Afrique : Ouattara et l’Occident, ou le Double Jeu de Compensation

Alors que constitutionnellement et moralement, les Ivoiriens dans leur écrasante majorité ont plus de raisons de se plaindre aujourd’hui de Ouattara que de Gbagbo jadis, il n’y a curieusement ni une opposition audible ni des combattants contre l’usurpation de pouvoir et le climat de crimes instauré par celui-là. Où sont les rebelles d’antan, les Soro Guillaume et compagnie, ceux qui se battaient prétendument contre la dictature et pour la Démocratie en Côte d’Ivoire ?

Certes, sur le versant oriental de notre côte du Golfe de Guinée, en raison de la morphologie ethniquement clivée des Etats, existe une ligne de fracture politique régionalement déterminée. L’une des caractéristiques culturelles de cette ligne de fracture est la valorisation de l’éthique va-t-en guerre par les Nordistes au détriment de l’unité voire la paix nationale, et ce au nom de leurs aspirations présidentielles plus ou moins légitimes. Les conditions historiques d’installation des colons sur les côtes n’ont pas favorisé sociologiquement la partie sahélienne, plus repliée sur elle-même, et d’autant plus défiante envers le colonisateur européen et sa culture qu’elle est marquée par l’influence musulmane. Sauf au Ghana, les politiques de correction de ce déséquilibre ont fait défaut, si elles ne l’ont pas aggravé. Le dévolu jeté sur le pouvoir présidentiel par les Nordistes de cette partie de l’Afrique de l’Ouest peut s’expliquer par un réflexe de compensation.

Cette tendance se voit actuellement au Bénin, où les mêmes personnes qui ont vu et toléré sinon soutenu en 2011 l’usurpation du pouvoir par un président nordiste se rebellent aujourd’hui contre le spectre présumé de la même usurpation. La forte sensibilité à l’accaparement régionaliste du pouvoir chez les Nordistes du golfe de Guinée est historiquement marquée par l’éthique de la terre brûlée au travers de laquelle soit cette région détient le pouvoir soit elle entre en guerre au risque d’attenter à l’unité nationale et à la gouvernabilité du pays. Cela a été notoirement le cas de la Côte d’Ivoire, du Nigeria et du Togo. Et, au Bénin, on ne peut pas dire que ce soit par hasard que, en soixante ans d’indépendance, dans un contexte de prévalence tenace du régionalisme, les Nordistes,  quoique minoritaires démographiquement, aient détenu le pouvoir présidentiel pendant presque quarante cinq ans, contre un peu plus de  15 ans  aux Sudistes ! D’ailleurs l’instabilité politique qui régna au Dahomey jusqu’en 1972  n’est pas étrangère à cette sensibilité forte chez les Nordistes à l’accaparement du pouvoir présidentiel.

C’est dire que le calme plat qui règne en Côte d’Ivoire actuellement et qui contraste avec la ferveur guerrière du temps de Gbagbo pour des raisons qui sont objectivement au moins aussi graves n’est pas étranger au fait que ce soit un Nordiste qui y détient le pouvoir présidentiel. Pour autant, on ne saurait sous-estimer le rôle de la France dans le sort d’un dirigeant de Côte d’Ivoire et son régime, qu’ils soient endurés par le peuple ou au contraire la cible d’une rébellion plus ou moins armée avec une forte audience internationale.  Si le dévolu jeté sur l’accaparement du pouvoir présidentiel par les Nordistes ressortit d’une compensation, la tendance du colon à prêter main forte à cette compensation, voire à s’en faire activement complice — on l’a vu au Nigeria où la puissance colonisatrice, la Grande Bretagne, a toujours trahi sa préférence envers les dirigeants du Nord, jusque et y compris lors de la guerre du Biafra, mais aussi dans les colonies francophones, au Togo, au Bénin, ou en Côte d’Ivoire où les dirigeants assassinés ou déchus étaient du Sud, tandis que ceux qui furent adoubés ou intronisés du Nord — cette tendance vicieuse à son tour prend l’allure d’une compensation inverse comme inspirée par un désir de réparation rétrospective ; même s’il faut souligner que la facilité des Blancs à pactiser avec certaines régions d’Afrique en vue de la perpétuation du colonialisme est inversement proportionnelle au degré d’acculturation de celles-ci.

Quoi qu’il en soit, la scandaleuse bienveillance dont jouit M. Ouattara en Occident et plus particulièrement en France, malgré son palmarès criminel, est l’expression et la preuve de ce double jeu de compensations.

Aïcha Bachabi

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