Badagry, Sacrifices Humains dans le Champ du Soir (gbadaglé)

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Curieusement, les deux grands ports de la traite des esclaves des 17ème et siècles suivants sur notre côte des esclaves ont des noms champêtres et sont des villes crééés, habitées ou ayant été dominéés, ou administrées par des peuples à dominance adja. Ces deux villes sont Ouidah et Badagry. Le nom fon de Ouidah est Gléxué, qui veut dire la contrée champêtre. Gléxué a été conquis par les troupes d’Agadja. La conquête et la colonisation du royaume Xwéda en 1727 vont entraîner une réorganisation du commerce. Et Gléxué deviendra pendant longtemps la capitale économique et le grand port du royaume de Danhomè, jusqu’à sa relève par Kutonu. A cette époque, le caractère religieux de la ville n’était pas encore affirmée, puisque la capitale religieuse du royaume était Allada, et les grandes fêtes religieuses, notamment les sacrifices humains, en raison de leur fonction politique, avaient pour théâtre Abomey, la capitale politique et siège du royaume.

De même, la ville de Badagry, jusqu’à sa cession aux Anglais par un quarteron de chefs en conflit ouvert avec leur roi, était sous l’influence de Hogbonu, qui lui-même était vassal du Danhomè. BADAGRY en fon/gun vient de GBADAGLÉ. Ce qui veut dire, le champ de Gbada. Soit que Gbada fût un notable, ce qui voudrait dire la ferme de Gbada ; ou soit qu’il s’agisse d’une dénomination plus poétique voulant dire le Champ du soir.

Quoi qu’il en soit, à l’instar de Gléxué, Gbadaglé était devenu un grand port d’esclavage à la même époque. Et plus qu’à Gléxué, les horreurs du sacrifice humain, en cohérence politique avec l’ordre économico-symbolique du commerce des esclaves, se donnaient libre cours dans cette Ferme Vespérale…

Comme le relève l’abbé Pierre Bouche dans Sept ans en Afrique occidentale : la côte des esclaves et le Dahomey … :

 « Nous voici devant BADAGRY. À ce point, l’Ossa a plus de 500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés dans le lit où il court.
Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomè ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie anglaise.
(…)

Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de douanes et une petite garnison.
La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage, à ‘1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.
Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de Lander.

  » Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient les emporter au delà des mers.
 » Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations on leur attache une pierre au cou on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.

 » Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la victime humaine d’un coup de hache on sépare la tête du tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet effet. En même temps d’autres misérables, le couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir la pâture des oiseaux de proie. »

 Symboliquement le sacrifice humain est la mesure de l’ordre éthico-économique de l’époque. Ses fonctions sont multiples. Il est comme une bourse symbolique des valeurs économique de l’époque. Il est une justification symbolique de la marchandisation de l’humain et sa réification. Qui donne la mort a droit de vie sur ses semblables. Il permet de rétablir le pouvoir du vivant sur la mort, de l’exorciser. C’est aussi une institution de médiation entre la vie et la mort. Les sacrifiés étant considérés comme des émissaires des vivants au pays des morts. Le sacrifice humain souligne la distinction entre esclaves et hommes libres. Il confronte le sacrifiant à la réalité de la mort, en même temps qu’il lui assigne une place rassurante dans la dualité entre vie et mort. Enfin c’est une institution de contrôle social qui actualise l’ordre politique dans sa violence symbolique. Le sacrifice humain est plus ou moins élaboré selon la société. Par sa puissance et son rayonnement, le Danhomè a porté cette institution à son niveau le plus sophistiqué et le plus codifié. Mais les autres sociétés de moindre puissance connaissaient aussi le sacrifice humain et y faisaient recours au gré de leur besoin. Gléxué, bien que n’étant pas la capitale religieuse du Dahomey, à l’instar de Badagry, n’a pas dû l’ignorer tout à fait. Du reste, ces deux villes phare qui, à un moment donné ou à un autre, ont joué un rôle clé dans le commerce des esclaves, ne sauraient renier leur responsabilité sous ce rapport ; car qu’est-ce que l’esclavage sinon un sacrifice de ce que l’humain a de plus inaliénable en lui : sa liberté ?

On pourrait regretter que Badagry, qui n’était qu’un village de Hogbonu se retrouve aujourd’hui par les vicissitudes de l’histoire de l’autre côté de nos frontières. Mais d’un autre côté la situation dans le même pays de Badagry et de Gléxué, les deux plus grands ports d’esclavage du golfe du Bénin, n’aurait-elle pas achevé de stigmatiser le Bénin comme le plus grand pays esclavagiste de la zone ? Aujourd’hui alors que toute honte bue, ces deux villes se regardent en chiens de faïence comme si elles n’avaient rien à se dire, les jumeler serait un clin d’œil à l’histoire tragique de leur fonction commune qu’atténue à peine la douceur champêtre de leur nom.

Bola Akanji

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3 commentaires

  1. Merci a Binason Avekes.
    Je suis tentee d’appeler ce rappel historique un Pan de la Grandeur et splendeur de la civilisation Africaine malgre le sang verse et le canibalisme decrit ici, pour les raisons suivantes:
    1.
    GBADAGRY & GLEHOUE aussi appele (WHYDAH en 1700 et OUIDAH aujourd’hui) etaient non seulement les hauts lieux de la traite negriere mais abritaient aussi un commerce tres florissant.
    C’etait egalement avec les royaumes d’Allada et d’Abomey des structures organisees qui reglementaient les exchanges et faisaient payer des taxes aux Europeens (francais, anglais, portuguais et allemands) qui venaient chaque annee avec 40 a 50 bateaux se ravitailler en esclaves, bois, defenses d’elephants etc….

    2. Les coutumes etaient pratiquement les memes dont les sacrifices humains qu’il ne faut pas sortir de leur contexte. L’Historien Basil Davidson rapporte au sujet des royaumes qui constituent le Dahomey en 1700 : « les coutumes reconnues necessaires au bien-etre et a la prosperite du Roi devaient etre maintenues a tout prix meme au moyen d’un grand nombre de sacrifices humains effectues chaque annee. »
    Triste croyance…

    Les racistes qui les ont decrits de maniere si violente poursuivaient quel but ?

    Je ne valide aucun sacrifice humain mais la barbarie d’Hitler envers les nazis dans les fours crematoires de 1939 a 1945 dont les souvenirs ont ete immortalises a Auschwitz , Dachau, Buckenwald etc…dans les camps de la Mort se sont rien compares a 400 ans d’esclavage legalise et beni par le Dieu chretien et reste sans veritable memoire du VIOL que cela a opere sur Mere Afrique.
    Nous en portons tous les stigmates aujourd’hui.

    Notons que les sacrifices humains des noirs lies au neocolonialisme continuent a de detruire l’homme Noir avec une violence inouie et en toute impunite.
    Que l’Occident oublie nos coutumes qui sont loin d’egaler leurs deviances de tous genre et leur criminalite a prime occultee.

    3.
    Je crois que le jumelage de ces lieux charges d’histoire aurait EU deux avantages:
    . Creer un musee d’histoire de l’esclavage sur le Golfe de Guinee sur le modele de ce qui existe sur l’ile de Goree au lieu que chaque Etat cree un petit monument souvenir qui ne veut rien dire le long de la cote.
    . Gbadagry et Adjase (Hogbonou) plus Glewue (Ouidah) auraient pu devenir un grand centre commercial florissant avec le savoir faire du business et l’esprit entrepeunarial des anglophones. Si cela etait,
    les querelles d’aujourd’hui avec le Nigeria (Dangote) n’auraient certainement pas eu lieu.

    UTOPIE ???
    Peut etre que oui, peut etre que non, nul ne peut presager de la Marche du Monde.

    Michele Abegnonhou

  2. Je te remercie pour ta contribution, placée sous le signe de l’élargissement du débat et du refus d’une moralisation à sens unique de l’histoire à l’épreuve des mœurs humaines…

  3. J’aime me promener sur votre blog. un bel univers agréable. Blog intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog récent. A bientôt.

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