Le Singe et son Contraire : Sociologie d’une Insulte Ethnocentriste Éculée

Dans les deux vidéo ci-dessous, on voit, dans la première, une femme noire qui malmène une femme blanche parce que celle-ci l’aurait traitée de singe. Quant à la seconde, son contenu est explicite. Dans les deux cas, la situation est absurde : c’est jouer le jeu du racisme, le jeu du racisme est toujours piégé, et d’une certaine manière c’est donner raison  à l’insulteur  que de répondre par une violence physique – bestiale – à une agression qui, aussi violente soit-elle, est verbale.

L’insulte raciste fonctionne selon le principe d’un consensus piégé basé sur un réflexe conditionné. Or qui dit réflexe conditionné dit animal, chien de Pavlov, etc… Il y a une expression ou des mots consacrés tels que lorsqu’ils sont utilisés par le représentant d’une catégorie ethnique ou nationale, voire d’un groupe humain quelconque clairement identifié à l’endroit du représentant d’une autre catégorie souvent conçue implicitement comme opposée, alors, par réflexe conditionné, une telle parole, tel un venin, est censée perturber ou toucher plus ou moins profondément sa victime désignée– d’autant plus que cette agression verbale renvoie à des réalités historiques et actuelles. Et cette agression verbale clairement revendiquée est chose entendue. L’agression charrie une kyrielle de sous-entendus, de malentendus  et de raccourcis qui constituent sa substance frauduleuse. En l’occurrence, dans les scènes reportées son auteur dit : « J’appartiens à la race de ceux qui dominent, et toi tu es singe parce que tu appartiens à la race des dominés, condamnée à m’imiter ». En termes de raccourci, il faut déjà remarquer comment un seul individu s’attribue toutes les propriétés de sa collectivité d’appartenance comme si dans une ruche  intelligente toutes les abeilles sont intelligentes.

Cette comparaison au singe et non au léopard ou à l’ours tient à la perception populaire d’un évolutionnisme spontané qui voit dans le singe l’étape propédeutique de l’humanité. Ainsi isolé dans son infériorité essentielle, le singe est réduit à n’être au mieux qu’un imitateur de l’homme. L’agresseur raciste qui traite un Noir de singe émet une double affirmation concomitante : l’appartenance de celui-ci à la catégorie inférieure et mimétique du singe  et sa propre appartenance à la catégorie supérieure des hommes et des dominants. Même si cette double affirmation élude bien des questions liées au coût de sa production. Par exemple, la supériorité de la catégorie (ethnie, race, civilisation, nation) de l’agresseur est-elle une génération spontanée, un don de la nature ou bien la conséquence d’actions relevant de crimes contre l’humanité ? Le raciste, enfermé dans son manichéisme délirant et ses présupposés innéistes préfère rester dans l’ici et maintenant et ne s’embarrasse pas d’histoire. Il enrobe son propos d’un écrin essentialiste dont l’évidence lui paraît aller de soi. Mais s’il daignait seulement jeter un regard rétrospectif à l’histoire de l’humanité, il verrait que le singe n’a pas toujours été du même côté de l’insulte. Et que par exemple, quelques millénaires plus tôt, ceux dont il s’honore d’appartenir à la catégorie parce qu’ils sont dominants aujourd’hui, n’avaient pas voix au chapitre dans un monde où d’Égypte en Afrique australe, c’étaient les Noirs qui dominaient, construisaient des pyramides, des monuments et de belles cités au moment où ses ancêtres se blottissaient dans les parois de grottes obscures dans la promiscuité  des chauves souris et des singes – les vrais dont ils se distinguaient à peine.

Donc la formule magique du racisme n’a pas toujours eu les mêmes locuteurs et les mêmes destinataires ; la roue de l’histoire les a régulièrement changés. C’est ainsi qu’au tournant du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, après avoir dominé une bonne partie du monde, aux prix de moult crimes contre l’humanité qui dépassent l’entendement quoiqu‘aujourd’hui déniés, banalisés ou naturalisés, les Blancs, aux prises avec les Asiatiques dont le faciès culturel et l’intelligence collective leur en imposaient, n’avaient plus d’autres réactions que de crier au péril jaune. Les Japonais qui étaient les premiers Asiatiques à s’approprier leurs techniques, au début de la geste technologique et politique qui allait  consacrer leur émergence en tant que puissance économique de poids, étaient traités de singe par les Blancs.

C’est dire que le recours à l’insulte de singe n’est pas dénué d’ambigüité et d’inquiétude de la part de l’insulteur ; il peut relever d’un mécanisme de défense pathétique. Lorsqu’au début de leur mutation socioéconomique qui allait étonner le monde entier, les Japonais commençaient à fabriquer de petites machines,  des transistors et bien d’autres gadgets modernes du même genre, les Occidentaux que ces évolutions inquiétaient n’hésitaient pas à les railler, à les traiter de haut, en espérant que ce n’étaient-là que de vaines gesticulations mimétiques sans lendemain. Mais, au fur et à mesure que les Japonais, n’écoutant que leur détermination et fidèles à leur esprit de cohésion et d’organisation, continuaient à s’affirmer technologiquement en allant de succès en succès et d’étonnement en étonnement, les Occidentaux durent déchanter et cesser de les traiter de singes : car la singerie avait en quelques petites décennies changé de camp.

On a observé le même changement de ton à l’égard des Noirs, mais sur un registre épistémologique et philosophique. Il s’agit du basculement provoqué par le mouvement de la négritude initié par Césaire et Senghor. Jusqu’à cette affirmation capitale dans l’histoire de la pensée anthropologique, le mot Noir à l’endroit d’un Africain était synonyme d’insulte, comme le mot singe le reste encore aujourd’hui. Et les racistes, à l’instar de ceux qui insultent les Noirs de singe aujourd’hui, ne s’en privaient pas : Noir par-ci, Négro par là. Mais lorsqu’avec la négritude la désignation péjorative a été revendiquée et assumée comme identité, comme philosophie, comme éthique, comme culture, preuves et œuvres à l’appui, alors il s’est produit un basculement sémantique dans le sens du mot Noir en tant qu’il désigne un Africain. Les racistes qui utilisaient ce mot pour insulter le Noir se sont trouvés du jour au lendemain privés de leur instrument lexical d’agression symbolique.

Mais la désignation ou la comparaison du Noir au singe a la vie dure. Du reste, compte tenu de la connaissance universelle de l’histoire des Noirs marquée par l’esclavage et la colonisation occidentale, l’insulte de singe adressée à l’Africain  n’est plus l’apanage des seuls Blancs mais s’est universalisée. Tous les groupes humains ( races, nations, etc) qui ont de bonnes raisons de se penser mieux lotis dans l’histoire et le présent que les Noirs, n’hésitent pas à faire usage de l’insulte de singe au départ d’origine occidentale. Les Arabes, bien que partageant le même sort de colonisés que les Noirs, mais en raison du fait qu’ils partagent par ailleurs la même qualité de traiteurs négriers que les Occidentaux sans compter leur appartenance commune à la race blanche ainsi que d’autres facteurs de civilisation comme la religion et l’écriture autonomes, n’hésitent pas à traiter le Noir de singe. Les Asiatiques aussi, qu’ils soient du sous-continent indien ou de la sphère ethnique chinoise ont recours à l’égard du Noir à la même agression verbale symbolique, car  tous autant qu’ils sont se réfèrent à l’histoire et à l’image universelle du Noir comparées à leur propres faciès culturel et historique qu’ils estiment plus reluisant. Enfermés dans le dernier millénaire où l’émergence des Blancs s’est appuyée sur la domination et la réification des Noirs, l’infériorisation et le mépris de celui-ci ont fait partie d’une construction de la dénégation de son humanité pour mieux justifier sa désappropriation. Et, comme tous les peuples du monde ont bénéficié et bénéficient de l’essor des Occidentaux, c’est tout naturellement qu’ils prennent à leur compte la représentation tronquée du Noir dialectiquement construite par le Blanc et qui leur rend service à tous, puisque chacun est satisfait d’avoir dans le Noir le singe universel qui le rassure de sa propre humanité. Sur fond d’une hantise évolutionniste de classement  des groupes humains en fonction de leurs histoires et de leurs réalisations, chacun trouve commode de voir dans le Noir le singe universel dont l’infériorité présumée constitue sa propre supériorité humaine imaginaire. Il y a là un usage métaphysique de l’insulte du Noir de singe, et plus généralement de l’antinégrisme universel.

Pour autant, on ne peut pas dire que l’insulte de singe adressée au Noir n’est pas justifiée par une certaine réalité à laquelle le Noir contribue sans en être toujours pleinement conscient.

En effet, quand l’Africain le matin, se réveille, éteint son réveil fabriqué en CHINE, sort de ses draps tissés en INDE, enfile ses vêtements fabriqués au BANGLADESH ; des chaussures d’ITALIE, boit son jus d’orange d’ESPAGNE, met du lait venu de FRANCE dans son café produit au BRÉSIL ne mérite-t-il pas d’être traité de singe ?

Quand il  saute dans sa voiture fabriquée au JAPON ou en Allemagne pour se rendre à la station service TOTAL (FRANCE), où il fait le plein et prend son téléphone CORÉEN Samsung fabriqué à TAIWAN ou iPhone (USA) et paye avec ORANGE MONEY (FRANCE), ne mérite-t-il pas d’être traité de singe ?.

Quand à midi, il sort de son bureau, tiré à 4 épingles, costume 3 pièces sous la chaleur, dans une firme occidentale. Il rejoint son ami dans un restaurant huppé aux spécialités occidentales puis fume une cigarette AMERICAINE en sirotant un apéro irlandais ; ou dans un restaurant asiatique, ils mangent du riz cantonais, boivent une bière de chez Pierre CASTEL (France) et rentrent à la maison pour regarder le duel Barça vs Réal sur Canal sat (France), sans avoir dépensé un centime qui restera en Afrique, ne mérite-t-il pas d’être traité de singe ?.

Donc, il ne sert à rien de répondre à ceux qui nous insultent de singe par des coups ou une violence physique. Il  faut prendre le temps de voir ce que peut cacher cette insulte et que dans et par notre violence nous refusons d’entendre. Car si nous n’avions rien à nous reprocher, pourquoi prendre à ce point au sérieux la comparaison avec un singe plutôt qu’avec un léopard ?

Adenifuja Bolaji

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