Élection et Érection de Bouc-émissaires, Etude de Cas : Bénin, Nigeria et Afrique du Sud

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La recherche ou l’élection – voire l’érection – d’un bouc-émissaire est souvent le signe d’un malaise d’une insuffisance  intrinsèque sinon le chant du cygne d’un régime ou d’une nation en difficulté.

On l’a vu avec l’Allemagne nazie qui, au comble de ses délires de grandeur, a élu une diversité de catégories sociales comme bouc-émissaires : Juifs, homosexuels, communistes, etc…, élection étayée par un discours, celui de l’exclusion des dégénérés et une idéologie, celle de la supériorité raciale. La suite, on la connaît, le monstre de haine et de fureur s’effondra sous le poids de ses excès et de son délire de grandeur.

En Afrique aussi la bouc-émissarisation  d’une catégorie sociale, basée souvent sur les fictions identitaires héritées du passé colonial, rythme la vie des populations, au gré des crises ou des échecs politiques et économiques. Si, en Europe, les violations des droits de l’homme et des individus – y compris le droit de vivre – ont pu avoir cours au 21ème siècle  sans même parler du 20ème elles ne l’ont été que dans des contextes de guerre – guerres mondiales, guerre des Balkans, etc…  Or, en Afrique, ces violations se produisent en plein jour en temps de paix. Elles consistent en des violences, et des traitements barbares infligés à des individus ou à des groupes sociaux issus de catégories vivant sur le sol d’un Etat au seul motif qu’elles sont présumées d’origine étrangère.

Depuis les indépendances, et en dépit de la sacralisation du dogme de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme en cheville avec le discours convenu de la fraternité négative des Noirs Africains (fraternité dans et par le mal subi aux mains des Blancs et des Arabes), les rapatriements d’Africains ont rythmé la vie de maints Etats et mis en branle le frêle équilibre des rapports interafricains. Ils sont souvent le point d’orgue d’un régime de harcèlement et de vagues  de violences plus ou moins persistantes et graves contre les catégories  stigmatisées, désignées à la vindicte nationale comme étant la source évidente de tous les maux. Ces emballements nationalistes de nature régressive  se manifestent surtout dans les Etats relativement bénis par une manne agricole ou minière prisée par le système capitaliste international et pourvoyeuse de rente – café, cacao, pétrole, diamant, uranium, etc… ; ces Etats –  constituent des points focaux des circuits de migrations intrafricaines, à partir de régions moins nanties ou moins sollicitées par le programme de pillage concerté de l’Afrique.

Ainsi, des pays comme le Gabon, la Côte d’Ivoire dans le giron francophone,  mais aussi le Nigeria, le Ghana, et l’Afrique australe dans l’espace anglophone ont été des lieux d’effervescence migratoire, accompagnées de loin en loin et de façon sporadique de soubresauts de rapatriements.

Les manifestations de violence et les actes de barbarie que la presse qualifie d’actes de xénophobie en Afrique du Sud traduisent bien la montée d’un désir voire d’une volonté d’élection de bouc-émissaire utilisée par les pouvoirs publics comme exutoire à une frustration dont les causes sont d’autant plus ineffables  qu’elles sont  ailleurs. A travers ces violences et actes de barbarie d’une autre époque qui frappent exclusivement les Noirs africains, et qu’il serait plus judicieux de qualifier de négrophobie africaine, ce qui est surtout non-avoué et que la bouc-émissarisation des autres Africains est censée voiler, ce sont les conséquences fatales de la fausse libération du joug raciste de l’apartheid négociée sous la houlette chloroformée de Nelson Mandela. La mythification de la personne  de ce dernier astucieusement opérée par les media occidentaux comme une figure de sagesse et de tolérance universelle, dans le cadre biaisé de ce qu’on a appelé la nation arc-en ciel  recouvre un  passif politique dont les effets se ressentent dans la société sud-africaine d’aujourd’hui, et l’expression déniée  se traduit en ces violences contre les ressortissants des autres nations africaines.

Le contrat politique béni par la figure vénérée de Nelson Mandela qui a permis à la minorité blanche de conserver la quasi-totalité des richesses du pays a généré de profondes frustrations. Aujourd’hui, passé l’euphorie de la soi-disant libération,  incapables de contenir plus longtemps  les effets ontologiquement déstabilisants et socialement dévastateurs de cette frustration, les Sud-Africains se défoulent contre leurs « frères » africains.

Le même phénomène de bouc-émissarisation  de l’étranger s’observe actuellement au Nigeria avec le pouvoir Buhari. Tout à coup, le Nigeria découvre que son petit voisin, le Bénin, avec lequel pourtant il a signé des accords d’appartenance à un espace dit de coprospérité,  porte ruine à son économie. Alors que la question de la contrebande transfrontalière,  et l’identité d’Etat voyou du Bénin ne date pas d’hier, le Nigeria découvre que son petit voisin de l’est est la cause de tous ses malheurs. Alors, il décide d’en finir avec cet état de choses. Au nom de la réussite de sa nouvelle politique agricole axée sur l’autosuffisance alimentaire,  le gouvernement Buhari entend mener la guerre contre ce qu’il qualifie de sabotage délibéré de l’économie nigériane, à savoir l’introduction  de produits concurrents dans le pays par la contrebande et dont le bas coût ruine les productions locales. De façon unilatérale, et sous prétexte d’un exercice militaire, le Gouvernement Buhari ferme ses frontières – toutes en théorie, mais en pratique et en réalité, celles communes avec le Bénin. On peut poser la question de la part de motivations ethniques ou culturelles dans l’inspiration de ces  décisions, lorsque l’on sait qu’une telle mesure n’a jamais été prise  en quinze ans de présidence « chrétienne sudiste » ; et que le Bénin dont le port se situe au Sud, à proximité de la capitale économique du Nigeria, est perçu comme un pays sudiste à dominance identitaire chrétienne. De même, les internautes ont pu voir abondamment circuler sur les réseaux sociaux une vidéo où, parlant en langue peule devant un parterre de dignitaires peuls et assimilés dont Monsieur Buhari lui-même, l’ancien Gouverneur de la Banque centrale du Nigeria,  devenu Emir de Kano, Sanusi Lamido Sanusi, qui a le projet agricole de reverdir le Niger, pays dont il se sent proche sous tout rapport, expliquait comment les pratiques contrebandières du Bénin  étaient nuisibles à l’économie du Nigeria et exhortait le pouvoir à mettre fin aux activités de cet état voyou, aussi voisin fût-il.

Mais au-delà et parallèlement à ces motivations culturelles –   ethniques et religieuses, –  qui comme chacun sait imbibent les actions politiques sous nos cieux indigents en idées ou théories politiques, il y a sans doute des raisons politiques, voire politiciennes  sous-jacentes à cette décision autoritaire et unilatérale qui n’a pas craint le coup de force diplomatique. Comme l’écrivait notre confrère Adenifuja qui s’interrogeait sur ce que cache la décision nigériane de fermer les frontières, « alors qu’il attend non sans une certaine tension le verdict de la cour suprême sur la contestation par le candidat de l’opposition PDP, Monsieur Abubakar Atiku de sa réélection, alors que la jeunesse et la grande majorité de ses concitoyens se morfondent du paradoxe de sa continuité inopérante à la tête d’un pays théâtre de mille et une violences atroces, de mille et une injustices sociales, ethniques, économiques, etc…Buhari, l’homme qui n’est jamais responsable de rien, préfère détourner les attentions vers les acrobaties de ses troupes à la frontière béninoise ».

Voilà qui jette une lueur crue sur  la dimension de bouc-émissarisation du Bénin par le Nigeria de Monsieur Buhari au principe de la décision unilatérale et autoritaire de fermer les frontières. Buhari a besoin de faire voir aux Nigérians, à l’Afrique et au monde qu’il est très engagé dans des actions diplomatiques voire militaires en rapport avec l’étranger, si possible même une confrontation militaire, afin que la naturalisation de son occupation lui apporte de façon objective le mieux disant ontologique dont il a besoin pour apaiser sa mauvaise conscience. Car pour un homme politique qui a assuré sa réélection à coups de corruption, de violences frauduleuses et d’instrumentalisation des institutions de la république, l’objectivité existentielle ne peut venir que de l’extérieur, plus exactement d’un engagement plus ou moins conflictuel avec l’extérieur. Les événements d’Afrique du Sud où des Nigérians — mais pas uniquement eux — sont victimes d’actes de barbarie, sont aussi pour Buhari, après plusieurs mois d’un silence de mort, une occasion bénie pour exister, afin de ressusciter voire de persister dans son être de Président à la réélection fort douteuse.

De ce point de vue, volontairement ou non, légitimement ou non, l’Afrique du Sud et le Bénin apparaissent comme deux bouc-émissaires ontologiques providentiels pour  la survie politique et morale de Monsieur Buhari. Preuve s’il en est que sous le masque de certains phénomènes de violence collective plus ou moins régressive ou de décisions diplomatiques ou politiques choc motivées en apparence, se cachent des logiques souterraines de bouc-émissarisation moins avouables.

Alan Basilegpo

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