Occident – Afrique – Immigration : « Tous partis »… ou « Tous Revenus » ?

Je ne sais pas qui conçoit ces documents de sensibilisation, mais quelque chose me frappe : ils ne sont pas conçus du point de vue de l’Afrique, quand bien même ils parlent des Africains et que ceux-ci les partagent frénétiquement.

Naturellement, dans cette période préélectorale où le Rassemblement national — parti d’extrême droite dont l’un des chevaux de bataille est le rejet de l’immigration — a le vent en poupe, on comprend assez bien la raison d’être d’un tel document. Il s’agit manifestement d’un contre-discours produit dans les milieux de gauche pour répondre à l’un des arguments démagogiques de l’extrême droite : « qu’ils rentrent chez eux ». On entreprend donc de montrer, secteur après secteur — santé, agriculture, livraison, restauration, etc. — ce qui se passerait si les Africains quittaient la France : pénuries de main-d’œuvre, services désorganisés, activités paralysées.

L’intention est compréhensible. Mais c’est précisément le cadrage qui me gêne.

Car pour combattre le discours du « rentrez chez vous », le document en accepte implicitement la prémisse fondamentale : il considère comme allant de soi que les Africains soient en Occident plutôt que chez eux. Leur présence en Occident est la normalité ; c’est leur départ qui devient l’anomalie dont il faut mesurer les conséquences.

On ne se demande jamais pourquoi les Africains sont là plutôt que chez eux. On ne demande pas ce que l’Afrique perd du fait de leur départ, ni ce que ces mêmes médecins, agriculteurs, ingénieurs, entrepreneurs, artisans et travailleurs pourraient contribuer à construire dans leurs propres pays. La question posée est exclusivement : que deviendrait la France sans les Africains ? Et non : que devient l’Afrique lorsque ses forces vives la quittent ?

Tout est ainsi regardé depuis le point de vue de la société d’accueil. La présence africaine en Occident est traitée comme une donnée de départ, presque naturelle ; l’éventualité du départ comme le problème à résoudre.

Et c’est peut-être ce qui rend le document si séduisant pour les Africains eux-mêmes. Ils se repaissent de cette reconnaissance enfin accordée à leur contribution. Après avoir eu le sentiment que leur travail était méconnu, invisibilisé ou dévalorisé, ils découvrent, chiffres et exemples à l’appui, que les hôpitaux, l’agriculture, les services de livraison et quantité d’autres secteurs auraient bien du mal à fonctionner sans eux.

Enfin, quelqu’un leur dit : « Vous comptez. Vous êtes indispensables. »

C’est peut-être l’os à ronger que leur tend le document. Une gratification symbolique suffisamment flatteuse pour être reprise et partagée frénétiquement, mais suffisamment efficace aussi pour détourner l’attention de la question fondamentale : depuis quel point de vue cette reconnaissance est-elle produite ?

Le paradoxe est assez savoureux : un document conçu par des milieux de gauche pour combattre l’extrême droite peut être massivement approprié par les Africains sans que ceux-ci interrogent le cadre de pensée dans lequel il les valorise. On leur dit en substance : « Vous voyez bien que la France a besoin de vous ; regardez ce qui se passerait si vous partiez. »

Mais en quoi cela remet-il véritablement en cause la représentation selon laquelle leur place normale est en Occident ?

On ne conteste pas vraiment l’idée qu’ils soient destinés à converger vers l’Europe ; on démontre simplement qu’une fois qu’ils y sont, il serait dommage — ou économiquement coûteux — de les en faire repartir.

La question africaine est pourtant tout autre. Elle devrait pouvoir être formulée ainsi : que pourrait devenir l’Afrique si ses forces vives n’étaient pas aspirées vers les sociétés occidentales ? Que pourraient construire chez eux ces médecins, ces ingénieurs, ces agriculteurs, ces entrepreneurs, ces artisans, ces étudiants et tous ceux dont le départ contribue à vider progressivement certaines sociétés africaines de leurs compétences ?

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’apport des Africains à la société française. Il s’agit de refuser que leur utilité en France soit érigée en absolu, comme si leur valeur ne pouvait se mesurer qu’à l’aune de ce qu’ils apportent à la société française..

Car derrière la question « Que deviendrait la France sans les Africains ? » se cache une autre question, beaucoup plus dérangeante : pourquoi avons-nous fini par considérer comme normale la présence des Africains en Occident et comme exceptionnelle, voire problématique, l’idée qu’ils puissent rester en Afrique ?

À force de nous réjouir que l’on démontre enfin que l’Occident a besoin de nous, nous risquons de ne plus poser la question essentielle :

Quand commencerons-nous à considérer comme parfaitement normale l’idée que les Africains puissent rester chez eux pour construire leurs propres pays ?

Adenifuja Bolaji

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