Claudy Siar, ou la Phénoménologie d’un Esprit Rebelle Africain

Il y a une vingtaine d’années, au hasard des circonstances — car je n’étais ni un auditeur fidèle de RFI ni un consommateur assidu des autres médias de la propagande française — lorsqu’il m’arrivait d’entendre ou de voir Claudy Siar, je le regardais alors avec le mépris que m’inspiraient ceux qui travaillaient, à mes yeux, pour un système qui broie les peuples qu’il prétend servir. Je le rangeais parmi ces figures que le dispositif néocolonial mettait en avant pour séduire, rassurer et endormir les Noirs et les Africains, au motif qu’elles leur ressemblaient physiquement.

Une question me venait souvent à l’esprit : si Claudy Siar était censé s’adresser aux Africains parce qu’il leur ressemblait, pourquoi la France avait-elle préféré choisir cet Antillais, éminemment français par son parcours, né en métropole et façonné par les références culturelles de la société française, plutôt que d’aller chercher en Afrique même une voix africaine pour parler aux Africains ? Ce choix me paraissait révélateur. Je voyais dans cette préférence accordée à un Français qui n’avait, selon moi, d’africain que les traits du visage, une illustration éloquente des mécanismes subtils de la domination symbolique. Je tenais alors Claudy Siar pour le complice consentant et l’instrument docile de cette mise en scène. C’est pourquoi je le considérais comme une figure superficielle, relevant davantage du spectacle médiatique que de l’engagement intellectuel ou politique.

Cependant, avec le temps, parallèlement à sa carrière d’animateur et de promoteur culturel, Claudy Siar commença à faire entendre une autre voix : sa propre voix. Une voix jusque-là contenue, refoulée, comprimée par les contraintes inhérentes à sa position. Il prit progressivement position sur les grandes questions sociales, politiques et géopolitiques concernant les Africains du continent et ceux de la diaspora. On découvrait alors un Claudy Siar qui, loin de s’adresser uniquement à l’instinct festif de son public, s’adressait aussi à son intelligence, à sa mémoire et à sa conscience.

Et ce Claudy Siar-là semblait beaucoup moins plaire au système qui l’avait porté. Comme souvent, une parole est tolérée tant qu’elle demeure décorative ; elle devient gênante lorsqu’elle acquiert une véritable autonomie critique. Au bout du compte, lorsque le véritable Claudy Siar émergea de l’image consensuelle et divertissante à laquelle on l’avait longtemps associé, il cessa d’être pleinement compatible avec les attentes de ceux qui l’avaient promu. Dès lors, ceux-ci n’eurent de cesse de s’en éloigner, voire de l’écarter.

Le même phénomène s’est d’ailleurs produit, à certains égards, avec son confrère Alain Foka, dont la trajectoire présente des similitudes : après avoir évolué au sein des grands médias français, il a progressivement développé une parole plus indépendante et davantage centrée sur les préoccupations africaines.

Écoutez et regardez cette confidence de Claudy Siar, parfois poignante, toujours éclairante. C’est le témoignage d’un homme qui ne s’adresse plus seulement aux émotions ou au divertissement, mais aussi à l’intelligence, à la mémoire et au cœur des siens.

Ahandeci Berlioz

Laisser un commentaire