
Lorsque nous entreprenons d’écrire nos langues africaines, nous le faisons souvent sous une contrainte invisible : celle du regard du colonisateur. Nous n’écrivons pas d’abord pour nous-mêmes, pour nos communautés ou pour les locuteurs de nos langues ; nous écrivons encore, consciemment ou non, en fonction des habitudes de lecture héritées de la colonisation.
Cette situation se manifeste notamment dans notre rapport à l’écriture. Nous avons pourtant élaboré, parfois au prix de longues recherches et de nombreux efforts, des systèmes alphabétiques adaptés aux réalités phonétiques de nos langues. Mais une fois ces outils mis en place, nous hésitons à les utiliser pleinement. Nous continuons à privilégier les conventions orthographiques occidentales, en particulier françaises, comme si elles demeuraient la norme ultime de légitimité.
Ainsi, nous écrivons souvent Dossou au lieu de Dosù, Djossou au lieu de Jɔsù, alors même que ces graphies locales rendent plus fidèlement la prononciation réelle des mots. Nous adaptons nos langues aux habitudes visuelles du français plutôt que d’assumer pleinement leur logique propre.
Le phénomène est encore plus frappant lorsqu’il s’agit des noms de lieux. Nous continuons à employer et à reproduire des désignations coloniales qui déforment parfois profondément les appellations originelles. Sans même nous en rendre compte, nous perpétuons des transcriptions élaborées par l’administration coloniale, alors que nos propres formes sont souvent plus précises, plus cohérentes et plus porteuses de sens culturel.
Ainsi, nous disons et écrivons :
- Cotonou au lieu de Kùtɔnù ;
- Abomey (ou Abomé) au lieu de Agbomɛ̀ ;
- Calavi au lieu de Kandófi ;
- Ahémé au lieu de Hìn ;
- Ouémé au lieu de Wèmé.
Ces exemples illustrent une réalité plus profonde : même après le départ du colonisateur, nous continuons souvent à reproduire les mécanismes symboliques de la domination coloniale. L’aliénation ne se maintient plus seulement par une contrainte extérieure ; elle survit aussi à travers nos habitudes, nos réflexes linguistiques et notre manière de nous représenter nous-mêmes.
Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement tout héritage historique, mais de prendre conscience de la valeur de nos propres langues et de nos propres systèmes d’écriture. Une langue ne se libère véritablement que lorsqu’elle cesse de chercher sa validation dans le regard de l’autre. Respecter nos alphabets, nos graphies et nos toponymes authentiques, c’est affirmer notre souveraineté culturelle et intellectuelle.
Le moment est venu d’engager une réflexion collective sur notre rapport à nos langues. Écrire nos mots comme ils se prononcent, nommer nos lieux selon leurs désignations véritables et transmettre ces formes aux générations futures constituent des actes de réappropriation culturelle. Ils participent à la reconstruction d’une conscience linguistique décolonisée, fondée sur la confiance en nous-mêmes et sur la reconnaissance de notre propre patrimoine.
Car une langue que l’on écrit selon ses propres règles est une langue que l’on respecte. Et un peuple qui respecte sa langue renforce sa capacité à penser, à créer et à se définir par lui-même.
Au terme de cette brève critique de la raison graphique, nous pouvons alors reposer la question sous cette forme : « Pourquoi Jɔsù va-t-il de Kùtɔnù vers Hìntɔnù ? »
Sans mentionner le fait de regarder derrière, car regarder derrière, c’est savoir qui l’on est et d’où l’on vient. Et, au risque d’une redondance, cela est déjà inscrit dans les mots, en attendant de pouvoir dire directement : « Etɛwùtù Jɔsù gosī Kùtɔnù bo dron do Hìntɔnù », sans avoir de comptes à rendre à personne.
Aklatatɔ Béɖèglá
