Publié dans Essai

Zimbabwe : Grâce et les Hommes

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Ah , donc les militaires savent faire un coup d’Etat au Zimbabwe ! Ça faisait des lustres que le bon sens attendait cela. Et puis tout à coup, la chose est possible. Les manigances de transmission du pouvoir à son épouse, Grace, par Mugabe ou plus vraisemblablement par les malins alchimistes politiques de son entourage, ont sonné le coup de grâce du long sommeil politique de l’Armée…

Et soudain, les yeux des militaires zimbabwéens ont  vu leur nez. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mieux vaut tard que jamais dira-t-on.  Mais attention, le bon sens et la raison politique sont-ils au diapason au Zimbabwe ? Autrement dit, les militaires auraient-ils décidé de monter au créneau si, au lieu d’une femme – fût-elle celle du lider maximo, vieillard sénile sentant le sapin – c’était un fils ou même un neveu que les intrigants faiseurs de roi avaient décidé de mettre à sa place ? Rien n’est moins sûr.

Au contraire, il est fort à parier que la transmission héréditaire ou familiale du pouvoir se serait déroulée dans la discrétion et en douceur. Tout aurait marché comme sur des roulettes, sans bavures ni bévue. En vérité, la bêtise politique de la perpétuation héréditaire ou familiale au pouvoir n’aurait choqué personne, et le défaut rédhibitoire sinon le péché originel de Grace Mugabe est d’être une femme.

En politique, les bêtises les plus immondes deviennent intolérables lorsqu’elles sont portées ou commises par des femmes. La femme, dans l’arène politique, n’est pas seulement une minoritaire, mais elle reste foncièrement  indésirable, en dépit des belles déclarations d’intention sur l’égalité des sexes et la parité homme/femme. Et, sur fond de ce mépris larvé, vient-elle à commettre une peccadille – toutes choses que les hommes font au centuple sans susciter le même  niveau de réprobation si ce n’est en toute impunité – elle devient le bouc-émissaire d’une inhabituelle volonté de sévir. La foule anonyme et l’opinion d’instinct se déchaînent contre elle ; elles exigent justice et rectification là où d’habitude, elles fermaient les yeux et laissaient faire. Avec la femme, tout à coup, elles se réveillent de leur léthargie éthique et s’enivrent d’une volonté d’action et de pureté.

Ce réveil soudain augure-t-il d’une révolution éthique ou est-ce le signe d’une aube nouvelle ? Là aussi, rien n’est moins sûr, car l’éruption dont il est l’objet est mue par des forces trop archaïques pour ne pas être le fait d’un soubresaut d’arrière-garde sans lendemain.

Ce réveil soudain du bon sens et le rigorisme miraculeux qui l’accompagne ne sont pourtant pas l’apanage de l’Afrique. Cette manière dont la sphère politique, même et surtout dans les démocraties, se prend soudain à vouloir faire assaut de pureté  est la chose la mieux partagée au monde.

Que ce soit dans la manière dont l’ex-chef de l’Etat de la Corée du Sud, Mme Park Geun-Hye a été déchue sans ménagement au mois de mai de cette année, ou bien la destitution controversée de l’ex-présidente Dilma Roussef  du Brésil en aout 2016 – quels que soient leurs motifs proclamés ou inavoués – portent en elles  la marque irrationnelle d’une misogynie à peine inconsciente.

Dans le cas de Grace Mugabe, cette disposition, renforcée par le contexte culturel africain, est encore à l’œuvre ;  ce qui n’enlève rien à la bêtise qui l’a suscitée. La bonne volonté de rectification manifestée par l’armée zimbabwéenne en stoppant les manœuvres politiques insanes de Grace Mugabe et  de sa clique de manipulateurs peut lui attirer la sympathie des foules  mais il va de soi que les rectifications politiques en Afrique sont à géométrie variable et sexuellement déterminées. Sinon pourquoi, il n’y eut aucun militaire de bon sens pour rectifier le processus malsain par lequel le rejeton de l’ex-dictateur togolais, Gnassingbé Eyadema a pu succéder à son père au pied levé sans entrave ni résistance ? Cette succession héréditaire aurait-elle été possible, serait-elle passée comme une lettre à la poste si, au lieu d’un fils, c’était une fille qui avait été choisie ? Combien de temps aurait-elle duré, le cas échéant ?

Et que dire des insanités politiques similaires qui se succèdent au Gabon ou au Congo démocratique, ces républiques transformées en monarchies héréditaires, au vu et au su de tous, sans qu’aucun peuple ni aucune armée ne daigne taper du poing sur la table pour mettre un holà à ces idioties insanes si  honteusement caractéristiques de la politique en Afrique ?

Non, décidément, le facteur misogyne n’est pas à exclure des motifs inavoués du réveil tardif de l’Armée zimbabwéenne. Au moment même où on pousse un ouf de soulagement de voir l’une des figures les plus emblématiques de l’accaparement du pouvoir politique en Afrique s’éclipser, il n’est pas inutile de rappeler à quels sentiments archaïques inavoués  le Zimbabwe et avec lui l’Afrique tout entière doivent l’avènement de cette heureuse vicissitude.

Adenifuja Bolaji

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