Bénin, Vernissage Présidentiel : Critique de la Servitude Spontanée

Dans la vidéo ci-dessous, on voit le président béninois Patrice Talon s’adresser aux rois et têtes couronnées du pays. La communication a lieu lors du vernissage au palais de la Marina des 26 œuvres d’art restituées par la France au Bénin. Ces œuvres restituées, on le sait, constituent une infime partie des objets pillés au Danhomè à la fin du 19ème siècle par la France  dans l’hubris de la conquête coloniale. Le thème de la restitution des œuvres d’art africain par les anciens pays colonisateurs est dans l’air du temps depuis quelques années et prend une coloration paternaliste faussement éthique ; dans tous les cas, il est difficile de ne pas y voir comme un os  que les Blancs daignent jeter aux Africains pour étouffer la problématique plus générale de la réparation de la colonisation dont l’actuel président français a pourtant reconnu qu’elle était un crime contre l’humanité. Le Bénin, pays francophone – en raison de la richesse de son passé notamment du royaume du Danhomè, – s’est engouffré dans la brèche. Sans doute dans le sillage du Président Soglo qui s’est illustré par le Festival Ouidah 92, premier festival des arts et cultures vodu, avec son volet mémoriel symbolisé par la Route des Esclaves et la Porte de Non-Retour, Talon a aussi voulu marquer les esprits, jouer sa partition.

En tant que béninois et natif du Danhomè, il n’a pas eu de mal à construire la démarche de cette reprise de flambeau ; celle-ci s’est manifestée sur deux fronts complémentaires : 1. la célébration de la mémoire du roi Béhanzin, résistant notoire à la conquête française, et dernier roi digne de ce nom du Danhomè ; 2. La demande de la restitution des œuvres du patrimoine national pillées par les Français lors de la conquête de nos royaumes.

On a toujours posé la question de savoir quelle est la part de l’octroi par le colonisateur et celle de la lutte du colonisé dans les indépendances en Afrique. Même si nombre de nos ancêtres luttèrent parfois au prix de leur vie, force est de reconnaître que le bon vouloir des Occidentaux a été un facteur non-négligeable dans la survenue des indépendances africaines, une quinzaine d’années après la fin du traumatisme de la seconde guerre mondiale, qui a sonné le glas des occupations et de l’oppression coloniales de par le monde. Ce n’est donc pas le lieu de définir la part de la lutte du gouvernement Talon et la part du bon vouloir du gouvernement français dans ce dossier de la restitution ; sans compter le spectre de l’instrumentalisation politique qui hante de part et d’autre les esprits, côté béninois comme côté français.

Quoi qu’il en soi, 26 œuvres ont été restituées sur des milliers d’objets pillés par la France, et le gouvernement Talon se réjouit de ce qu’il présente et fête comme une victoire.

Et ce que nous montre le document vidéo dont nous allons parler est l’expression de la joie de M Talon, sa volonté de donner sens à cette restitution – aussi symbolique soit-elle – qu’il partage avec les rois et têtes couronnées du pays, invités au Palais de la République, transformé pour lors en espace muséal national de circonstance. Dans sa forme, cette communication est assez symptomatique de notre aliénation, sans l’éradication de laquelle nous ne pouvons pas espérer quitter le plancher du sous-développement sur lequel nous végétons depuis des décennies.

Souvent, dans nos plaintes et discours pathétiques, nous avons l’habitude de nous comparer à tel ou tel pays asiatique qui était au même niveau économique que nous il y a  de cela un demi-siècle mais qui, aujourd’hui, à l’instar de la Corée du Sud ou de Singapour font partie des grands pays développés et respectables du monde ! Mais, outre l’aspect éthique et anthropologique, nous faisons semblant de ne pas voir que ces pays ne trainent pas derrière eux le même poids d’aliénation que nous ! Cette aliénation que l’Afrique est la seule à pousser à un degré aussi élevé de désinvolture pour ne pas dire d’inconscience touche principalement nos systèmes symboliques : la religion, la langue, la monnaie, l’art.

De tous ces systèmes, la langue détient une place de choix car c’est par la langue que nous exprimons nos pensées et nos aspirations les plus profondes, le fond de notre âme ; c’est par la langue que nous découvrons notre environnement naturel et social ; la langue est vectrice de notre identité, notre âme tout entière y a sa demeure à demeure.

Or le colonisateur nous a imposé sa langue. Ce faisant, il nous a imposé le prisme à travers lequel nous voyons le monde, le décrivons, l’exprimons, nous nous exprimons. Et cela ne semble nous faire ni chaud ni froid ; au contraire, nous semblons bien à l’aise avec cet état de choses, qui aurait scandalisé n’importe qu’elle autre être humain digne de ce nom au monde ! Et en prétendant partir, le colonisateur a laissé cette langue comme un cheval de Troie qui nous travaille de l’intérieur à  notre corps défendant. L’antilope que nous sommes accueille la langue du lion dans laquelle, avec alacrité, elle apprend à ses enfants à découvrir la jungle du monde sans se douter du danger.

Or, cette situation n’est pas une fatalité. Même si la prise en main de nos langues a un coût, elle n’est pas impossible. En attendant qu’elle soit effective et pour peu que nous soyons conscients de ce drame pourquoi ne faisons-nous pas un effort pour y remédier concrètement et progressivement ? Pourquoi par exemple nos médias audio-visuels ne font-ils pas un recours systématique au sous-titrage  en français tout en donnant libre cours au parler dans nos langues nationales ? Pourquoi dans nos écoles maternelles et primaires n’apprend-on pas à lire et écrire à nos enfants dans leurs langues maternelles ? Pourquoi dans les cérémonies officielles, nos dirigeants, nos élus, nos représentants, ne parlent-ils pas directement dans nos langues nationales, quitte à être flanqués d’interprètes, comme le font les pasteurs évangélistes  ? Il y va de notre dignité.

En l’occurrence, dans la cérémonie que nous montre ce document vidéo où M Talon s’adresse aux têtes couronnées du Bénin, pourquoi le Président de la République se sent-il obligé d’utiliser  un système symbolique étranger  — le français — pour parler d’un sujet ayant trait à un  système symbolique national – les œuvres d’art  du Danhomè — ? Pourquoi se sent-il obligé d’utiliser la langue du colon pour parler aux siens de la restitution  par le colon d’œuvres d’art au patrimoine national ? Contradiction, absurdité, enfantillage, inconscience caractérisée et notoire !

Pourquoi ne valorisons-nous pas un certain sens de l’intimité ? Pourquoi cela ne nous gène-t-il pas à tout propos d’introduire l’étranger dans notre intimité  nationale ? Comment ne nous rendons-nous pas compte du dévoiement mental que constitue le fait de parler de choses très intimes dans une langue qui n’est pas seulement autre, mais qui se trouve être celle du prédateur historique – au demeurant impénitent et toujours à l’œuvre ?

En tant que fils du Danhomè parlant aux rois et têtes couronnées du pays Talon peut en toute dignité parler en fon – langue parlée ou comprise par 40 à 50 % de la population,  et se faire traduire par plusieurs interprètes – dans les autres langues et en français.

Cette critique vaut a priori pour tous ; mais elle s’adresse en priorité à l’homme politique, à l’élu qui a la charge de conduire la destinée nationale. Si après 60 ans de soi-disant indépendance nous n’avons pas compris cela, alors il y a problème et nous devons nous poser des questions sur le sens et la réalité de notre indépendance.

Notre cas est pire que la servitude volontaire : c’est de la servitude spontanée. Et nous devons y remédier au plus tôt.

Ahoponù Bernard

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