Le racisme comme expérience viscérale

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À propos de Ta-Nehisi Coates, Between the World and Me, Spiegel & Grau, / Une colère noire. Lettre à mon fils, Autrement


L’essai autobiographique militant peut-il renouveler l’analyse de la violence raciale aux États-Unis ? L’écrivain Ta-Nehisi Coates réengage le débat sur le pouvoir dénonciateur de la littérature et l’ampleur du racisme dans la société américaine.
Recensé : Ta-Nehisi Coates, Between the World and Me, New York, Spiegel & Grau, 2015, 152 p., $24. Traduction française par Thomas Chaumont, Une colère noire. Lettre à mon fils, Paris, Autrement, 2016. Préface d’Alain Mabanckou.
En juillet 2015, le journaliste afro-américain Ta-Nehisi Coates a publié un petit livre autobiographique, Between the World and Me, désormais traduit en français [1]. L’ouvrage a propulsé son auteur, déjà remarqué pour ses articles dans The Atlantic, au centre du vif débat sur la persistance du racisme aux États-Unis [2]. À la fois brillant et retentissant, Between the World and Me a été couvert de distinctions [3].
À partir de son expérience vécue, Ta-Nehisi Coates cherche à expliquer ce que signifie être un homme noir aux États-Unis. Livre à thème politiquement engagé, Between the World and Me (en français, Une colère noire) appartient à cette tradition littéraire afro-américaine d’auto-analyse offrant des interprétations subversives du monde social [4]. La publication de l’ouvrage a été avancée pour que l’auteur puisse prendre part aux discussions déclenchées par les soulèvements de Baltimore, la ville natale de Coates, en avril et mai 2015. Le livre est donc paru dans le contexte d’affirmation du mouvement #BlackLivesMatter, cette vaste mobilisation politique contre les violences policières et les inégalités raciales.
L’ouvrage se présente comme le récit d’apprentissage d’un enfant du ghetto s’interrogeant sur la brutalité de la société américaine à son égard et à l’égard des siens. Le cœur de l’ouvrage constitue un témoignage sur l’expérience d’habiter un corps considéré comme noir dans les États-Unis du tournant du XXIe siècle. L’auteur propose ainsi une réflexion polémique sur la nature de l’oppression raciale.
Le récit d’apprentissage d’un enfant du ghetto
Dans Between the World and Me, Ta-Nehisi Coates s’adresse avec amour et gravité à son fils, Samori Touré Coates, sous la forme d’une longue lettre dévoilant la réalité raciale de l’Amérique [5]. Sur le fond comme sur la forme, le livre s’inspire de la fameuse lettre de James Baldwin à son neveu dans The Fire Next Time (1963). Démêlant les fils de sa « complexion affective », Coates propose une auto-analyse à la qualité ethnographique remarquable [6].
Coates est né en 1975 à Baltimore. Il grandit dans les quartiers pauvres de West Baltimore dans les années 1980 et 1990 – « l’ère du crack » (p. 39) – au moment où chômage, pauvreté, drogue et répression policière finissent de disloquer ces espaces d’exclusion socio-raciale. Coates insiste sur l’omniprésence obsédante de la violence et de la peur au milieu desquelles il a vécu. Les termes « peur » et « apeuré » (fear, afraid) apparaissent 54 fois dans le livre, soit plus d’une page sur trois en moyenne. Dans cet environnement mortifère, chacun – enfants et adultes, femmes et hommes, membres des gangs compris – reproduit la violence sur les autres pour s’en prémunir : à la moindre imprudence commise par leurs enfants, les parents battent ces derniers par peur de les perdre, c’est-à-dire par amour. « Soit c’est moi qui le cogne, soit c’est la police », ne cesse de répéter le père de Coates (p. 16, 82). La peur née de l’insécurité fondamentale de la (sur)vie dans le ghetto – le « côtoiement continu de la mort comme mode de vie » (p. 22) – imprègne l’ensemble des interactions sociales.
Comme la rue, l’école est décrite comme un monde dominé par la violence, aussi bien physique que symbolique : « Si la rue entrava ma jambe droite, l’école entrava ma jambe gauche » (p. 25, 33). Institution disciplinaire destinée à dresser des corps à l’aide d’apprentissages mécaniques, l’école constitue une machine à ressentiment. En dissimulant la réalité de l’oppression des corps noirs sous l’idéologie de la liberté des esprits, l’éducation scolaire se présente dans le livre comme une fausse morale distrayant des vrais enjeux politiques. « L’école ne révèle pas la vérité, elle la dissimule » (p. 27). Témoignant de la puissance de cette trahison originelle, Coates va jusqu’à se demander si les écoles ne devraient pas toutes être brûlées pour en révéler le mensonge.

 

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