Le Rituel et le Technique : ce que révèle la comparaison entre l’«aparùn» béninois et le Zaji chinois

Voici deux types de performances qui, à  première vue, semblent appartenir au même univers : celui du dépassement physique, de l’équilibre extrême et de la maîtrise du corps. Pourtant, elles reposent sur des visions du monde profondément différentes.

D’un côté, nous avons une performance d’origine béninoise, de facture traditionnelle, connue sous les noms d’aparùn ou de dawè. Ces termes désignent en yoruba et en fongbè le bambou ou le support vertical sur lequel le danseur grimpe et évolue. De l’autre côté, nous observons des acrobates chinois évoluant dans un cadre résolument moderne, où dominent la précision technique, la coordination millimétrée et la discipline corporelle.

Ces deux formes spectaculaires interrogent non seulement notre rapport à l’art et au corps, mais aussi la manière dont les sociétés expliquent la performance humaine : par le recours au sacré ou par la maîtrise rationnelle des techniques.

L’« aparùn » : une performance enracinée dans le sacré

L’« aparùn » ne se réduit pas à une simple démonstration acrobatique. Il s’inscrit dans un univers symbolique, religieux et culturel précis.

Le danseur est souvent revêtu de signes distinctifs évoquant la protection ou la tutelle de certaines divinités traditionnelles, notamment la figure de Shango, reconnaissable à ses attributs et à la prédominance des couleurs rouges. Les gestes, les rythmes, les accessoires et certaines séquences chorégraphiques ont une portée propitiatoire : ils visent à invoquer protection, puissance ou bénédiction.

Dans cette logique, la réussite de la performance ne dépend pas uniquement de l’habileté physique de l’artiste. Elle est aussi pensée comme le résultat d’une médiation avec des forces invisibles. Le corps du performeur devient alors le lieu de rencontre entre le visible et l’invisible, entre l’effort humain et le monde spirituel.

Cette dimension ne doit pas être comprise uniquement sous l’angle du « folklore ». Elle traduit une conception du monde dans laquelle l’homme n’est jamais totalement séparé du sacré.

Les acrobaties modernes chinoises : le triomphe de la méthode

À l’opposé, les acrobaties modernes chinoises se présentent dans un cadre radicalement différent.

Ici, l’environnement, les outils, l’organisation spatiale et la scénographie témoignent d’une culture de la technicité. La performance repose sur des années d’entraînement, une discipline rigoureuse, une connaissance fine du mouvement et une coordination collective extrêmement élaborée.

Aucune référence explicite à des forces surnaturelles n’accompagne l’exploit. Pas d’incantations, pas de rituels religieux, pas d’invocation d’esprits protecteurs. Tout semble renvoyer à la méthode, à la répétition, à la science du corps et à l’ingénierie du mouvement.

Les gestes apparaissent souvent plus dangereux, plus précis et plus complexes. Les artistes donnent l’image d’une maîtrise quasi mathématique de l’espace : équilibre, vitesse, synchronisation et géométrie corporelle se combinent dans une démonstration spectaculaire de compétence humaine.

Dans cette perspective, l’exploit est attribué avant tout à l’entraînement, à la connaissance technique et à l’organisation rationnelle.

Une question sensible : spiritualité et progrès sont-ils incompatibles ?

La comparaison entre ces deux univers conduit à une interrogation délicate, mais essentielle : pourquoi certaines sociétés continuent-elles d’interpréter la performance à travers le prisme du spirituel, tandis que d’autres mettent exclusivement l’accent sur la technique et la science ?

La question devient plus incisive lorsqu’on observe que les performances les plus impressionnantes, les plus sophistiquées technologiquement et les plus universellement admirées sont souvent produites dans des cadres où l’explication rationnelle domine.

Faut-il alors conclure que le recours à la magie, aux incantations ou aux explications spirituelles constitue un frein au progrès scientifique ?

La réponse mérite nuance.

Le danger n’est pas la spiritualité, mais le remplacement du savoir par la croyance

Toutes les civilisations ont connu des formes de pensée spirituelle. La Chine elle-même possède une longue histoire religieuse et symbolique : taoïsme, bouddhisme, confucianisme, cultes ancestraux. L’Europe scientifique est née dans des sociétés profondément chrétiennes. Le Japon moderne conserve également des traditions spirituelles puissantes.

Le problème n’est donc pas l’existence du sacré dans une culture.

Le véritable enjeu apparaît lorsque l’explication spirituelle remplace l’effort de compréhension rationnelle ; lorsque la croyance dispense de l’apprentissage, de l’expérimentation ou de la méthode ; lorsque l’on attribue au miracle ce qui devrait relever de l’entraînement, de l’organisation ou de la recherche scientifique.

Une société progresse lorsqu’elle développe des institutions capables de transformer l’expérience en connaissance : écoles, centres de recherche, transmission technique, culture de la discipline, valorisation de l’innovation et de la critique intellectuelle.

L’Afrique face à son propre défi historique

L’Afrique possède d’immenses richesses culturelles, artistiques et spirituelles. Ses traditions ne doivent ni être méprisées ni caricaturées. Cependant, le défi contemporain consiste à éviter que certaines représentations du monde enferment les populations dans une dépendance excessive au mystique, au détriment de la formation scientifique et technique.

Le progrès ne demande pas l’abandon des cultures africaines. Il exige plutôt une réorientation des priorités :

  • valoriser l’éducation scientifique ;
  • promouvoir la recherche et l’ingénierie ;
  • encourager la rigueur et la discipline ;
  • investir dans les technologies ;
  • distinguer clairement le domaine de la foi et celui de la connaissance vérifiable.

Autrement dit, une culture peut conserver son âme sans renoncer à la rationalité.

Entre mémoire et modernité

L’« aparùn » béninois et les acrobaties modernes chinoises ne racontent pas seulement deux formes de spectacle. Ils révèlent deux manières d’habiter le monde : l’une où le corps dialogue avec le sacré, l’autre où il devient l’objet d’une maîtrise technique presque scientifique.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir quelle culture est « supérieure », mais plutôt laquelle parvient à transformer l’admiration du spectacle en puissance de connaissance, d’innovation et de progrès collectif.

Car les nations qui dominent le monde contemporain ne sont pas nécessairement celles qui ont abandonné toute spiritualité. Ce sont surtout celles qui ont appris à ne plus confondre la foi avec l’explication du réel.

Ajani Bokɔsà

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