Enseignement Supérieur au Bénin : Clarification à propos de ‘’Fermeture de Filières » !

UAC, Bénin

par ADJILE SEGLA Aimé, UAC-Max-Planck Institute

Le 17 décembre 2020, après les cérémonies du lancement du cinquantenaire de l’Université du Dahomey / Université d’Abomey-Calavi, le recteur de l’université d’Abomey-Calavi, Maxime da CRUZ, face à la presse, aurait utilisé un mot, le mot ‘’filière’’ pour dire qu’il pourrait s’en trouver de fermée ou suspendue. Nous pensons que le recteur est de bonne foi et qu’il voulait certainement dire ‘’offre de formation’’. Le propos a pu être à l’origine des polémiques qui vont bon train actuellement au sein de l’élite intellectuelle. Lorsqu’on lit attentivement l’article le plus partagé distribué par le site internet lespharaons.com, on voit bien que c’est le journal lui-même qui choisit son titre comportant le groupe de mots «suppression des filières jugées inutiles… ». Dans le corps de l’article, le journaliste reprend le questionnaire et emploie « filières jugées inutiles » pendant que le recteur, dans ses réponses, parle plus souvent d’offres à « mettre de côté, au besoin de l’actualiser, de la réorienter » ou bien, lorsqu’il parle de filière, il dit bien « la création d’une filière doit répondre à des besoins». Il n’y a donc pas d’équivoque. La filière qui signifie aussi structure d’enseignement d’une science ou discipline ne saurait être fermée d’emblée / définitivement. C’est l’offre de formation qui peut être fermée, éteinte définitivement ou suspendue, pas la filière qui elle, peut être dormante, redéployée au besoin, mais jamais éteinte en tant que discipline!

Le recteur, en parlant de cette façon de ‘’filière’’, nous renvoie apparemment au cas finlandais où les filières, c’est-à-dire les matières ou les disciplines, disparaissent, sont ‘’supprimées sans être fermées’’ puisqu’elles sont redéployées ou conjuguées autrement. Au fait, elles ne sont plus enseignées en Finlande comme auparavant, sans liens entre elles mais enseignées autrement. Par la nouvelle réforme, la Finlande  n’enseigne plus en effet de matières isolées mais enseigne plutôt la vie et les liens complexes entre les choses dans le vécu quotidien. Cela correspond aux nouvelles aventures de la pensée en épistémologie où l’interdisciplinarité et la pluridisciplinarité sont en vogue, les cloisons entre les sciences sautent, ce qui permet de mieux cerner la complexité des problèmes des temps modernes. Ainsi,  les mathématiques deviennent obligatoires pour tous indistinctement autour d’un besoin précis. Ce n’est pas la matière qui détermine une classe mais plutôt un besoin de la vie réelle. Par exemple, si le besoin dans la société est ‘’l’expertise nécessaire pour évaluer l’impact environnemental’’,  les filières ou matières nécessaires sont convoquées, les mathématiques, la géographie, l’écologie, la biologie, etc. dans ce cas précis. Ainsi, tous les élèves en ‘’classe d’expertise d’impact environnemental’’, avant de devenir des étudiants, maîtrisent les mathématiques liées au besoin identifié de sorte qu’ils sont capables de développer des modèles mathématiques dans des études de cas d’impact environnemental. Dans notre propre pays au contraire, les étudiants bacheliers venus des terminales non scientifiques ont des lacunes en mathématiques, ne l’ayant pas sérieusement pratiquée au cours secondaire où l’enseignement en classes littéraires est ‘’cloisonné / isolé et ainsi, ne peuvent embrasser les nouveaux métiers technologiques innovants et plus professionnalisants en géographie et en écologie par exemple. Ce déploiement de matières en pluridisciplinarité et interdisciplinarité à la finlandaise peut l’être aussi autour d’un autre besoin comme par exemple ‘’la didactique des sciences’’. Suivant la démarche finlandaise, les matières convoquées dans ce nouveau cas sont l’histoire des sciences, les mathématiques, la biologie, la chimie, la physique mais en même temps les langues, la  sociologie-anthropologie de la connaissance, la philosophie, la logique, – des domaines de lacune des classes scientifiques au secondaire -, etc., de façon à outiller tous les apprenants indistinctement à la didactique des sciences en lien étroit avec les cultures locales, ce qui est plus pragmatique, plus efficace et de proximité pour les apprenants. On peut faire autant pour d’autres besoins de la société qui convoquent d’autres filières. C’est à vrai dire tout cela que le recteur de l’Université d’Abomey-Calavi, Maxime da CRUZ, voulait signifier. Il visait sûrement la problématique des redéploiements de filières ou de matières sans fermeture cependant que des offres de formation inadéquates peuvent quant à elles être suspendues, fermées / supprimées.

On peut parler de même de quotas dans chaque filière compte tenu des nouveaux besoins dans le pays sans ‘’fermer’’. La France et d’autres pays le font. Par exemple, en France, un nombre d’étudiants limité sont admis à la Fac de médecine suivant les besoins chaque fois calculés du pays (Planification nationale). Dans notre pays, à  chaque rentrée universitaire ou suivant un plan quinquennal, on pourrait décider, compte tenu du nombre de diplômés déjà sur le marché depuis une dizaine d’années par exemple, que les quotas soient pour géo 50 étudiants en fac de première année, droit 75, sociologie 150, philo 70, histoire 100, math-physique 1500, biologie 2000, linguistique 300, etc., au lieu des 3000 à 6000 étudiants reçus actuellement de façon discontinue dans presque toutes les filières. On peut réussir sans fermer les filières parce que la société a besoin de toutes les filières.

Le problème est délicat. Nous devons faire très attention au retour de manivelle qui peut au contraire broyer alors qu’on pense être de bonne volonté pour réformer. Nulle part au monde, on ne saurait parler de fermeture d’enseignement de sciences. Personne ne peut en effet imaginer la société moderne d’aujourd’hui sans l’apport de Socrate, de Platon, de Kant, de Chomsky et plus récemment de la cognitique et de la cybernétique, lesquelles ont donné l’informatique, la robotique et maintenant l’Intelligence artificielle, c’est-à-dire la Systémique-Logiciels. Dans le mot logiciel, il y a la logique tirée du logos c’est-à-dire le discours verbal et donc par conséquent, la révolution technologique informationnelle actuelle nous vient tout droit de la linguistique et de la philosophie. C’est bien ainsi que la robotique, l’électronique et l’informatique n’auraient été possibles que par le discours verbal calculé / mathématisé désormais formalisé dans l’incontournable logique des propositions ou l’algèbre de Boole.

Au contraire, si l’humanité mettait plus de moyens dans les sciences humaines à commencer par la sociologie, le géo-environnement, la philosophie, la psychologie, le civisme,…le monde connaîtrait moins de gens détraqués, désorientés et fous, de réelles menaces pour la sécurité. Investir dans les sciences humaines apporterait assurément plus de vie harmonieuse et intelligente, ce qui serait moins coûteux pour la société (civisme, socialisation, écologie et éthique, droiture, intégrité, moins de corruption, etc.). Il est clair que pour bien être et bien penser il faut lire Hampaté Bâ, Wole Soyinka, Camus, Chinua Achebe, Hugo, Labou Tansi, Modiano, O.B-Quenum, etc.  Nos sociétés qui peinent toujours à sortir de la post-colonie, tout en posant le problème non moins pertinent de l’employabilité de l’étudiant diplômé, doivent rester vigilantes pour déjouer la tendance néocoloniale et mondialiste à ne former pour nos Etats que des personnes ‘’faber’’, atones intellectuellement, des personnes incapables de conception et d’abstraction, malléables et qui ne résisteraient pas à  la domination facile des pays. Dans le débat qui a lieu, il y a parfois comme un fort relent d’anti-intellectualisme et  on peut craindre les ‘’fermetures’’ à tous azimuts, par la force, comme au Cambodge où des millions d’intellectuels ont été envoyés à la campagne au motif qu’ils ‘’bavardaient’’ et qu’ils n’aimaient pas les champs. Plus sérieusement, les réformes et modèles néolibérales / ultralibérales souvent avancées dans l’euphorie ont déjà suffisamment prouvé des revers qui déshumanisent la société comme aux USA et, ce qui est intelligent pour nous, serait plutôt de tirer de ces dérives constatées ailleurs des leçons afin de les éviter. Ce sur quoi il faut donc insister, c’est de ne jamais oublier que la locomotive de l’évolution de l’humanité est tirée de tout temps par les humanités pour des buts qui restent humanistes, inviolables et incompressibles.

Cela n’enlève pas pour autant que le problème de l’employabilité des diplômés de nos universités soit réel mais sa résolution est tout sauf simpliste. D’abord, si sa solution tarde, il y a notre part de responsabilité en tant qu’acteurs de l’université. L’autorité de l’Etat qui s’en est saisi ne dit rien de nouveau. Nous savions tout cela avant elle. Notre défaut, c’est de nous taire, feindre de ne pas voir et laisser pourrir la situation, ce qui permet actuellement à l’autorité de l’Etat de saisir une situation réelle pour nous smasher opportunément. Nos autorités à l’université n’ont pas toujours été responsables et visionnaires pour anticiper et éviter qu’on nous smashe à l’occasion. L’ex-Ministre Atanasso puisa toute sa force et sa verve contre l’institution universitaire à partir de cet état de fait. Beaucoup parmi nous soulèvent depuis des décennies ces questions touchant à l’académie, à la pédagogie, aux offres de formation pour la plupart trop théoriques, au vivre ensemble, aux évaluations, aux harcèlements, à la mauvaise gestion, etc., mais ils sont pris à partie, voire isolés. Nos autorités ont continué de couvrir par exemple des offres de Licence, de Masters et des Thèmes de dissertation de Doctorat ‘bidon’ juste pour des intérêts égoïstes. Le gouvernement antérieur avait pu mobiliser plusieurs milliards d’aides venant des fonds souverains arabes pour construire une université d’agriculture. La gestion catastrophique des ressources est digne d’un polar où des marchés ont été confiés par des ministres et universitaires à des gens qui n’ont jamais construit des bâtiments universitaires. Résultats, notre pays est décrédibilisé profondément par ce donateur bienveillant sur ses ambitions de modernisation de ses universités. On pourrait écrire tout un livre sur nos irresponsabilités. Mais nous croyons qu’il nous faut maintenant rester lucides pour entendre des « mots durs » assez souvent injustes de la part du Président mais parfois vrais même si c’est dans son éthos tout en étant dans la réflexivité et la pro-réactivité afin de proposer nous mêmes les solutions efficientes pour éviter de subir. Nous ne croyons pas  qu’une approche centrée sur nous-mêmes et qui consiste à refuser l’écoute du Président par l’affrontement mènera à un bon résultat. Il faut proposer et amener l’autorité à venir à nos solutions.

Les redéploiements ou adaptations de filières ou matières, les rééquilibrages, suspensions ou fermetures d’offres, etc., ne peuvent cependant suffire. La complexité du problème est telle qu’à moins que les dirigeants actuels et futurs manifestent une audace particulière pour décoloniser nos pays ou à minima réussir à arracher de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) des concessions de débouchés et de marché qu’ils protègent à l’interne, au niveau régional et africain, le problème ne sera qu’atténué. Il persistera. Au fait, les diplômés qui ne trouvent pas du travail peuvent en réalité en trouver. S’ils ne trouvent pas,  il y a bien des raisons que la décolonisation seule peut dénouer. Sans être limitatif, au nombre des raisons il y a :

  • l’écosystème des entreprises et industries dans notre pays est étriqué, quasi inexistant et ne peut absorber les vagues successives de diplômés qui sortent des universités,
  • à supposer qu’un étudiant de la Fllac, de l’Epac, de la Fsa ou de la Fast innove et mette sur le marché un produit, le produit est déloyalement concurrencé par des produits du même type à très bas coûts venant de l’étranger – Même les élèves sortis des lycées techniques peinent à trouver du travail. Et tenez ! A l’avènement du Covid-19, il y a eu le boom de la production locale de masques. Dès que les masques chinois à bas coûts ont envahi nos contrées, la production locale a drastiquement baissé. Elle s’éteint petit à petit en ce moment -,
  • dans les conditions d’un franc CFA arrimé à l’Euro fort, les hommes d’affaires préfèrent jusqu’à nouvel ordre importer des produits plutôt que d’investir localement dans l’industrie pour embaucher massivement les diplômés,
  • enfin, il n’existe sur place aucune banque d’investissement pour accompagner les diplômés.

La vraie bête responsable du chômage massif des diplômés, ce n’est certainement pas l’université mais plutôt la macro-économie et la politique d’Etat. Qui est premier en charge de la macro-économie et de l’indépendance des pays? La Gouvernance étatique bien entendu ! En plus de décoloniser les pays, il faut penser à une restructuration en profondeur de l’éducation nationale depuis les classes du primaire sur la base de deux critère de tri : d’un côté, le savoir pour conduire continuellement les plus aptes à l’abstraction à l’université du savoir pour la recherche fondamentale et de l’autre côté, le savoir-faire pour conduire les apprenants à l’apprentissage pour des métiers au niveau du CM2 et de la troisième puis au niveau de la terminale à l’université technologique pour l’enseignement pratique et la recherche-développement (Sègla et Fandohan 2020). Pour le lancement des 50 ans de l’université, le 17 décembre 2020, il y a eu de très belles contributions intellectuelles sur le sujet de l’enseignement supérieur en général, les unes écrites, d’autres dans un film documentaire qui passe sur l’Ortb. Les productions écrites sont publiées dans une Revue Spéciale, le “Magazine Spécial 50 ans Uac”. Les contributeurs dont Réné Ahouansou, Simon-Narcisse Tomety, Augustin Ainamon, Maxime da Cruz, Michel Boco, Bio Bigou, Sylvain Chogou Kpénavou, Norbert Hounkonou, Belarmain Fandohan et moi-même, ont produit de belles plumes. En remerciant ici ces éminentes personnes, nous recommandons à tous la lecture de leurs réflexions mémorables qui, nous l’espérons, seront refondatrices de l’université du 21e siècle dans notre pays.

Voilà brièvement notre modeste contribution au débat en ce qui concerne le problème de la fermeture ou non de filières et d’offres de formation.

ADJILE SEGLA Aimé, UAC-Max-Planck Institute, décembre 2020

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