Bénin : la Question de l’Alternance Démocratique et le Cas Wadagni

L’histoire politique récente du Bénin est marquée par une tradition d’alternance qui, malgré ses imperfections, a contribué à forger l’image d’un pays attaché au renouvellement démocratique. Cette alternance, lorsqu’elle a eu lieu, a toujours impliqué une véritable rupture : une arrivée au pouvoir de figures nouvelles, non issues du cercle immédiat du président sortant.

Ainsi, Nicéphore Soglo ne fut pas remplacé par l’un de ses ministres, mais par Mathieu Kérékou. Plus tard, Yayi Boni succéda à Kérékou sans avoir été membre de son gouvernement. Talon, lui-même, n’avait pas appartenu au cercle ministériel de Yayi Boni ; raison pour laquelle le concept de rupture sous lequel il a placé sa gouvernance a du sens. Ces passages de relais incarnaient, chacun à leur manière, une alternance réelle, rompant avec la continuité directe du pouvoir en place.

L’alternance : pierre angulaire de la démocratie

L’alternance ne se réduit pas au simple passage d’un dirigeant à un autre. Elle constitue l’un des piliers essentiels d’une démocratie vivante, car elle doit signifier une véritable ouverture du système politique. Changer de président sans changer de régime, c’est-à-dire sans remettre en cause la continuité du même cercle de pouvoir, revient à transformer l’alternance en simple illusion formelle.

Une démocratie authentique se nourrit d’un renouvellement réel : non seulement des dirigeants, mais aussi des projets, des sensibilités et des modes de gouvernance. C’est ce renouvellement qui garantit la représentativité des institutions, la responsabilité politique et la prévention des dérives autoritaires. À l’inverse, une succession interne, où le dauphin du président sortant prend la relève, traduit moins une alternance qu’une reproduction du pouvoir en vase clos. Ainsi, l’alternance ne peut être réduite à un changement de visage ; elle doit incarner une respiration démocratique, une rupture dans la manière de gouverner, et non la continuité d’un même régime sous un autre nom..

Une démocratie sans alternance réelle est susceptible de tomber dans la stagnation politique, la personnalisation du pouvoir et le verrouillage des élites. Même dans les régimes respectant les institutions et les scrutins électoraux, l’absence d’ouverture à de nouvelles figures ou à de nouvelles idées fragilise la légitimité du système et nourrit le cynisme citoyen.

L’alternance favorise également l’innovation dans la gouvernance. Chaque nouvelle équipe apporte sa vision, ses projets et sa capacité à corriger les erreurs de ses prédécesseurs. À l’inverse, la continuité prolongée d’un même cercle de pouvoir risque de transformer la démocratie en simple gestion technocratique, déconnectée des besoins et des aspirations populaires.

Ainsi, l’alternance n’est pas un luxe : elle est la garantie que le pouvoir reste au service du peuple, et non des intérêts d’un cercle restreint. Dans ce contexte, toute tentative de naturaliser un successeur au sein du gouvernement sortant, comme le cas du sieur Wadagni, doit être analysée à l’aune de ce principe fondamental : il ne s’agit pas seulement de la personne, mais de la santé même de la démocratie béninoise.

Entre alternance formelle et mainmise réelle

L’autre aspect du problème tient au fait que, comme souvent en Afrique, le pouvoir en place exerce une influence déterminante sur l’organisation et le déroulement des élections. Il semble inimaginable qu’il puisse les perdre. En effet, les élections paraissent ouvrir à l’alternance, mais dans les faits, la mainmise du pouvoir en place en fausse souvent l’issue.

Au Bénin, la seule véritable exception fut en 1996, lorsque Nicéphore Soglo fut battu par Mathieu Kérékou. Cet épisode, qui reste unique dans notre histoire, doit beaucoup à l’honnêteté intellectuelle de Soglo autant qu’à une certaine naïveté politique, dont ses adversaires surent tirer profit.

Cet ascendant structurel des régimes sur les scrutins se manifeste clairement dans le paradoxe des troisièmes mandats : malgré une opposition massive des citoyens, des présidents parviennent à se maintenir au pouvoir, proclamés vainqueurs « haut la main », en dépit de leur illégitimité populaire. Cette réalité traduit moins une vitalité démocratique qu’une mainmise autoritaire du pouvoir, enfermé dans une logique patrimoniale et protectrice de ses intérêts.

Dès lors, la désignation du candidat de la mouvance présidentielle ne relève pas d’un simple choix interne, mais acquiert une valeur décisive. Dans un système électoral réellement transparent, ce choix ne serait qu’un épiphénomène politique, parmi d’autres. Mais dans le contexte africain, où le pouvoir en place ne perd presque jamais les élections – tout en affichant les formes extérieures de la démocratie – ce choix prend une dimension quasi équivalente à une élection anticipée.

C’est pourquoi la perspective d’une candidature du sieur Wadagni suscite autant de réactions et de passions. Les uns tentent de tirer parti de cette « naturalisation politique », les autres la subissent sans toujours en exprimer clairement les raisons. Mais, en fin de compte, il faut reconnaître que les limites de l’alternance en Afrique ne tiennent pas seulement à la question des candidats : elles sont indissociables de la non-transparence et de l’injustice électorale, qui demeurent des travers structurels de nos systèmes démocratiques.

Le cas Wadagni et la continuité technocratique

Aujourd’hui, à l’approche de la fin des deux mandats de Patrice Talon, l’éventualité d’une candidature de Romuald Wadagni, actuel ministre de l’Économie et des Finances, interroge profondément. Présenter l’un des plus proches collaborateurs du président sortant comme successeur « naturel » soulève une inquiétude légitime : s’agirait-il encore d’alternance, ou bien d’une continuité sous un autre visage ?

Parler ici du sieur Wadagni n’est pas une simple provocation : c’est rappeler qu’il ne s’agit pas d’une figure charismatique ou porteuse d’un projet national autonome, mais bien d’un collaborateur du président sortant que le pouvoir cherche à « naturaliser » comme héritier politique.

Le risque est celui d’une confusion entre démocratie et simple conservation du pouvoir. Une alternance authentique suppose une respiration politique, une ouverture à d’autres projets et à d’autres sensibilités. Elle ne se réduit pas à la transmission du flambeau à un dauphin désigné, ce qui relèverait davantage d’une logique de succession que d’un exercice démocratique.

Une conception contestable de la démocratie

Au-delà de la succession interne, il convient également de s’interroger sur la conception de la démocratie que semble incarner Patrice Talon. Ses choix, notamment sur la scène internationale, révèlent une vision davantage alignée sur des intérêts extérieurs que sur les aspirations profondes des populations africaines. Le soutien affiché à des pressions ou sanctions contre le Niger, voire la disponibilité à s’associer à une coalition militaire, illustre une approche technocratique et exogène de la gouvernance, déconnectée des sensibilités locales et du principe de souveraineté régionale.

Cette posture pose une double question : non seulement sur la légitimité d’une succession interne avec un collaborateur proche comme sieur Wadagni, mais aussi sur le modèle de démocratie et de leadership que le pays souhaite réellement promouvoir. Une alternance authentique implique une vision qui prend en compte le dialogue, le respect des souverainetés africaines et l’attachement aux valeurs démocratiques locales, et non la simple projection de normes étrangères.

l’alternance au service de la vitalité démocratique

Dès lors, il convient de poser la question avec sérieux : le Bénin veut-il faire de l’alternance une réalité vivante et fidèle à son esprit démocratique, ou se contenter d’un jeu d’étiquettes masquant la permanence du même pouvoir ? La vitalité démocratique d’une nation se mesure à sa capacité à se renouveler véritablement, et non à recycler ses élites dans un cercle fermé.

La démocratie ne peut être réduite à une administration technocratique ou à la continuité d’un cercle restreint de pouvoir. Elle vit dans le renouvellement des idées, la diversité des projets et l’ouverture à de nouvelles figures. C’est à cette condition que le Bénin pourra continuer à incarner un modèle crédible d’alternance et de gouvernance responsable en Afrique..

Prof. Cossi Bio Oossè

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