La Famille Talon : une Histoire Franco-Béninoise

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En tant que descendant d’agouda, j’avais publié en 2006, Les Fantômes du Brésil ( Ubu, 2006/Laha éditions, 2013). Une histoire d’amour torturée et impossible entre deux jeunes, issus, d’un côté, d’une famille afro-brésilienne et de l’autre, de la communauté locale. Il était question de mettre en pointe, pour mieux l’expliquer, l’expérience du vivre commun mise à mal par les peurs traumatiques liées à l’histoire de la déportation et de l’esclavage. Bien sûr, j’ai forcé sur les traits des personnages, en mettant en parallèle les familles agouda et autochtones, ce qui les divise et les rapproche, rendant plus ou moins heurté cet antagonisme que les résurgences du passé ont, peu ou prou, exacerbées.

C’est Ouidah, premier port négrier de la côte qui sert d’espace au déploiement de cette histoire. Les archives mentionnent à peu près un million d’esclaves ayant transité par la ville et ayant été jetés à fond de cale sur les bateaux mouillant au large. À cause de ce trafic, la ville était devenue un espace de concentration des comptoirs européens où, commerçants, marchands, flibustiers de tout ordre pouvaient faire des affaires et gagner pécule. Outre les agoudas et surtout le grand négrier de l’époque — l’ancien capitaine de Frégate don Félix Francisco de Souza — il y avait des français comme Saint-Louis de Gonzague, Olivier de Montaguere, Durand, Poisson, Brun, Talon et Cie. Ces étrangers, comme cela se fait partout, ont, pour certains, pris souche en épousant des filles du pays, tandis que d’autres sont partis, confiant leurs femmes au roi Adandozan dont ils étaient très amis. Selon le remarquable livre de kangni Alem, Esclave, le successeur de Tégbessou fut tellement épris de l’une de ces créatures, Sophie de Montaguere qu’il l’aurait jetée dans son lit et l’aurait flatté, plus tard, d’un sang mêlé.

À Ouidah, portugais et français tenaient à conserver leurs influences sur la côte de l’esclave devenue stratégique. Chaque pays a réussi à y ériger une base militaire très légère . Vers la fin du XVIII ème siècle, le fort français qui était dirigé par un certain Denyau de la Garenne, fut confié à Pierre Talon, un français venu de Saint-Tropez et précédemment en charge de l’entretien de l’établissement. Aux dires de Robin Law, cet homme était un marchand d’esclaves (Ouidah: The Social History of a West African Slaving ‘port’, 1727-1892). D’ailleurs, il apportait à Francisco de Souza qui le lui exigea, un soutien logistique dans son commerce du « bois d’ébène » en lui louant une partie du fort français pour stocker les esclaves étiquetés pour la vente. C’est probablement, l’ancêtre fondateur de la lignée des Talons. Car, une fois patron du fort, il prit ses aises en épousant une fille du pays, une dahoméenne. De cette union, des enfants naquirent, mulâtres et mulâtresses qui, à leur tour, firent d’autres descendants. Depuis lors, des générations se sont succédé.

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En 1894, un arrière-petit-fils du patriarche, Felix Talon ,fut engagé par la France comme traducteur. Parlant deux langues, le fon et le français, il fut commis pour servir aux côtés du Général Amédée Dodds alors commandant des troupes engagées dans la conquête coloniale. Cet homme, aïeul de l’actuel président de la république Patrice Talon, devint agent comptable des Travaux publics de l’Afrique Occidentale Française.

Nous sommes tous tributaires de l’histoire, des différentes trajectoires amorcées ou subies par nos ascendants. Qu’on naisse à Ouidah ou, au contraire, qu’on ait vu le jour sur les bords de la Méditerranée, on est tous le fruit du hasard, objet complexe du destin. Je suis gêné, parfois outré qu’on utilise cette verticalité généalogique pour nourrir des arguments lorsqu’il s’agit de débats politiques ou même intellectuels. Il n’y a pas si longtemps, quand René Maran, l’écrivain guyanais, avait gagné le prix Goncourt pour son roman Batouala, la critique raciste, pour le détruire, avait parlé d’un  » véritable roman singe ». On s’était servi de ses origines africaines, à dessein assimilées à de l’animalité, pour le décrédibiliser. Or, on sait qu’une telle rhétorique ne résiste ni à la matérialité des faits, ni à la logique des situations. Un homme, fut-il sorti des flancs de Jupiter ou des entrailles d’une pauvre mortelle, doit être vu et jugé pour ses actes. Le contraire relèverait d’une courte vue et d’une analyse irraisonnée.

Florent Raoul Couao-Zotti

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