu président. Il incarnait l’idée qu’un ordre légal peut être profondément injuste, que la légalité n’est pas toujours la justice et que la dignité humaine ne saurait être subordonnée aux intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir. Son combat ne se réduisait pas à l’accès des Noirs aux institutions sud-africaines : il portait aussi la promesse d’une société affranchie de la hiérarchie raciale et de l’humiliation de l’homme par l’homme.
Que le pays qui s’est construit sur cette mémoire puisse aujourd’hui se retrouver associé à une procédure dont les implications politiques interrogent la liberté d’un militant africain constitue une cruelle aberration. L’Afrique du Sud ne saurait invoquer indéfiniment le prestige moral de Mandela sans examiner ce que ses choix contemporains font à cet héritage.
Il ne suffit pas de porter le nom de Mandela dans les discours internationaux. Encore faut-il que sa mémoire continue d’agir dans les décisions du présent.
Sous Cyril Ramaphosa, l’Afrique du Sud n’a évidemment pas cessé, par un simple changement de gouvernement, d’être le pays de son histoire. Mais elle peut s’éloigner de l’exigence morale dont cette histoire l’a rendue dépositaire. C’est ce décalage qu’il faut interroger : celui qui sépare le patrimoine symbolique d’une nation de la conduite effective de ses institutions.
La rupture avec l’héritage de Mandela ne se mesure pas seulement aux relations diplomatiques entretenues avec les anciennes puissances coloniales. Elle se mesure aussi à la façon dont un État traite les étrangers présents sur son territoire, particulièrement lorsque ceux-ci appartiennent à des populations historiquement discriminées.
C’est sur ce terrain que le dossier Kemi Séba rencontre une autre blessure sud-africaine : la xénophobie dirigée contre les Noirs venus d’autres pays africains.
Quand le Noir étranger devient l’ennemi

Les épisodes de violences xénophobes qui ont frappé les populations immigrées en Afrique du Sud ces dernières années, ainsi que les nouvelles tensions signalées ces derniers mois, mettent à nu une contradiction douloureuse. Des Noirs étrangers sont pris pour cible, menacés, chassés ou agressés dans un pays dont la libération fut précisément portée par le refus de la domination raciale et par la solidarité internationale contre l’apartheid.
Comment comprendre qu’une société qui a tant souffert de la ségrégation puisse voir une partie de sa population se retourner contre d’autres Africains au motif qu’ils viennent d’ailleurs ? Comment comprendre que la couleur de peau, qui a servi de fondement à une oppression historique, ne suffise pas à produire une solidarité élémentaire entre ceux qui en ont subi les conséquences ?
La réponse ne tient pas à une supposée contradiction naturelle de la société sud-africaine. Elle renvoie à des tensions sociales, à des inégalités, à des conflits autour de l’emploi et des ressources, mais aussi à des discours politiques qui peuvent transformer les migrants en boucs émissaires. Ces facteurs n’excusent en rien les violences. Ils montrent comment le ressentiment social peut être détourné de ses causes structurelles et dirigé contre des populations vulnérables.
Le paradoxe demeure néanmoins : tandis que l’Afrique du Sud revendique une place éminente dans la défense internationale des droits humains, notamment à travers son action contre les violations des droits des Palestiniens, des populations noires étrangères peuvent, sur son propre territoire, se retrouver exposées à des traitements qui démentent les principes qu’elle défend ailleurs.
La solidarité avec les Palestiniens et la protection des migrants africains ne sont pourtant pas deux causes concurrentes. Elles procèdent d’une même exigence : reconnaître la dignité humaine sans la soumettre à la nationalité, à l’origine ou au rapport de force. On ne peut dénoncer avec raison la déshumanisation d’un peuple à l’extérieur et fermer les yeux sur celle de populations étrangères à l’intérieur de ses frontières.
Il ne s’agit pas d’assimiler toute la société sud-africaine à ses courants xénophobes, pas plus que d’imputer automatiquement au gouvernement la responsabilité de chaque violence commise par des particuliers. Mais lorsqu’un État se réclame d’un héritage universel, il doit aussi être jugé sur sa capacité à protéger ceux qui sont les moins en mesure de se défendre.
Et lorsque s’ajoute à cette contradiction une coopération judiciaire internationale dont les motivations politiques sont contestées, le malaise devient plus profond. La question n’est plus seulement de savoir si l’Afrique du Sud respecte formellement ses obligations juridiques. Elle est de savoir quelle conception de la justice, de la solidarité africaine et de la souveraineté guide ses choix.
La fin de l’héritage Mandela ?

Les épisodes de xénophobie antinoire et le traitement judiciaire de Kemi Séba peuvent ainsi être lus comme les deux faces d’une même crise morale. D’un côté, des Africains venus d’autres pays sont désignés comme des intrus, comme si leur présence sur le territoire sud-africain les privait d’une part de leur dignité. De l’autre, un militant qui revendique la libération de l’Afrique des rapports de dépendance coloniale se retrouve au centre d’une procédure internationale dont les implications politiques restent vivement discutées.
Dans les deux cas, c’est l’idée même d’une solidarité africaine qui est mise à l’épreuve.
Cette solidarité n’oblige pas les États à approuver toutes les idées de Kemi Séba, pas plus qu’elle ne leur impose d’ignorer les règles de droit. Elle exige en revanche que ces règles ne deviennent pas des instruments de convenance politique, que les procédures ne soient pas détournées pour neutraliser les voix dissidentes et que les droits des étrangers ne soient pas subordonnés aux fluctuations de l’intérêt national.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela avait donné au monde une leçon historique : un ordre établi peut se réclamer du droit tout en organisant l’injustice ; une institution peut fonctionner régulièrement tout en perpétuant une domination ; un pouvoir peut se prévaloir de sa légitimité formelle tout en trahissant la promesse humaine dont il tire son autorité morale.
C’est pourquoi l’héritage de Mandela ne peut être réduit à un monument, à une commémoration ou à un capital diplomatique mobilisé selon les circonstances. Il constitue une exigence, et cette exigence oblige d’abord ceux qui s’en réclament.
L’Afrique du Sud contemporaine peut-elle encore prétendre incarner cette exigence si elle laisse prospérer la haine contre les Noirs étrangers et si elle participe à des mécanismes judiciaires internationaux dont l’équité et les finalités politiques sont contestées ? Peut-elle continuer à se présenter comme l’une des grandes consciences morales du monde sans soumettre ses propres décisions à l’examen rigoureux qu’elle réclame pour celles des autres ?
L’enjeu n’est pas de prononcer à la légère la mort historique de l’Afrique du Sud de Mandela. Il est de constater que son héritage ne se transmet pas automatiquement d’une génération politique à l’autre. Il peut être vidé de sa substance par les calculs diplomatiques, les accommodements avec les puissances extérieures, les réflexes nationalistes ou une forme pathétique de haine de soi.
Cette haine de soi est peut-être l’une des manifestations les plus insidieuses de la domination intériorisée : celle qui conduit un peuple, après avoir combattu pour sa propre dignité, à refuser à d’autres peuples la solidarité dont il a lui-même eu besoin ; celle qui lui fait défendre à l’extérieur des principes qu’il peine à faire respecter chez lui ; celle qui transforme une libération historique en capital symbolique, sans en maintenir vivante l’exigence.
Le pays de Mandela n’est pas condamné à renier Mandela. Mais il ne peut continuer à invoquer son nom comme un titre de gloire tout en s’éloignant des principes qui lui ont donné sa portée universelle.
Car le véritable héritage de Mandela n’est pas le prestige d’une histoire passée : c’est l’obligation, toujours présente, de ne jamais faire de la justice un instrument de domination, ni de l’Afrique un espace où les Noirs peuvent être libres chez eux, mais étrangers les uns aux autres.
Alex Baloyi
