Le Mythe de la Rationalité de Talon

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Il y a une appréciation sur Talon qui est souvent reprise par beaucoup de gens, les journalistes, l’opinion et même certaines personnalités politiques, appréciation selon laquelle Talon serait un homme très intelligent. On a récemment entendu exprimer cette idée par le Professeur Andoche Amègninssè qui dans sa dernière lettre ouverte, a apostrophé  Talon en ces termes : «  Vous êtes un homme extrêmement rationnel et déterminé, qui sait ce qu’il veut et comment il compte obtenir ce qu’il veut ».

Il y a certes beaucoup d’approches de la notion de rationalité, mais dans cette version intellectuelle  de l’intelligence présumée de Monsieur Talon, le professeur Amègninssè fait référence à la rationalité en finalité, qui est la capacité du sujet rationnel de définir une fin et de savoir mettre  en jeu les moyens pour l’atteindre.

Mais que l’appréciation sur Talon vienne du Béninois moyen ou d’un professeur, qu’elle  soit d’origine profane ou savante,  elle a tout l’air d’un mythe de compensation. En effet, elle a rapport avec le niveau scolaire de Talon, eu égard à sa fonction de Président de la République. Au Bénin, en dehors de Kérékou un militaire entré par effraction dans l’arène présidentielle, la plupart des autres présidents présentent un curriculum élogieux sous le rapport scolaire, qui fait honneur à notre qualification ambiguë de « Quartier latin de l’Afrique ». Ahomadégbé était médecin, Akpiti expert-comptable, Maga était instituteur au sens fort et historique du terme, Zinsou passait pour un Docteur, Basile Adjou Moumouni l’était, Soglo était un inspecteur des finances, et Yayi Boni n’avait rien fait pour cacher son titre de docteur en économie arraché de haute lutte, et passionnément investi dans sa fonction.

Donc voilà que Talon arrive et n’a que son Baccalauréat comme vrai diplôme, car quoi qu’il en soit, le premier vrai diplôme universitaire reste la licence qu’il n’a pas eue. Du coup, l’esprit collectif est gêné aux entournures ; on est d’autant plus gêné que le type est milliardaire. Et, comme on prête volontiers aux riches, l’esprit collectif essaie d’arranger la situation en comblant le vide. Il se dit que Talon n’a pas eu la chance de poursuivre  de façon classique ses études mais il est quand même devenu milliardaire. S’il est devenu milliardaire, c’est qu’il est intelligent ; il sait définir son but et trouver les moyens de l’atteindre. Cette capacité exceptionnelle n’est pas donnée à tout le monde ! C’est la reconnaissance de la vie, qui vaut plus que mille diplômes universitaires.

Telle est l’origine de ce mythe de compensation dont les bonnes âmes pensent qu’il ferait plaisir à Monsieur Talon, comme si celui-ci en était demandeur. Sinon pourquoi de tous ses prédécesseurs hautement diplômés, Monsieur Talon est le seul qui bénéficie d’une appréciation sur son intelligence présumée ? Cette bonne volonté mythologique est une pure création spontanée de l’esprit collectif comme solution de continuité pour l’insertion de Talon parmi ses prédécesseurs.

Curieusement, dans leur communication publique ceux qui font appel à ce mythe pensent faire plaisir à Talon, voire même prendre sa défense comme s’il avait besoin d’être défendu. Tel est le cas d’Andoche Amègnissè dans sa récente lettre ouverte où, dans son langage de professeur,  il dit que Monsieur Talon est un esprit rationnel et déterminé, etc. Par ces mots,  bien qu’il l’apostrophât, le professeur Andoche Amègnissè ne s’adressait pas seulement à Monsieur Talon, ni à l’opinion, mais in fine, il répondait à Monsieur Soglo. Quelques jours auparavant, Monsieur Soglo avait fait une sortie assez caustique à l’égard de Talon dans laquelle il se gaussait de la prétention de ce dernier à «vouloir donner des leçons de droit constitutionnel», malgré la modestie de son curriculum scolaire.

Par certains côtés, la position de Monsieur Soglo est assez ridicule parce qu’elle tombe dans le travers de ceux qui considèrent que sans diplôme pas de salut ; bien que les expériences de grands hommes de par le monde aient prouvé le contraire. Quand on y pense bien, en quoi trois ou quatre années passées dans un établissement universitaire peuvent-elles définitivement déterminer et sceller les capacités d’un homme pour toute sa vie ? Y a-t-il meilleure école que la vie elle-même mue par la constante volonté de savoir de l’homme au-delà des écoles  et des parchemins ? Pense-t-on vraiment que la respectabilité ou l’activité intellectuelle d’un homme est une fonction du nombre de ses parchemins ? Tout le monde sait qu’il n’en est rien et que nos pays en Afrique, héritiers d’un système scolaire foncièrement absurde, aliéné et inadapté, produisent des diplômés incapables de conduire leurs pays vers la dignité sociale et le progrès humain, impuissants devant (sinon complices de) la misère et de l’exploitation de leurs pays par les étrangers. C’est sans doute d’expérience que le moins savant de nos Chefs d’Etat à qualifié ce genre de diplômés d’ « intellectuels tarés. »

Mais sur le fond,  Soglo a raison sur la question de la rationalité, contrairement  à l’appréciation du professeur  Andoche Amègninssè qui, en voulant noyer le poisson mythique de l’honneur intellectuel de Monsieur Talon l’a plongé dans les profondeurs abyssales. Ce que Soglo voulait dire mais avec des mots excessifs et déplacés, c’est que quelle que soit sa formation, un Président de la République doit rester généraliste. La rationalité selon Kant c’est aussi savoir rester dans les limites de la capacité de connaissance, nous dirons ici des compétences. Savoir s’effacer modestement devant les experts. Ne pas agir ainsi c’est être irrationnel, ce qui ne veut pas dire  ne pas être intelligent, car on peut bien être intelligent et pêcher par irrationalité. Or, lors de son interview que critiquait M. Soglo, le Président de la République, à un moment donné, s’était lancé à corps perdu dans des explications techniques et philosophiques en matière de droit constitutionnel. Exercice à la fois risqué et passablement idiot.

Par ailleurs, là où Andoche Amègninssè a tout faux sur la rationalité présumée de Talon, c’est justement  eu égard à l’étiologie de la crise absurde qui secoue le pays actuellement. Au fond, quelle est l’origine de cette crise sinon que Talon est surpris de se trouver en face de la certitude de perdre les élections législatives s’il laissait les opposants y participer ? Pourquoi est-il surpris ? Parce qu’il a méprisé la rationalité politique depuis  son accession au pouvoir. Il arrive au pouvoir, dépense 500  millions à raison de 10 millions par membre pour une commission dite constitutionnelle qui accoucha d’une souris ; ses Ministres touchent jusqu’à 16 millions par mois soit 400 fois le SMIC ; il bombarde les citoyens et le peuple de taxes diverses et variées ; même les Béninois binationaux de la diaspora ont vu le coût de leur visa d’entrée dans le pays de leurs ancêtres quintupler ; au nom de la libération des espaces publics et de l’assainissement des villes, il  chasse les petits revendeurs et casse leurs abris, licencie à tour de bras dans les sociétés nationales ; sous des prétextes douteux, il jette en prison  ou pousse à l’exil une flopée d’opposants, perçus comme une menace à plus ou moins long terme à la quiétude de ses affaires ; la liberté d’expression et de presse est sérieusement mise à mal et domine la pensée unique des organes d’informations et des médias aux ordres.

Bref, Talon sème la zizanie et la misère dans le pays, sans se soucier du peuple. Et voilà que les élections se profilent. Dans ce cas, si le peuple devait voter, que pensez-vous qu’il fît ? Qu’il le plébiscitât ?

En toute rationalité, la réponse est non ! Monsieur Andoche Amègnissè, un Président rationnel – et tous ses prédécesseurs l’ont été chacun à sa manière – aurait pris en compte la donnée du peuple électeur, pas forcément de façon excessive et obsessive comme le faisait Yayi Boni en son temps, mais dans une juste mesure. En toute rationalité,  un Président démocratiquement  élu ne découvre pas l’existence du peuple à deux mois des élections. Il a beau ensuite essayer de se rattraper en abattant spectaculairement quelques épouvantails du peuple, comme la mise en examen de Toboula, il était trop tard.

La raison principale pour laquelle Talon n’a pas pris en compte l’hypothèse du peuple c’est que de tout en temps, en tant que financier de l’ombre, pour lui l’élection n’a jamais été une question de volonté du peuple mais d’achat de conscience. Or, il est difficile d’acheter la conscience d’un peuple durement meurtri, à moins que celui-ci ne soit un peuple masochiste.

Certainement, Monsieur Talon en tant que personne est intelligent, mais en tant que chef d’Etat, sa rationalité, si elle existe, tourne court. A moins que ce ne soit la rationalité dictatoriale, du gouvernement du peuple sans le peuple.

Adenifuja Bolaji

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