« Àkpátà, L’Homme qui Voulait Être Porté en Triomphe », le Roman qui avait Tout Prévu …

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Chapitre I

 

À Sèdonu, être porté en triomphe se dit zédaga. Ce rituel n’est pas une mince affaire ; il y va de la vie et de la réputation de celui qui en lance le défi. Akpata Logozo le savait, lui qui, né dans le village il y a cinquante-huit ans, n’a jamais été coupé de ses racines. Et pourtant, le jour de son installation en tant que Directeur du Complexe scolaire NCC Louis Hunkanrin,  à la fin de son discours d’investiture, il créa la surprise.

« Moi Akpata Logozo, dit-il, je lance le défi de zédaga, je veux être porté en triomphe !»

Une clameur bruyante emplit la salle de cérémonie, dominée par des applaudissements frénétiques et des cris de joie. Saluant l’audacieuse nouvelle, des voix enthousiastes, fusant de partout, lançaient des vivats et scandaient des «  Akpata ! zédaga !» rythmés par des battements de mains. Mais très vite, l’enthousiasme fit long feu, et une sourde rumeur le relaya, sombre et incertaine comme le reflux d’une marée noire. De-ci de-là, on entendait murmurer sous cape des « zédodo » qui faisaient écho aux « zédaga » ; et sur certains visages tantôt resplendissants de joie un masque de frayeur se figeait invariablement.

Cette scène banale d’une foule communale tiraillée entre joie et stupeur suffit à elle seule à édifier tout citoyen de Sèdonu et environs ; elle résume l’histoire de la commune, ainsi que les tenants et aboutissants du défi lancé par l’un de ses habitants. Mais, comme l’histoire concerne tous les Béninois, il faut donc éclairer la lanterne du lecteur.

La commune de Sèdonu est située dans le département de l’Ouémé, au nord-ouest de Jrègbé au Bénin et au sud-ouest d’Ijɔfin au Nigeria ; c’est donc une commune à la croisée de deux États, limitée au nord par un affluent de l’Ouémé qui poursuit son cours paisible dans la lagune de Gbadagli.

Sèdonu est une commune d’une dizaine de milliers d’âmes environ, pour la plupart des cultivateurs et des pêcheurs. Pour l’agriculture, les produits les plus cultivés sont le maïs et le manioc dont la qualité à Sèdonu est reconnue non seulement dans tout l’Ouémé mais aussi au Nigeria, avec lequel la commune entretient des relations commerciales florissantes.

Mais Sèdonu est surtout connue pour son Complexe scolaire, qui lui tient à cœur et qu’elle chérit comme la prunelle de ses yeux. Et pour cause ! Avec le Complexe scolaire NCC Louis Hunkanrin, c’est tout un pan de l’histoire de la commune qui se dresse à la face du monde. L’établissement est une fierté pour la commune, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, dans un Bénin où tous les villages ne disposent pas d’écoles, qu’une commune comme Sèdonu ait fait mentir la fatalité est déjà un exploit. Mais la plus grande raison de fierté pour Sèdonu et ses habitants est d’avoir construit le Complexe scolaire NCC Louis Hunkanrin avec leurs propres moyens et de leurs propres mains. Le terrain sur lequel est construit l’établissement et qui s’étend sur plusieurs hectares, mais aussi les locaux et toutes les facilités afférentes sont la propriété de l’Association NCC.

Aux Béninois qui connaissent un peu l’histoire politique du pays, le sigle NCC doit rappeler quelques souvenirs des grands agitateurs d’idées du début du Renouveau Démocratique. NCC – Notre Cause Commune – était le nom du parti du Professeur Albert Tèvɔyéjrè, sous la bannière duquel il a fait campagne lors des élections présidentielles de 1990. À l’époque, le sigle NCC était synonyme de  la promesse de  «  20 mille emplois par an » !  Cette promesse mirifique envoûta littéralement la jeunesse désœuvrée après la banqueroute du régime révolutionnaire et les remèdes des technocrates de ce qu’on appela « la conjoncture. » De nos jours, rétrospectivement, les critiques implacables du professeur Albert Tèvɔyéjrè le clouent volontiers sur la croix dont les deux bras sont la promesse non tenue des vingt mille emplois par an, et le fait de se targuer d’avoir ramené Kérékou en 1995.

Or dans les années 1990, où le NCC du Professeur Albert Tèvɔyéjrè et sa promesse de vingt mille emplois par an avaient le vent en poupe, leur influence, à l’abri de toute défiance sérieuse,  faisait des ravages dans le pays, suscitait l’enthousiasme, notamment dans l’Ouémé, son département d’origine. C’est ainsi qu’est née l’Association NCC, Notre Cause Communale de Sèdonu. La proximité de Jrègbé, le village natal du Professeur Tèvɔyéjrè n’était pas étrangère à cet engouement idéologique. Une poule noire pond bien des œufs blancs, dit le proverbe yoruba. Et, quoiqu’on dise ou pense aujourd’hui du NCC du Professeur Tèvɔyéjrè, force est de constater que son influence a été bénéfique à la commune de Sèdonu. Le Complexe scolaire Louis Hunkanrin est né au plus fort de l’échauffement idéologique des années 1990. Dans cette ferveur politique, le Complexe scolaire de Sèdonu, l’unique école du village, a vu le jour, donnant l’occasion aux enfants de la commune de se scolariser sur place. Avant 1990, l’absence d’école contraignait les parents de bonne volonté à scolariser leurs enfants dans les communes avoisinantes comme Sèmè-poji ou Jrègbé ; d’autres parents qui ne s’embarrassaient pas de la différence de langue, inscrivaient leurs enfants dans les écoles d’Ijɔfin du côté nigérian où ils avaient la chance d’être scolarisés en langue goun.

Paris ne s’est pas fait en un jour, dit-on. Les choses les plus complexes, à leur début étaient simples. Le Complexe scolaire de Sèdonu n’échappe pas à cette loi. Au début, l’association construisit une école maternelle et, dans la ferveur idéologique de l’époque, lui donna son nom : École maternelle NCC de Sèdonu. Deux années plus tard, l’école primaire vit le jour, puis après ce fut le tour du collège agricole. Le nom de Louis Hunkanrin a été choisi plus tard, à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de l’établissement. La tradition orale rapporte que les communes d’Ijɔfin au Nigeria et de Sèdonu au Bénin étaient les lieux de refuge secret de Louis Hunkanrin, intrépide combattant contre les injustices coloniales ; et pour immortaliser son long combat et son courage qui lui ont coûté plus de vingt-cinq ans dans les geôles coloniales, le conseil communal et l’Association NCC ont décidé de donner son nom à l’école, qui depuis lors est appelée : Complexe scolaire Louis Hunkanrin. Mais la force de l’habitude aidant, les gens, surtout les plus anciens, préféraient l’appeler Complexe scolaire NCC Louis Hunkanrin.

La survivance du sigle NCC n’était pas seulement une question de vaine habitude, mais c’était, dans l’esprit des habitants de Sèdonu, une question de fierté. Avec le temps, l’établissement avait acquis une réputation certaine ; son recrutement avait dépassé les frontières de la commune et s’était élargi aux communes avoisinantes. Des enfants de Jrègbé, de Sèmè-poji et même de Porto-Novo s’y inscrivaient. D’autres venaient de plus loin, y compris de l’autre côté de la frontière. Ainsi, avec le développement de l’école, la commune elle-même a-t-elle vu sa population décupler en l’espace de deux décennies. Monsieur Aholu Kèkè, le Maire de Sèdonu depuis un quart de siècle, qui n’est pas avare de formules disait volontiers « L’agriculture et l’école sont les deux mamelles de Sèdonu ». Et, de ces deux mamelles, l’école était la première ; ce qui avait valu à la commune d’être qualifiée de « quartier latin de l’Ouémé » par les lettrés de la capitale.

Ces brèves précisions éclairent-elles le lecteur sur le caractère mitigé de la surprise de la foule lorsque, à la fin de son discours, le nouveau directeur fraichement élu déclara du haut de la tribune : « Moi Akpata Logozo, je lance le défi de zédaga, je veux être porté en triomphe  » ?

Rien n’est moins sûr.  Pour que la scène s’éclaire tout à fait et entre en mouvement sous les yeux du lecteur,  encore faudrait-il dire deux ou trois choses sur  la vie et le fonctionnement de l’école, l’histoire plus que mouvementée de sa direction ces dix dernières années, le fameux défi de zédaga ainsi que la personnalité de celui qui l’a lancé.


Chapitre 2.

Zédaga est un vieux rituel oublié qui a été ressuscité à Sèdonu, il y a plus de vingt-cinq ans. Cette résurrection date précisément de la création de ce qui deviendra plus tard le Complexe scolaire Louis Hunkanrin. Compte tenu de la forte influence de l’Église du christianisme céleste dans ces parages qui sont aussi la terre natale de son fondateur, beaucoup de gens, y compris les habitants de Sèdonu, pensent que le rituel du zédaga a partie liée avec ce culte – vu que le mot zédaga est un mot-clé des prières de cette Église. Mais il n’en est rien. Zédaga, qui en goun veut dire exhausser, hisser, porter vers le haut, a ses racines dans un passé plus lointain. Il se pratiquait avant la période coloniale. La tradition serait venue de Gbadagli, le grand port esclavagiste de l’époque, et s’est répandue dans la région. C’est un rituel qui vise le progrès social, économique et moral des communautés. Les notables, les artistes, les artisans, les producteurs, les commerçants  se fixaient des objectifs à atteindre sous forme de défis. Dans chaque village, toutes origines socioprofessionnelles confondues,  un seul défi annuel était retenu par le jury royal lors d’une cérémonie publique où le lauréat était révélé au public ainsi que le record qu’il s’était promis de battre. Mais une telle sélection était lourde de conséquences. Si le lanceur de défi tenait sa promesse, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. À l’issue de l’année de sa mise à l’essai, il était porté en triomphe au cours d’une cérémonie grandiose, qui coïncidait avec la grande fête annuelle du village, dite huétanu . Le héros porté en triomphe recevait tous les honneurs dus à son rang et entrait dans la classe des nobles s’il était simple roturier ou devenait un ami du roi s’il était déjà noble. Mais – et ce mais était tragique – si le lanceur de défi manquait à sa parole, c’est-à-dire si son défi se révélait n’être que des paroles en l’air, il payait la déconvenue de sa vie : il était décapité sur la place publique au cours des sacrifices humains qui donnaient le coup d’envoi sanglant aux festivités annuelles du huétanu. Ce sort tragique conférait toute sa gravité au défi du zédaga, et ceux qui le lançaient réfléchissaient par deux fois avant de se lancer. La tradition orale régionale rapporte de nombreux cas où les lanceurs de défi malheureux y ont laissé leur vie. Dans ces cas, on ne disait plus zédaga, mais zédodo. En clair, comme on peut maintenant le deviner à travers les murmures  épouvantés de la foule lorsque, à la fin de son discours d’investiture, Akpata lança son défi, zédaga et zédodo, ces deux mots qui sortaient de leur bouche bée, n’étaient que les deux faces d’une même médaille : la médaille du courage au prix de la vie.

Il est vrai qu’en ces temps jadis, la vie n’avait pas la même valeur que maintenant. Pour un oui ou pour un non, on pouvait passer de vie à trépas. Pour autant, l’institution du zédaga n’était pas un hommage rendu au sacrifice humain. À cette époque, l’esclavage était une activité dominante ; il était à l’économie politique ce que le pétrole est à la géopolitique moderne. On contraignait les corps pour les transformer en marchandise, comme on fait des guerres aujourd’hui sous des prétextes déguisés pour s’assurer la mainmise sur les sources du pétrole. Et de même que la quantité de pétrole produit aujourd’hui dans le monde décide du prix de l’or noir, de même le nombre d’esclaves assujettis décidait du prix du bois d’ébène. Dans cet interstice, le sacrifice humain, sous ses dehors de pratiques religieuses ou pénales, affirmait la toute-puissance de l’économie de l’asservissement et s’imposait comme un régulateur de la valeur marchande de l’esclave.

Si, comme on le voit, esclavage et sacrifice humain étaient à l’époque intimement liés, il va de soi que l’institution du zédaga ne pouvait exister que dans une société où la mort était politisée. Mais en dehors de ce lien, loin d’être un auxiliaire de l’esclavage, le zédaga tirait plutôt vers les valeurs positives  de l’éthique, de la saine émulation et du progrès social.

On comprend donc pourquoi, après être tombée dans l’oubli durant plus d’un siècle, l’institution du zédaga a été remise au goût du jour par les habitants de Sèdonu. Avec la création de l’école communale, le conseil municipal de l’époque voulait relancer l’esprit d’émulation. Bien sûr, le nouveau zédaga n’était plus tout à fait le même que l’antique. On ne mourait plus lorsque, au terme de l’échéance annuelle, on n’avait pas pu relever son défi ; différence de taille dans un pays qui était maintenant devenu une république et une démocratie qui passait pour un modèle en Afrique. Mais à voir les statistiques et la réalité à travers le prisme de la mentalité locale, il en allait tout autrement. Tenez, depuis 1990 où le zédaga a été ressuscité à  Sèdonu, durant les trois premières années, l’école communale n’y participa pas car la section maternelle n’offrait pas un enjeu de défi majeur. En 1993, le directeur Soji, qui se révéla un grand bâtisseur, fut, chose rare, distingué pour ce défi sans l’avoir demandé. Le jury des sages et le comité de l’Association NCC le porta en triomphe spontanément en récompense de son œuvre et du succès scolaire enregistré par l’école sous sa direction éclairée. L’année suivante, un certain Mitɔpè, producteur de manioc, lança le défi et fut porté en triomphe pour la qualité et la quantité de sa production, connue dans toute la région. En 1996, un chanteur du rythme massè-gohoun nommé Agɔsu Tito avait lancé le défi que sa notoriété naissante qui ne dépassait le périmètre de Sèdonu que pour effleurer les environs de Sème-poji ou Jrègbé, allait égaler voire dépasser celle des grands maîtres du genre comme Dosu lètriki et Yédénu Ajahoui ! Mal lui en a pris, hélas ! Non seulement le pauvre bougre, tel la grenouille de la fable qui  voulait se faire aussi grosse que le bœuf, échoua mais sa déchéance publique lui valut la malédiction et le mépris de tout le village, à commencer par ses sages et autres sorciers jeteurs de sorts. Trois mois après sa déchéance Agɔsu Tito était devenu fou. Vêtu de guenilles, les cheveux en broussaille, un gong géminé à la main, il hantait le carrefour de Sème en fredonnant des chansons que nul n’écoutait. Selon son humeur, il allait, mendiant, et longeait la route inter-état menant vers Lagos ou du côté de Porto-Novo. Une année jour pour jour après sa déchéance, c’est sur ce tronçon que le pauvre Agɔsu Tito trouva la mort, renversé par une voiture alors qu’il tentait de traverser la voie pour mendier des beignets de manioc à l’huile rouge, dont il raffolait. Ces coïncidences de date firent dire aux gens dans les chaumières qu’Agɔsu Tito avait subi un mauvais sort, consécutif à sa déchéance. Plus que le rituel de déchéance lui-même, c’est ce mauvais sort que les gens appelaient zédodo, par opposition au zédaga. On comprend alors qu’une telle évocation, le jour où Akpata annonça son intention d’être porté en triomphe, fût accompagnée d’une réaction de stupeur que tempérait à peine l’effet de surprise.

1997 fut une année morte : personne ne se risqua au défi de zédaga. En 1998 l’école communale entra à son tour dans la danse. Depuis l’ouverture du niveau primaire en 1992, c’était l’année de la première promotion des candidats au CEPE. M. Léonce Mèdévɔ, l’instituteur en charge du cours moyen, contre l’avis de Mathias Kukui le directeur,  un homme brut dont l’histoire marquante dans la vie de l’école mérite qu’on y revienne, lança le défi de cent pour cent de succès au CEPE ! Vers la fin de l’année scolaire, les examens nationaux, y compris le CEPE, furent organisés sur toute l’étendue du pays. Sèdonu, son école communale et ses enseignants retinrent leur souffle. Mais Dieu merci,  le pari fut tenu et Mèdévɔ fut porté en triomphe. Cérémonie festive, grandiose et haut en couleur, d’autant plus que c’était la première fois qu’un instituteur faisait honneur à l’institution du zédaga. Entre 1999 et 2003 l’école continua à voler de succès en succès avec les autres promotions qui affichaient le même taux plein de succès à l’examen. Au cours de ces années, alors que l’établissement paraissait avoir monopolisé à son profit exclusif la reconnaissance du zédaga, les instituteurs se relayaient au cours moyen pour, moyennant un risque personnel assumé, y avoir droit chacun à son tour. 2004 fut une année d’étiage pour l’école. Aucun instituteur ne se risqua au défi du zédaga. Le taux de réussite au CEPE tomba à 80% et une polémique surgit qui pointa du doigt l’incapacité chronique du directeur Mathias Kukui à impulser la dynamique du succès. Cette année-là, un hurluberlu de la trempe d’Agɔsu Tito mais dans la catégorie artisan – il était à la tête d’un atelier de menuiserie –  rêvant d’un destin de grand entrepreneur en ameublement pour avoir reçu une promesse de contrat du Lycée Béhanzin, lança le défi du zédaga. Le pauvre n’eut pas le contrat, perdit le défi du zédaga et fut happé par le funeste engrenage du zédodo.  Deux mois après sa déchéance, l’homme mourut des suites d’une courte maladie, que l’esprit mauvais de chez nous attribua aux œuvres occultes des sorciers.

Voilà, évoqué à grands traits, le fond sur lequel se détachait la réaction de la foule ce jour du 6 avril 2016 où, dans la salle des fêtes de l’école communale,  Akpata Logozo annonça de façon inattendue son désir d’être porté en triomphe. Le lecteur comprend maintenant la stupeur de la foule et le sens des zédaga et zédodo murmurés bouche bée. Et pourtant, si le pari lancé par le nouveau directeur n’avait en soi rien d’original dans l’histoire de l’école, avec la baisse constante des résultats scolaires ces dernières années, beaucoup reste à dire pour éclairer le lecteur sur les  raisons d’une décision aussi courageuse que risquée.


Chapitre 3.

Adossé presque à la frontière du Nigeria, le Complexe scolaire de Sèdonu est situé au nord-ouest de la commune.  Sa superficie est de onze hectares répartis en deux zones distinctes. Lorsqu’on y pénètre du côté de la terre ferme par l’entrée principale, on tombe sur la zone scolaire. C’est la partie réservée aux groupes de la maternelle et du primaire. Elle est constituée de six corps de bâtiments alignés en parallèle de part et d’autre d’un long terrain. Une partie du terrain sert de cour de récréation aux élèves, tandis que l’autre, qui se prolonge vers la rive de l’Ouémé traverse la  zone d’éducation agricole qui s’étend à perte de vue. Écrin vert du Complexe scolaire NCC, cette zone sert à la fois de  cadre de formation des jeunes entrepreneurs agricoles, en même temps qu’elle se veut un espace de production ouvert sur le monde extérieur. Le Complexe scolaire NCC Louis Hunkanrin se compose donc de deux côtés bien distincts : le côté de l’école proprement dite auquel on accède par la terre ferme, et le côté champêtre desservi de préférence par voie fluviale.

Les murs de l’école témoignent de son histoire. Ainsi les  bâtiments situés à droite de la cour d’entrée, qui abritent les classes maternelles et les deux niveaux du cours préparatoire portent-ils les noms des Pères fondateurs de l’école. Que ce soit à titre honoraire, comme le nom de Louis Hunkanrin donné au tout premier bâtiment, ou de manière plus effective avec les deux autres bâtiments qui portent respectivement le nom du maire et celui de feu Joseph Ahɔlupè, l’ancien chef du village aujourd’hui décédé. Par la suite, l’habitude fut établie de donner les noms des directeurs aux bâtiments construits durant leur présence à la tête de l’établissement. Ce fut le cas des trois bâtiments de droite abritant les cours élémentaires et moyens ainsi que l’annexe composée d’une salle des maîtres et du local administratif. Le premier bâtiment de droite porte le nom de Soji, en référence au premier Directeur qui se nommait Nicodème Soji. Le deuxième bâtiment est dédié à  Mathias Kukui, qui était le deuxième directeur de l’école. Enfin, le dernier bâtiment est nommé d’après Yawa Bami, le troisième directeur auquel venait de succéder le bien nommé Akpata Logozo. D’ailleurs, dans son discours d’investiture, avant même de créer la surprise par son intention audacieuse d’être porté en triomphe, Akpata avait exprimé le vœu d’agrandissement de l’école, et par-là l’espoir de donner lui aussi son nom à un nouveau bâtiment conformément à la tradition établie. Mais, noyée parmi d’autres,  cette annonce passa à la trappe, éclipsée surtout par le défi du zédaga qu’il avait lancé à la fin de son discours. Il va de soi qu’agrandir l’école et donner son nom à un bâtiment construit par ses soins et sous sa direction éclairée faisaient partie des conditions nécessaires pour être porté en triomphe. Mais cela suffisait-il ? Avant lui, Soji, Kukui et Yawa étaient entrés dans l’histoire en donnant leur nom à un bâtiment construit sous leur direction.

Après le cycle des Pères fondateurs auxquels étaient consacrés les bâtiments de droite, c’est le directeur Nicodème Soji  qui ouvrit la voie en construisant le premier bâtiment de gauche qui porta son nom. Soji se fit une réputation de constructeur. On le sait, le Complexe scolaire de Sèdonu est une œuvre associative, née de la volonté des habitants de mettre fin à la dépendance scolaire de leur commune vis-à-vis de ses voisines plus en vue, comme Jrègbé et Sèmè-poji. Cette autonomie initiale, aidée par la bienveillance politique de ses mentors, permit à l’école d’être placée sous contrat de l’État tout en jouissant des privilèges d’une institution privée. Aux termes de ce contrat, les instituteurs de l’école étaient affectés par l’État dont ils étaient des fonctionnaires à part entière comme tous les autres instituteurs des écoles publiques du pays. Mais, au titre des privilèges de l’établissement, c’était l’Association NCC sous l’égide de la mairie et des Sages qui organisait l’élection du directeur de l’école. Cette élection se faisait par un Conseil de supervision de neuf membres composé de deux représentants des parents, deux représentants des enseignants, deux représentants des sages et intellectuels traditionnels, deux délégués de l’Association NCC, et le maire de la commune.

Nicodème Soji fut le premier directeur à avoir été élu de cette manière, en 1991. Instituteur de son état, le directeur Soji se révéla un bâtisseur hors pair. Non seulement il agrandit l’école en construisant l’annexe administrative et le corps de bâtiment qui abrite aujourd’hui le cours élémentaire, mais il fut celui qui a entamé le pavage de la cour de récréation. Sous sa direction, l’école développa la pratique du jardinage, et des pelouses vertes furent plantées le long des allées et des bâtiments. Toutes choses qui donnèrent à l’école, un visage vivant. Soji fut porté en triomphe en 1993 pour l’ensemble de son œuvre, et ce, chose unique dans l’histoire de la renaissance de l’institution du zédaga, sans s’être porté candidat.

À Soji succéda Mathias Kukui en 1996. Œuvre d’une intrigue interne de mauvais goût, l’élection de Mathias Kukui à la tête de l’école fut à la fois paradoxale et inattendue. Pour tout dire, c’était une élection moralement et pédagogiquement douteuse. Malgré le bilan plus que positif de Nicodème Soji à la tête de l’établissement en 5 ans de direction active et éclairée, alors que l’ensemble des élèves, parents d’élèves et un grand nombre d’enseignants s’attendaient au renouvellement du mandat de cet homme qui fut spontanément porté en triomphe en 1993, grande a été la surprise de l’élection de l’instituteur à la retraite Mathias Kukui pour lui succéder. Plus qu’une surprise, c’était même un choc pour deux raisons essentielles qu’il convient d’éclairer. D’une part, la compétence d’enseignant de Mathias Kukui était sujette à caution. Ancien instituteur à l’école primaire publique de Sèmè-poji, il traînait une réputation de médiocrité qui longtemps alla de pair avec les mauvais résultats enregistrés par cet établissement à l’échelle départementale voire nationale. D’autre part, les mauvaises langues accusaient ce vieux quinquagénaire d’agressions sexuelles répétées sur des élèves au demeurant mineures, et selon ces rumeurs plus que fondées, on ne compte pas le nombre de jeunes filles de moins de quinze ans tombées enceintes de ses œuvres. Mais  plus que tout, Mathias Kukui passait pour un homme brut, violent et falot, qui maniait le châtiment corporel sans retenue et souvent avec une violence extrême. Cet excès de violence  était le travers qui allait mettre fin prématurément à sa  carrière. À la suite d’un châtiment corporel qu’il infligea à un élève du cours moyen deux, le jeune garçon tomba en syncope et mourut en pleine classe. L’affaire fit grand bruit. Mathias Kukui fut radié de l’enseignement. Ses tribulations judicaires se soldèrent par une condamnation à deux ans de prison. Mais au bout de six mois d’incarcération, il fut libéré on ne sait comment. Pour se refaire une  santé sociale, il disparut quelque temps du côté du Nigeria où il se convertit en born again. Au bout d’une année de séjour au Nigeria, de retour dans son Sèdonu natal, Mathias Kukui ouvrit une église, l’Église évangélique de le dernière pluie, dont il se fit le pasteur. Au début, l’entreprise bâtit de l’aile, en raison de la méfiance des gens. Mais à force de persévérance, le nouveau pasteur conquit peu à peu des âmes, et finit même pas avoir quelque succès. Cinq années après sa radiation de l’enseignement, les plus passionnés  des fidèles de l’ex-instituteur devenu pasteur juraient la main sur le cœur que leur vénérable guide n’était plus le même homme.

D’une certaine manière, et aussi déconcertant que cela puisse paraître, c’est la consécration de ce discours religieux de conversion que traduisait l’élection surprise de Mathias Kukui en lieu et place de Nicodème Soji à la tête du Complexe scolaire. Selon toute vraisemblance, la cabale qui présida à cette élection contre nature venait du côté de l’Association NCC dont certains membres, offusqués par le parti-pris laïc et libre penseur de Nicodème Soji, un homme qui ne faisait pas mystère de son athéisme, avaient décidé d’en découdre avec lui. Et comme leurs tentatives de débaucher d’autres maîtres échouèrent, ils  se rabattirent sur cette figure d’une foi tendancieuse qui, à l’époque, jouissait d’une aura de mystère teintée d’amnésie. Depuis sa création, c’était aussi la première fois que le Complexe scolaire élisait un directeur qui n’était pas choisi parmi ses enseignants, même si Mathias Kukui, aussi médiocre fût-il, était un homme du sérail.

Mathias Kukui présida aux destinées de l’école pendant dix ans, ayant été réélu dans les mêmes conditions au terme de son premier mandat. Au cours de ses dix années, il avait remisé son tempérament violent et on n’entendit plus parler de ses élans libidineux d’antan. Toutefois, sa direction fut un long règne de médiocrité et de régression. C’était un comité de maîtres qui dirigeait l’école à sa place, Mathias Kukui étant plus préoccupé de bible et de religion qu’autre chose. Le deuxième corps de bâtiment de droite construit sous son long règne grâce à  la diligence du comité de pilotage lui fut dédié, comme le veut la tradition. On donna aussi le nom de Mathias Kukui au terrain de foot de l’école. Cette reconnaissance était le fruit de l’activisme de l’Association NCC qui voulait masquer ce faisant l’incurie d’un homme dont le choix n’était inspiré que par la haine de soi typiquement béninoise : cette façon d’être que les mauvaises langues appellent béninoiserie, qui en éthique est pour les Béninois, ce qu’en pâtisserie la viennoiserie est pour les Viennois.

Après dix ans passés à la tête de l’école, ses soutiens de l’ombre voulaient, contre le règlement intérieur, voir Mathias Kukui briguer un troisième mandat, et si possible rester directeur à vie. Mais c’était compter sans la résistance de la majorité des membres du Conseil de supervision et le sentiment général des parents d’élèves. La cabale échoua, ce qui ouvrit la voie à une succession en bonne et due forme.

Avec le long règne de Mathias Kukui, l’idée qu’on pouvait être élu directeur de l’école sans être issu de son sein fit son chemin dans les esprits. C’est ainsi que le nouveau directeur élu, avec la complicité active de l’Association NCC, venait lui aussi de l’extérieur. Il s’appelait Yawa Bami. Comme son nom à consonance yoruba l’indique, il est d’extraction holli, mais ses ancêtres venus des environs de Kétou se sont installés sur le territoire de Sèdonu depuis plusieurs générations. Yawa Bami est donc un citoyen à part entière de Sèdonu. Bien qu’il comprenne le goun, il ne le parle pas vraiment mais sa femme, issue d’une famille goun bien connue du pays, contribue à enraciner cet homme qui a vécu une dizaine d’années au Gabon. Sa profession alors était celle d’entraîneur sportif ; ce qui favorisa l’idée qu’il connaissait bien la jeunesse et pouvait impulser une dynamique nouvelle à cette école qui battait de l’aile après les dix années de régression sous la direction de Mathias Kukui.

C’est avec ce discours sportif en prise sur la jeunesse et la discipline que Yawa Bami aborda sa direction, qui commença sur les chapeaux de roue. Parents d’élèves, élèves et enseignants s’attendaient à ce que le discours d’ordre et de discipline qui présida à l’élection du nouveau directeur eût un effet immédiat sur les résultats à l’examen. Mais très vite, il fallut déchanter. Yawa Bami se révéla un homme à la fois autoritaire au mauvais sens du terme, violent et lubrique comme le Mathias Kukui d’avant sa conversion ; et, par-dessus le marché, il était porté sur l’alcool. Malgré ces défauts, l’homme tenait bon, et continuait, surtout pendant ses moments de lucidité, à donner le change, à faire croire que ses défauts n’étaient rien à côté de ses qualités et de sa volonté. Mais cette volonté n’était au mieux que de la méthode Coué. La première année de sa direction, il y eut pourtant quelques miracles. Les résultats scolaires des élèves connurent une nette amélioration, et surtout le taux d’admission au CEPE, qui jusque-là était inférieur à 50%, fit un bond à 70 %. Certes ce score restait en deçà des 100% de la période de Soji, mais bien au-delà des résultats minables qui marquèrent la longue nuit de régression de la direction de Mathias Kukui. Malheureusement, les années suivantes, les fruits ne tinrent pas la promesse des fleurs, et les résultats, sans être aussi mauvais que sous Mathias Kukui, fluctuaient en deçà des 60% sans jamais plus atteindre leur niveau record de la première année.
En dépit de sa médiocrité relative doublée d’une certaine excentricité, les parents d’élèves et l’opinion communale en général considéraient que les performances de Yawa Bami restaient bien au-dessus de celles de son prédécesseur auxquelles elles étaient  de loin préférables. Malgré ce jugement en demi-teinte et le scepticisme de fond qui le motivait, Yawa Bami tenait à s’accrocher à son poste de directeur et tous ses faits et gestes trahissaient une obsession érigée en fin en soi. Ce qui le conduisait à une attitude démagogique vis-à-vis des parents et laxiste envers les élèves, attitude qu’il compensait par des crises de colères fréquentes contre ses subordonnées hiérarchiques de toutes catégories. Parfois, ces crises de colère se soldaient par des voies de faits ou des échauffourées qui ne faisaient que nuire à l’ambiance de l’école quand ils ne  démoralisaient pas les élèves. Mais malgré ces travers et tous ces défauts, à l’issue de son premier mandat de cinq ans à la tête de l’école Yawa Bami, poussé par son tempérament impulsif, exprima mezzo voce son désir d’être porté en triomphe. C’était une manière d’anticiper sur son ardent désir de voir le Conseil de supervision lui renouveler sa confiance pour un second mandat à la tête de l’école. Son attitude était d’autant plus logique, qu’on ne voyait pas comment un directeur pouvait avoir relevé le défi du zédaga et ne pas être reconduit dans ses fonctions à la fin de son premier mandat. Mais cette stratégie était risquée voire suicidaire en ce qui concerne Yawa Bami, et hormis ceux qui ne lui voulaient pas du bien– et ils ne manquaient pas parmi ses subordonnés– ceux qui pouvaient lui dire le fond de leur pensée sur la question n’hésitèrent pas à l’en dissuader. Mais c’est surtout son entourage familial qui, paniqué par cette idée qu’il jugeait à la fois extravagante  et suicidaire, contrecarra l’ambition de Yawa Bami d’être porté en triomphe. Et, avec le temps, ses yeux ayant fini par voir son nez, il jeta sa langue au chat et oublia sa lubie. Ce renoncement ne découragea pas pour autant Yawa Bami, le moment venu, de présenter sa candidature à sa propre succession à la tête de l’établissement. Il le fit avec un mélange de défi et de confiance en ses chances d’être réélu. Son challenger le plus sérieux cette année-là, comme lors de sa première élection,  était le maitre Adolphe Hounun, bien connu dans l’école pour être un vétéran malheureux de la course à la direction. Adolphe Hounun, bien qu’il eût toutes les qualités requises pour diriger le Complexe scolaire de main de maître, en a été écarté à plusieurs reprises, souvent par des intrigues motivées par la haine personnelle, et parfois par simple malchance ou caprice du temps. Le sort administratif de ce maître dans l’école est la preuve vivante de ce que la haine de soi peut engendrer à la fois de stérile et de dommageable à toute une collectivité. En effet, maître Adolphe Hounun, candidat historique à la direction de l’école depuis 1990, et qui avait assidûment renouvelé sa candidature à chaque échéance avait tour à tour échoué face à Soji, puis par deux fois face à Kukui, et enfin deux fois également face à Yawa. Son assiduité à se présenter et à se faire battre à ces élections, avait fini par lui conférer, à son corps défendant, la triste figure du porteur de crachoir dans un scrutin où les jeux étaient faits d’avance.  En vérité, le malheur de maître Hounun était d’être brouillé pour ainsi dire à mort avec le président de l’Association NCC. Or, outre le fait que deux représentants de cette association siègent au Conseil de supervision, l’Association NCC qui fut à l’origine de la création de l’école, avait la haute main sur l’élection de son directeur. Cet état de choses explique les échecs successifs de maître Hounun, qui avait tout  pour faire un bon directeur. Du reste, après qu’il eut échoué par deux fois face à Mathias Kukui– échec destiné exprès à l’humilier– en raison de la médiocrité inénarrable de celui-ci, à chaque fois, c’était maître Hounun qui gérait pratiquement l’école. Dans le cas de Yawa Bami, débarqué dans l’établissement avec la réputation largement surfaite de grand entraîneur sportif et encadreur hors pair de la jeunesse, Adolphe Hounun s’était replié dans le strict périmètre de son statut de maître, face à un directeur très susceptible et particulièrement jaloux de ses prérogatives. Cette prise de distance envers la direction de l’école par Yawa Bami, au vu de la médiocrité manifeste de celui-ci et de la déception qu’elle provoqua parmi les parents d’élèves, donnait à Adolphe Hounun l’espoir que  ses chances d’être élu au scrutin suivant étaient sérieuses. L’élection eut lieu dans une atmosphère de tension et d’espoir. Urbi et orbi, les gens étaient persuadés que la patience de maître Hounun, après vingt ans d’échecs et d’humiliations, allait finir par payer. L’espoir était d’autant plus permis que, à l’approche de l’élection, les relations exécrables qu’entretenaient le vieux maître avec le président de l’Association NCC avaient connu un semblant de dégel.  Mais il faut croire que cela n’a pas suffi, car, à l’issue du scrutin, Yawa Bami fut réélu à la surprise générale. L’Association NCC n’avait-elle pas enterré sa hache de guerre, comme beaucoup le pensaient ? Sinon, qui étaient ceux qui au Conseil de supervision avaient voté contre maître Hounun ? Beaucoup de parents d’élèves et même de simples habitants de la commune, outrés par ces intrigues à répétition qui minaient la réputation de l’école, n’ont pas hésité à qualifier ce scrutin de holdup. La réélection surprise de Yawa Bami garda longtemps ce triste surnom et son mystère. Mais le mystère finit par éclater au grand jour. Et on apprit que le parachutage de Yawa Bami à la tête de l’école comme sa réélection surprise étaient l’œuvre d’une seule et même personne : Akpata Logozo !

Extrait de  » Àkpátà, L’Homme qui Voulait Être Porté en Triomphe« , Blaise Aplogan, New York, 2017

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