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Vol de Sexe à Parakou : Dessous Féminins et Desseins Politiques d’un Fait Divers

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Les faits de vindicte populaire ne sont pas rares dans notre société. Lorsque la carence chronique de l’Etat à assurer le droit de tous à la sécurité au quotidien se conjugue avec l’ignorance populaire, on assiste à des phénomènes de procès fulgurants et spontanés souvent dramatiques. Dans la foulée d’une rumeur ou de faits avérés, une justice punitive fondée sur l’émotion et le sentiment du bon droit se met en branle. Foulant aux pieds les règles élémentaires de justice, dans une folie justicière naïve, la foule passe au-dessus de la victime telle une rafale affolée, et se fait justice dans une violence expiatoire et cathartique.

Que le crime supposé soit avéré ou au contraire relève de la rumeur, que la victime soit innocente ou réellement « coupable », il reste que les actes de justice spontanée violent le principe de base du code pénal d’un Etat de droit : à savoir que nul n’a le droit de se faire justice soi-même ! Du reste, comme les drames causés par les actes de justice spontanée le montrent, il n’y a jamais de bonnes raisons de se faire justice soi-même.

A l’évidence, dans ce phénomène transperce une double carence de l’Etat. D’abord la carence en matière de sécurité des personnes et des biens souvent désemparés et livrés à eux-mêmes ; et carence sur le plan de l’information sur les conditions et modalités d’administration de la justice. Cette façon que la foule a de s’en remettre à elle-même et à son verdict passionné en matière de justice et de sécurité, trahit en même temps qu’elle révèle une ignorance de fond et une incivilité involontaire.

Lorsque l’ignorance se combine à des manières de penser obscurantistes, à des croyances superstitieuses sur fond d’une vision animiste du réel, on assiste à un choc des rationalités. Ce choc peut générer des drames.

Ainsi en est-il de l’affaire du « Vol de sexe à Parakou » dont la presse s’est fait abondamment l’écho cette semaine. Hormis l’aspect de justice spontanée qui du reste finit bien, ce type de récit n’a rien de nouveau. Il est emblématique des récits du genre qui nourrissent le besoin populaire de croyance en la manifestation des forces occultes qui, dans une vision magique du réel, font irruption en permanence dans la réalité ordonnée du monde. Le sexe, la référence à l’imminence de l’examen du bac, la précipitation collective, tout cela campe le décor d’une allégorie de l’angoisse de la perte de jouissance avec en ombre portée l’exorcisme prémonitoire d’une révolte collective.

A y regarder de près, et à lire entre les lignes, cette histoire recèle une signification allégorique qui va au-delà de la superstition. En fait, ce récit « du vol de sexe » dans le Nord, est une production imaginaire collective qui en même temps qu’elle est indexée sur la réalité, en tant que relevant du fait divers, peut donner lieu à une interprétation symbolique sur le plan politique. Et ce, pas seulement à travers l’esprit inventif d’un romancier à l’imagination débridée, mais selon des principes et des éléments objectifs que le psychanalyste ou le sociologue le plus sérieux pourrait ne pas renier. En effet venons-en au récit lui-même. De quoi s’agit-il ?

L’histoire nous dit-on, se déroule entre une fille candidate au baccalauréat session de juin 2006 et deux femmes de nationalité nigériane. Cette jeune femme déclare la disparition de son sexe alors qu’elle s’apprêtait à prendre un bain. Aussitôt ses proches parents accourent pour faire le constat. A la question de savoir quels ont été ses derniers actes de la journée, celle-ci dit avoir salué deux femmes Yoruba au marché Azèkè peu avant son retour à la maison. Pour ses proches, c’est à n’en pas douter ces femmes qui sont à l’origine du forfait. C’est alors qu’une ’’brigade de recherche’’ spontanée constituée des habitants du quartier et autres badauds se met aux trousses des ’’voleuses de sexe’’. Les deux pauvres dames seront rattrapées plus tard au marché où elles étaient en train d’acheter des bidons et bouteilles vides. Ramenées de force au quartier Yarakinnin, les deux femmes Yoruba étaient sur le point de subir la hargne de ces badauds quand les éléments du commissariat central de la ville, informés, ont débarqué sur les lieux. Ils ont pu sauver les deux dames.

Selon un responsable de la Police on ne saurait parler de vol de sexe car aussitôt que la fille a déclaré la disparition de son organe, elle a été conduite à l’hôpital pour vérification. Mais les médecins ont constaté que le sexe était bien là. « C’est donc une histoire à dormir debout montée de toute pièce », conclut-il. Les deux femmes ont été libérées après quelques heures de rétention pour raison de sécurité.

A en croire le journaliste qui relate les faits, la semaine précédente, la ville de Djougou dans le département de la Donga a connu une histoire similaire de « vol de sexe »

Comme on le voit, les éléments signifiants du récit s’articulent en un tout allégorique bien ordonné. Comme dans tout récit symbolique, il y a d’abord le sens explicite qui constitue le fait divers en tant qu’objet d’information : une histoire pour le moins farfelue de « vol de sexe » qui donne lieu à une interpellation collective spontanée des suspectes. Cette interpellation qui vise à réparer le préjudice se saisit sans ménagement des coupables désignés selon un mode aussi arbitraire et irrationnel que le fait invoqué. N’eût été l’intervention salutaire des forces de l’ordre, à l’arbitraire aurait fait suite le drame irréversible. Des innocentes auraient été livrées à la vindicte de la foule, lynchées, soumises à la question sur la base d’un ensemble d’éléments factuels actuellement vides.

Mais le sens implicite de ce récit n’est pas vide, loin s’en faut. Le sociologue et le psychanalyste, peuvent y trouver matière à moudre leur grain. En adepte rénové de Lévy-Bruhl, le premier nous parlera de sociologie des mentalités, et le second, en disciple synthétique de Freud ou de Jung nous mènera au cœur de l’étiologie des psychoses et du sens politique des archétypes sociaux. A ces deux visions scientifiques classiques, on peut ajouter bien d’autres, comme celles du mythologue, du sémiologue, ou de l’anthropologue.

Mais le pouvoir heuristique de l’imagination et une bonne connaissance des réalités de notre pays suffit à réconcilier tous ces regards. A faire parler les symboles dans leur tension conjoncturelle et structurelle. A écrire le roman d’un fait divers passablement farfelu.

Du reste les éléments mis en jeu par le récit parlent d’eux-mêmes et pour eux-mêmes. Procédons par énumération.

  1. La protagoniste est une candidate au baccalauréat de cette année.
  2. La jeune femme allait prendre un bain…
  3. Les deux femmes suspectées sont Yoruba et nigérianes.
  4. Sur le marché les deux femmes achetaient des bidons vides…
  5. Aussitôt, les parents de la victime arrivent pour faire le constat…
  6. « Une histoire montée de toute pièce, » dit la Police.
  7. La ville de Djougou a connu une histoire similaire de « vol de sexe »

Dans le premier élément cette jeune femme figure le pôle de l’incertitude et de l’angoisse. La période des examens est chargée d’incertitudes. C’est aussi l’occasion de faire recours à toutes sortes de pratiques et d’opérations propitiatoires susceptibles de favoriser le succès sinon de le garantir. L’ennemi, comme il sied que tout Béninois normalement constitué en ait au sein de sa famille ou de ses proches, est toujours aux aguets, prêt à nous jeter un sort, à nous priver de nos chances de succès, à nous faire des crocs-en-jambe foireux. Tout cela génère l’angoisse. Mais la situation sociale et économique du pays n’est pas moins anxiogène.

Dans le deuxième élément, la fille allait prendre son bain lorsqu’elle constata la « disparition de son sexe. » Le bain est un moment de purification dans et par l’élément de l’eau qui rappelle le séjour primitif dans le ventre maternel. Des deux sexes, celui de la femme est le moins protubérant, le moins apparent. N’en déplaise à cette discrétion naturelle, on insinue ici la disparition de ce qui par nature n’apparaît pas, a fait vœu de non-apparition. On peut supposer que d’une manière tactile, la protagoniste a échoué aux portes de ce havre d’intimité. Elle a sans doute fait l’expérience déroutante d’une herméticité inhabituelle de ses voies génitales. Comme quand on vient chez soi pour découvrir que l’huissier en a fait condamner ou muré les entrées. Sans demander son reste, la femme crie à la perte de son organe sexuel. L’organe sexuel figure ici le pôle et la voie de la jouissance. La jeune femme se sent soudain privée de ce pôle, de cette voie par une sorte de voie de fait qu’elle subodore mystérieuse. Elle hurle au secours !

Le troisième élément prend un caractère de désignation typique et topique : on nous parle à la fois de Yoruba et de Nigérian. Les Yoruba sont une ethnie très versée dans le commerce ; d’où la référence au marché où ont été retrouvées les femmes dans ce qu’on peut considérer comme leur lieu naturel. En plus, vient la référence au Nigeria, pays frère et frontalier producteur de pétrole et sanctuaire du commerce régional dans lequel les Yoruba ont un rôle actif. Dans cette image, le pétrole lui-même fait figure de topique centrale, puisqu’il est au cœur de l’angoisse et du discours latent du récit. En effet tous les Béninois, et plus particulièrement ceux du Nord ont encore en mémoire les images terribles du drame de Porga qui symbolisent le manque brûlant de pétrole qui hante la pays. Manque brûlant qui de l’Affaire de la Sonacop dont le héros éponyme est un richissime homme d’affaire d’origine Yoruba à l’interdiction de la vente du kpayo, défraie la chronique, avec son lot de questions et d’incertitude : que ferons-nous sans le kpayo ?

Le mot kpayo lui-même résume dans sa phonétique sinon dans sa sémantique et son étymologie ce récit allégorie riche de sens. En effet le mot, qui a d’abord été utilisé pour l’alcool, avant de s’appliquer nominativement à l’essence frelatée aujourd’hui, sans entrer dans les détails, signifie en goun, « vagin coupé. » Or voici que la protagoniste, dans la crise d’angoisse soudaine qui s’abat sur elle, donne au mot kpayo son sens littéral. « Mon sexe est coupé ! » hurle-t-elle en sortant de son bain, affolée.

Le quatrième élément relevé dans le récit prolonge cette interprétation. En effet, les « voleuses de vagin » étaient en train d’acheter des bidons vides… Des Nigérianes suspectées d’un crime de lèse-kpayo qui achètent des bidons vides. Vides de quoi ? De kpayo, évidemment…

Et dans le cinquième élément, les parents qui figurent le pôle collectif apportent une caution sociale à ce qui n’aurait été au mieux qu’une psychose individuelle. Mais la psychose devient collective dès lors que le groupe familial, l’œil fou, n’écoutant que son cœur indexé sur ses angoisses économiques et sociales s’empare de la plainte hystérique de la protagoniste, en fait sienne et corps avec elle. Cette incorporation de l’hystérie a proprement valeur politique.

Le dénouement de la crise, par l’intervention salutaire de la police, la référence au constat rationnel fait dans un hôpital tout cela fait partie d’un discours politique que l’on peut mettre au compte de l’idéologie ambiante du changement qui privilégie, on le voit depuis quelque temps, le compte rendu objectif, le bilan, et le constat des experts.

Sous ce rapport, le sixième élément de l’allégorie prend tout son sens. La Police, par la voix d’un de ses responsables locaux, pense en effet que cette histoire aurait été montée de toute pièce. Cette hypothèse ne manque pas de pertinence. Mais dans la mesure où la ville de Djougou dans le Nord aurait connu déjà un cas similaire de « vol de sexe », il y a lieu de se demander quel sens donner à cette compulsion de psychose collective qui fait boule de neige dans le Nord ?

Voilà une histoire qui met en scène la disparition du sexe. Dans une logique de régression, la disparition du sexe réfère chez Freud l’angoisse de castration consécutive à la découverte de la différence des sexes. Cette angoisse se traduit chez le petit garçon par la peur de l’ablation, et chez la fille, par la peur du manque. Dans le récit du « Vol de sexe » tel qu’il est rapporté, on nous parle de sexe volé donc qui a disparu. Il semblerait que nous ayons affaire à une angoisse d’origine masculine donc sociale, transférée, par déplacement sur une femme. Ce déplacement symbolique peut s’expliquer diversement. Si la symbolique du sexe masculin est celle de la virilité, la force, la capacité à pénétrer, et à posséder, celle du sexe féminin est plus chargée de représentations liées à la vie et à la mort, donc autrement plus existentielles. Le transfert peut avant tout pointer cette forme d’angoisse. Il peut avoir aussi une fonction narratologique et rhétorique. En effet, à moins de s’exposer au risque du ridicule de l’impuissance, un homme aurait du mal à convaincre de la disparition de son sexe, alors qu’une femme dont l’organe génital est par nature en creux peut donner à cette affirmation un sens qui défie l’imagination. Dans la mesure où, touchant au sexe et à l’intimité l’administration de la preuve d’une disparition en cette matière délicate évite toute recherche poussée, on peut comprendre que le transfert de cette angoisse à l’origine masculine sur la femme est plus commode. Mais quelle qu’en soit l’origine générique, cette histoire est avant tout l’allégorie d’une angoisse de manque, générée par la prise de conscience d’une nouvelle époque.

En fait, et pour conclure disons que quel que soit le regard qu’on emprunte pour analyser le phénomène : sociologue, psychanalyste, mythologue, anthropologue, romancier etc.… on ne peut pas ne pas admettre que tout tourne autour du kpayo. Sur fond d’un élément d’angoisse présent et futur. Le drame de Porga demande à être exorcisé. Le génie collectif, plus intelligent et généreux que la bonne volonté des Pouvoirs publics y pourvoie. Mais semble-t-il, l’angoisse de privation, et le signe avant-coureur d’une confrontation se laissent aussi décrypter dans ces scénarii d’exorcisme où, à travers la désignation d’un coupable idéal et la vindicte populaire, la population cherche avant tout à se protéger d’un traumatisme, et d’une peur du manque.

Aliou Kojovi

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