Publié dans Essai, Haro

« Ici c’est le Bénin », Lavomatique Mémoriel, Paradis des Morts et de l’Impunité

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Le Bénin  a rendu un hommage officiel à l’ancien président Émile Derlin Zinsou décédé le 28 juillet 2016 à Cotonou dans sa 98ème année. Toutes sortes de personnalités ayant ou ayant eu partie liée avec l’État béninois ainsi que des intellectuels plus ou moins autoproclamés se sont succédés dans l’espace public ou institutionnel pour dire tout le bien qu’ils pensent de ce vieux routier de la politique béninoise. Comme à l’accoutumé dans ces circonstances, le défunt était revêtu de gloire et de lumière. Parce qu’il avait blanchi sous le harnais de la politique nationale, la personne ainsi que les actes posés par l’ancien président ont acquis l’onction de la blancheur devant l’éternité. Ce fut le moment de voir en blanc ce qui, en son temps, avait pourtant été présenté comme sombre voire ténébreux. En Afrique plus qu’ailleurs, toute la vie est faite pour bâtir la mort, et ceux que nous méprisons de leur vivant deviennent des héros posthumes, des visionnaires et des patriotes.

Au niveau présidentiel, de Maga à Zinsou, nous n’avons pas dérogé à cette habitude pour le moins vicieuse, d’un point de vue éthique et historique. Maga était devenu avant même sa mort et après un grand héros national, qui n’avait plus rien à voir avec le créateur du GEND, le groupement ethnique du Nord, dont l’agenda polémique comprenait entre autres projets de division, la création de la République de l’Atabor, par sécession de l’Atacora et du Borgou.

Il est vrai que le besoin que nous avons au Bénin de masquer, par contrition, auto-flagellation et pseudo fairplay le déséquilibre socio-économique entre le Nord et le Sud est passé par là. Avec Kérékou, ce même besoin a repris du service. Si bien que le dictateur sanguinaire, responsable de la mort et de la souffrance inouïe de centaines de nos compatriotes,  l’homme des geôles de Ségbana, des lieux de tortures de PLM Alédjo, PCO camp Guézo et du Petit Palais etc.,  celui qui a abattu froidement son Ministre de l’Intérieur, Michel AIKPE, pour raison politique, le criminel notoire s’éclipse derrière le néo-démocrate, l’homme de paix et de progrès que nous avons célébré à sa mort, sans demander notre reste.

De même aujourd’hui à en croire toutes les mièvreries et obséquiosités auxquelles a donné lieu l’évènement, le décès de l’ancien président Émile Derlin Zinsou a encore déclenché le lavomatique mémoriel de notre société, qui fonctionne au carburant du mépris de la réalité.

Mais le hasard a voulu que notre conscience collective ne se défausse pas pour si peu. En effet, dans son insondable ordonnancement, il a fait que Kérékou et Zinsou meurent côte à côte dans la même année, de sorte que nous ne puissions nous cacher derrière la commodité paresseuse de notre habituelle bonne volonté amnésique.

Or donc, politiquement, Émile Derlin Zinsou et Mathieu Kérékou n’ont pas été toujours des amis. On pourrait affirmer qu’il fut une période où ils étaient plutôt des ennemis mortels. Cette inimitié a été traduite dans les faits le 16 janvier 1977, lorsqu’une horde de mercenaires dirigés par le pirate néocolonial Bob Denard ont militairement attaqué le Bénin. Cette agression, qui a échoué, après avoir ravi des vies humaines et fait des martyrs nationaux,  avait pour cerveau politique l’ancien président, Émile Derlin Zinsou.

Alors la question a deux sous que tout esprit naïf comme le mien se pose est celle-ci : comment peut-on côte à côte dans le même élan glorifier Kérékou le résistant à l’agression nationale par des mercenaires étrangers et Zinsou le cerveau politique national de cette agression ? C’est comme si les Allemands glorifiaient à la fois Hitler et le colonel Claus von Stauffenberg, auteur du coup d’état manqué qui a failli mettre fin au nazisme.

Mais comme l’a dit un des manitous du système d’irresponsabilité nationale qui sévit depuis plus de cinquante ans, « Ici c’est le Bénin, » le Paradis des Morts et de l’Impunité.

Agbazahu Benoit

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