Gbégnonvi et Consorts : Que Penser de l’Intelligentsia de la Rupture (3)

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C.  Œuvres et Manœuvres de nos deux Lettrés.

1. Le cas de Gbégnonvi

Roger Gbégnonvi, nous l’avons dit, intervient médiatiquement dans le champ politique à travers des chroniques, publiées dans des journaux et depuis ces dernières années sur les réseaux sociaux. Ce faisant, il ne fait que mettre en jeu son savoir faire et son aptitude d’écrivain  et d’homme de lettres.  Son audience se fonde sur sa notoriété de professeur de la plus grande université du Bénin et son engagement citoyen en tant que membre influent d’une ONG à vocation éthique. Mais avec son parti-pris zélateur qui lui confère le rôle de thuriféraire et de porte-plume du pouvoir au moins depuis 2006 avec Yayi Boni,  son identité sociologique ne correspond à aucune des définitions du concept d’intellectuel examinées plus haut.  En droite ligne de la critique de Julien Benda dans la « Trahison des Clercs », Roger Gbégnonvi est plus proche de l’image des « nouveaux chiens de garde » du système, selon l’expression polémique de Paul Nizan que du défenseur de ceux qui subissent l’histoire, cher à Albert Camus. Par ailleurs,  Roger Gbégnonvi est doublement disqualifié à prétendre au titre d’intellectuel du point de vue de la position critique de l’américain Noam Chomsky. En effet, Chomsky manifeste une défiance critique vis à vis de la figure classique de l’intellectuel qu’il considère comme acteur d’un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Pour l’Américain, l’intellectuel est avant tout au service de l’idéologie dominante.  Or, Roger Gbégnonvi, dans son rôle de zélateur et de thuriféraire voire de légitimateur du pouvoir, n’est pas seulement au service de l’idéologie dominante mais d’un régime politique qui lui-même n’est qu’un sous-produit contingent de l’idéologie dominante.

Pour finir, on peut aussi interroger l’identité d’intellectuel  putatif de Roger Gbégnonvi à deux niveaux de son discours de lettré : au niveau de  sa logique en tant que production intellectuelle, et au niveau éthique du respect qu’il accorde à son auditoire sinon au peuple, eu égard à l’honnêteté plus que douteuse de ses procédés rhétoriques.

Sa toute dernière chronique portant sur le sujet de la crise politique qui tient en haleine le pays depuis quelques semaines en est un exemple parlant. Elle s’intitule « Immunité et Impunité : Autopsie d’un Parlement malade« 

 Roger Gbégnonvi commence d’entrée par poser l’objet de son discours : la mise à nu des mœurs corrompues du Parlement  : » L’opération, on le sait, consiste à disséquer le cadavre pour savoir pourquoi cadavre il y a afin d’éviter, si possible, qu’il n’y ait plus cadavre à l’avenir dans les mêmes conditions, à moins que ce ne soit pour aider les étudiants en médecine ou le tribunal face à un meurtre. L’autopsie de notre Parlement s’est invitée au débat le 16 mars 2019 quand un habitué de ce lieu a portraituré – propos de table – nos représentants qu’il connaît bien : ‘‘Ils sont terribles. Si tu ne leur remets pas tout de suite les 100 que tu leur as promis, ils accepteront 25 à côté et s’en contenteront. Ils ne connaissent que l’immédiat. Demain ne les intéresse pas’’.

Puis, belle trahison d’un défaut professionnel, il introduit un livre qui lui servira de source de la mise à nu qu’il se propose de faire:  » Dans son essai paru en 2004, ‘‘Le mal transhumant’’ (207 pages), François K. Awoudo atteste que le député béninois se vend au plus offrant : ‘‘Il était établi qu’on pouvait acheter des élus du peuple…et que le prix d’achat moyen est la dizaine de millions de francs CFA’’ (p. 116). D’ailleurs le préfacier du livre félicite l’auteur d’avoir révélé ‘‘l’univers de l’immoralité politique dans son pays le Bénin’’ (p. 7), car en soumettant notre Parlement à l’investigation journalistique, Awoudo s’est vu dans un supermarché où les marchandises à emporter sont d’authentiques bipèdes. »

Comme on le voit, en renvoyant à des précisions, en citant les pages sources de ses commentaires, en faisant référence au paratexte, Roger Gbégnonvi joue  les professeurs et se veut crédible et convaincant.  Puis d’évocation des mœurs infectes des députés en histoires salaces étalant le réalisme marchand des nos élus, il en arrive au cœur ultime de la déconfiture morale : « Il reste toutefois à préciser que dans ce nécropole étrange grouillant d’ombres qui le menacent, l’Exécutif est obligé d’acheter moult zombis pour toute loi à voter, que certains de ces zombis sont assis sur des diplômes aussi fantasques qu’eux-mêmes, que nombre d’entre eux, dans la vraie vie, ne payent pas  d’impôt à l’Etat sur leurs revenus plantureux et nébuleux, que presque tous font coïncider immunité et impunité, ce qui fonde, dans leur univers, tous les dépoitraillés criminels. Etc. »

Puis notre professeur de lettres fait oeuvre d’historien en même temps que de sociologue : «  Après les deux premières législatures du Renouveau démocratique, composées de lettrés cultivant la vertu, le Parlement béninois a sombré dans l’affairisme des commerçants sans foi ni loi, cultivant un profond mépris pour le peuple et pour ses intérêts. »

Enfin, Roger Gbégnonvi sort le grand numéro de manipulation et joue les spécialistes  en suggestions hypnotiques et discours subliminaux. En s’unissant à la communauté implicite de son auditoire faite peuple, il fait d’une pierre deux coups. Non seulement il invite son auditoire à aller voter malgré les conditions moralement et politiquement scandaleuses des élections et la menace d’exclusion de l’opposition qu’il passe sous silence ; mais il révèle le but et l’enjeu de la mobilisation qu’il appelle de tous ses vœux. «  Par notre vote intelligent et patriotique aux législatives de 2019, nous démolirons ce Parlement-cimetière, gros handicap pour la justice et pour l’équité au Bénin. Sortir du Bénin Etat de passe-droit, pour marcher vers le Bénin Etat de droit. Voilà l’enjeu des prochaines législatives au Bénin.  »          

 Pour justifier que le Parlement est devenu  aussi infect que les écuries d’Augias et qu’il faut entièrement le purger de ses chevaliers d’industrie et autres laveurs de chèques impénitents, à l’issue de son compte rendu de lecture, Roger Gbégnonvi en arrive à la conclusion que   » après les deux premières législatures du Renouveau démocratique, composées de lettrés cultivant la vertu, le Parlement béninois a sombré dans l’affairisme des commerçants sans foi ni loi ».  Or nul n’ignore — et il le sait mieux que quiconque — que le roi de cette culture du soudoiement, de la corruption, de l’achat de conscience et de la marchandisation de la vie politique n’est tout autre que son poulain, celui en faveur duquel il appelle le peuple à aller voter. Mais de cela, Roger Gbégnonvi se garde d’en dire mot, et conduit son auditoire-peuple sur l’obscur chemin de la bêtise et de l’oubli délibéré.

Triste démonstration de logique aveugle ou de mauvaise foi intellectuelle !

Dans l’examen du concept d’intellectuel, l’éthique reste un point important.  Selon le sociologue allemand Max Weber, « toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité » .  Certes, le même Max Weber reconnaît  que « pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. » Mais en tout état de cause, le devoir de l’intellectuel est d’ajouter à la lumière du peuple et non pas de spéculer sur son ignorance ou d’épaissir l’obscurité dans laquelle il se trouve déjà.

Donc aussi bien au niveau de la logique de son discours que de l’éthique qui le guide, le lettré Roger Gbégnonvi ne peut se prévaloir du qualificatif d’intellectuel. Et en attendant de voir dans quelle catégorie sociologique le classer, abordons maintenant brièvement le cas de son consort.

A suivre

Adenifuja Bolaji

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