Angélique Kidjo, Bléwu ou l’Éloge de la Tempérance dans l’Histoire

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A propos du déluge d’éloges que suscite sur les réseaux sociaux la prestation de notre compatriote Angélique Kidjo lors de la célébration du centenaire de  l’armistice, le 11 novembre 2018 à Paris devant un  parterre impressionnant de grands de ce monde¹,  de la part aussi bien des Béninois que des Togolais et d’autres Africains,– j’ai reçu cette réplique d’un ami grincheux qui dit : «  Parce que les Blancs ont engagé un de nos saltimbanques pour amuser quelques trois petites minutes leur galerie et se faire bonne conscience, pourquoi bavons-nous à ce point sur les effets de cette condescendance rusée ? Entre le criminel Kelptocrate Denis Sassou Nguesso et la gentille Angélique Kidjo, nous n’avons donc que ça à nous mettre sous la dent ? Qu’est-ce que nana à foutre ?»

Je pense qu’il y va fort, même si tout n’est pas à jeter dans ce délire. Ce qu’il oublie, le grincheux, c’est que ce n’est pas les chanteuses d’air d’opéra ou de lied qui manquent chez les Blancs. Du reste, la cérémonie a connu d’autre moments musicaux. Le célèbre violoncelliste américain Yo-Yo Ma a interprété la Sarabande de la Suite n°5 pour violoncelle en do mineur de Jean-Sébastien Bach ; l’orchestre des jeunes de l’Union européenne dirigé par le chef d’orchestre russe Vasily Petrenko a joué le Boléro de Ravel.  L’Américain, le Russe, l’Asiatique, l’Africaine, chacun a eu donc pour sa part dans cette sélection savamment concoctée. Et si on a fait appel à la béninoise, au-delà de cette subtilité très française consistant à briller dans l’amitié avec les Africains pendant qu’on les plume sans merci, c’est aussi en reconnaissance de son talent et de ses convictions.

Angélique Kidjo dans cette brève prestation a été à la hauteur de sa réputation. Elle a donné un éclat  rénové à un air originellement langoureux. Elle a montré de la dignité dans les gestes, dans le ton, dans l’allure, dans la précision. Pour un numéro d’à peine trois minutes, elle a démontré la maturité de son talent et de sa maîtrise de la scène. Ce n’était plus seulement la simple chanteuse mais une artiste complète sachant manier à merveille l’effet dramatique  et l’intonation mélodique.

De l’intelligence aussi. Dans sa tenue, dont la couleur, un bleu garni de motifs or et noir fait référence au bleu des ciels africains et à la richesse si tant enviée et pillée du continent noir. Et puis il y a aussi le choix de l’air qu’elle a interprété. Une chanson de Bella Bellow, chanteuse togolaise des années  60, prématurément fauchée dans la fleur de l’âge et qui est pour Angélique Kidjo, comme pour nombre de chanteuses africaines,  une modèle inoubliée. Le choix d’une chanteuse togolaise par une chanteuse béninoise est aussi un clin d’oeil au sempiternel refrain d’unité jamais suivi d’effet. En somme, que nous dit Angélique Kidjo avec subtilité dans sa démarche ? Eh bien elle nous dit : « qu’est-ce que le Togo ? — rien ! Qu’est-ce que le Bénin ? — Rien ! Que doivent-ils être ? Tout ! » C’est-à-dire unis, un seul et même pays, comme l’Afrique entière devrait l’être,  conformément à l’injonction de Kwame Nkrumah, restée malheureusement lettre morte.

Et « Blèwu » n’est pas des paroles en l’air. Il faut être une descendante d’amazone – au meilleur sens de cette institution –  une vraie amazone pour reprendre ces paroles de Bella Bellow devant un tel parterre des grands de ce monde, des puissances qui ne sont pas totalement étrangères à tout ce qui – guerres, assassinats, armement, vol et  viols – fait violence à l’éthique de « Bléwu ».

Que dit le texte de la chanson qui est en éwé, la langue maternelle de Bella Bellow, et mère de nombres de langues parlées dans le sud de notre sous-région, Ghana, Togo, Bénin, et même Nigeria ?

Blewu yéé Blewu yéé

Bléwu yé mia da(é) apé lo

Bléwu yé é mia da(é) apé lo

Blewu

 

Blewu yéé Bléwu yéé

Bléwu yé mia da(é) apé lo

Bléwu yé mia da(é) apé lo

Blewu

 

Dɔdɔdɔ kpɔ meyɔ na azonlio

Blewu blewu kpɔ meyɔ na azonlio ???

Lanto asiké médo na ata dzo

 

Blewu Blewu

Mawu simé milé yakoe nya mia gbémégna wo

djito  simé milé yakoe nya mia gbémégna wo

 

Minɔ ndzɔ mido gbéda

Minɔ ndzɔ mido gbéda

 

Gbénɔ kaka mégbé sékpé mayio

Gbénon kaka mégbé sékpé mayio

 

Bléwu yé mia da(é) apé lo

Bléwu yé mia da(é) apé lo

Blewu

Patience, patience!

Patience, nous arriverons chez nous!

Patience, nous arriverons chez nous!

Patience!

Doucement le léopard ne se précipite pas.

Patience, patience, le léopard ne se précipite pas.

L’animal qui a une queue, n’enjambe pas le feu.

Patience!

Nous sommes dans les mains de Dieu,

Lui seul connaît les problèmes de notre vie.

Nous sommes dans les mains du Père Céleste,

Lui seul connaît les problèmes de notre vie.

Soyez attentifs à la vie, priez!

Soyez attentifs à la vie, priez!

Une vie très longue aboutit inéluctablement au séjour des morts.

Une vie très longue aboutit inéluctablement au séjour des morts

Patience, nous arriverons chez nous!

Patience, nous arriverons chez nous!

Patience!

Comme on le voit, la chanson prêche la patience dans la vie. Il arrive à la panthère, si rapide soit-elle à la chasse, de marcher doucement.  L’animal qui a une queue ne peut chasser toutes les mouches qui lui font la vie dure. Belle invitation à la solidarité et au partage. Nous sommes tous dans la main de Dieu, il y a donc quelque chose qui nous dépasse, même si nous nous croyons forts ou invincibles ; ce qui est un rappel à peine voilé à l’humilité à tout ce beau monde qui se croit les grands de ce monde. Grands de ce monde peut-être mais pas créateur du monde, pas son propriétaire, comme le dirait le Yoruba (ọ́lọ́rùn) ou l’Éwé (jitɔ). Et le message se clôt sur une note de vérité métaphysique : qui que vous soyez, vous n’êtes pas immortel, un jour viendra où vous quitterez ce beau monde pour l’eau-delà. Alors tout doux, tout doux…

Pour célébrer la mémoire d’une guerre qui, bien qu’étant interethnique et intra-européenne se disait mondiale, et dans laquelle les Africains qui n’avaient rien à y voir ont dû à leur corps défendant servir de chair  à canon, on ne peut espérer d’une descendante d’Amazone et compatriote de Béhanzin, meilleure éloge de la tempérance dans l’histoire.

Adenifuja Bolaji

Bléwu, une interprétation de l’oeuvre originale



¹selon une idée de la grandeur  sujette à caution, la grandeur des fauves de la jungle-monde

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