Yoruba : l’Alphabet Parlant, qui Résonne l’Heure de Nous-mêmes

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Au sortir de l’Année internationale des langues autochtones en 2019 et en prévision de l’ouverture de la Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032), un grand nombre d’Africain·e·s ont commencé à prendre un large éventail d’actions pour faire avancer les langues africaines.

L’écriture de la langue yorùbá dans l’alphabet latin emprunté pourrait bientôt appartenir au passé. Ainsi, le chef yorùbá Tolúlàṣẹ Ògúntósìn, basé au Bénin, a inventé un nouveau système d’écriture pour transcrire cette langue.

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D’après le chef Ògúntósìn, qui s’est entretenu avec Global Voices via Watsapp, cet alphabet différent lui est venu par une inspiration divine dans ses rêves. Il voyage à présent à travers le pays yorùbá, qui couvre une partie du Bénin et du Nigeria, pour promouvoir son « alphabet parlant » tel qu’il lui a été envoyé par ses ancêtres.

Chef Ògúntósìn pense que cet alphabet de 25 symboles a été utilisé dans les temps anciens par Odùduwà [en], le père mythique du peuple Yorùbá, mais qu’il aurait été perdu.

Les linguistes africains affirment [en] que pour que l’Afrique se développe, elle doit avoir ses propres orthographes ou systèmes d’écriture. Fruit d’une civilisation ancienne et appartenant à la famille linguistique Niger-Congo, une langue telle que le yorùbá ne doit pas s’appuyer sur une orthographe empruntée pour transcrire sa pensée et sa philosophie.

En 1843, le révérend Samuel Àjàyí, de la Christian Missionary Society (CMS), développa l’orthographe yorùbá en adaptant l’alphabet latin grâce à des signes diacritiques marquant notamment les tons. Depuis, des milliers de livres ont été publiés en yorùbá utilisant les caractères latins au lieu de l’ajami [pdf], une adaptation de l’alphabet arabe utilisée avant 1843 pour écrire les langues d’Afrique de l’Ouest telles que le yorùbá et le haoussa.

D’autres défenseurs des langues [en] affirment que l’utilisation de l’alphabet latin pour transcrire les langues africaines maintient le continent dans un état d’esprit servil.

La mise en place de ce nouveau système d’écriture suit la trajectoire historique de systèmes d’écriture anciens en Afrique, comme les hiéroglyphes égyptiens, les symboles Adrinka [en] du peuple akan du Ghana, le guèze éthiopien, l’écriture idéographique nsibidi du Centre-Ouest de l’Afrique qui remonte à 5 000 ans avant J.-C. ainsi que les écrits utilisant l’alphabet vaï [en], qui sont d’origine africaine.

La création d’un « alphabet parlant »

Le responsable de l’édition yorùbá de Global Voices, Ọmọ Yoòbá, a interviewé le chef Ògúntósìn via l’application de messagerie vocale WhatsApp, pour en savoir plus sur la façon dont il a découvert ce nouvel alphabet.

Chef Ògúntósìn, aujourd’hui âgé de 43 ans, explique qu‘après la disparition de son père en 1997, son rôle de fils aîné l’a amené à devoir s’occuper de ses frères et sœurs, et qu’il n’a pas pu poursuivre ses études après avoir terminé l’école secondaire.

Toutefois, en tant que chef yorùbá, il a axé son travail culturel sur l’union des sept petits-enfants d’Odùduwa [qui ont fondé les différents royaumes], agissant comme médiateur. Au fur et à mesure de son travail d’intégration culturelle, cependant, il a voulu faire plus.

En 2011, il s’est adressé à un babaláwo ou « devinier » d’Ifa, le dieu yorùbá de la sagesse. Le devinier, Olókun Awópẹ̀tu, lui a dit de visiter son sanctuaire ancestral au sein de la communauté Farasinmi à Badagry, dans l’État de Lagos, au Nigeria, et de prendre tout ce avec quoi il entrerait en contact au sanctuaire.

Là, il a trouvé un « objet étrange » qu’il a ramené avec lui à Porto-Novo, au Bénin. Quand il est arrivé, la maison était complètement sombre. Sans ampoules dans le salon, il se fiait habituellement à la lumière des rayons de l’écran de la télévision. Il a posé l’objet sur la table et allumé la télévision, découvrant, étonnamment, que l’objet qu’il avait posé sur la table avait disparu. Il a fouillé toute la pièce et l’a finalement trouvé dans un coin de la maison.

Cette nuit-là, il s’est endormi avec l’objet sous son oreiller. Il a déclaré à Global Voices :

[…] J’ai fait un rêve dans lequel je visitais le soleil. Quand je suis arrivé au soleil, il faisait sombre et on m’a montré l’alphabet sous forme d’éclairs. Chaque fois que je dormais, j’avais des rêves similaires, allant de planète en planète, apprenant aux gens à utiliser l’alphabet.

Pendant trois ans, il n’a cessé de rêver cet alphabet en une série de visions, mais il n’a rien fait pour y remédier.

Cette fois-ci, en 2016, je suis retourné au soleil, j’ai rencontré un homme, Lámúrúdu, qui m’a appris le son de l’alphabet, il m’a ensuite homologué à faire le tour du monde pour enseigner aux gens la maîtrise des symboles. J’ai souvent l’air vieux dans mes rêves – et fatigué – quand je me réveille.

Les chose ont pris une tournure inquiétante pour le chef Ògúntósìn. Il a commencé à se sentir faible, a-t-il confié à Global Voices. Il décide alors de raconter ses rêves à un proche conseiller spirituel, Oníkòyí, roi d’Àjàṣẹ́ à Porto-Novo, qui lui conseille de suivre les instructions données dans ses rêves.

C’est pourquoi il voyage désormais partout à travers le pays yorùbá pour transmettre son savoir sur l’alphabet Odùduwà.

Voici une vidéo montrant des enseignants en train d’expliquer à leurs élèves comment écrire l’alphabet Odùduwà dans une classe du Bénin.

Promouvoir l’alphabet yorùbá

En 2017, le chef Ògúntósìn, en compagnie d’éminents chefs traditionnels du pays yorùbá et de la diaspora, a rendu visite à Rauf Arẹ́gbẹ́ṣọlá [en], l’ancien gouverneur de l’État nigérian d’Ọ̀ṣun, à Òṣogbo, la capitale de cet État, afin de solliciter un appui pour son nouvel alphabet Odùduwà. Rauf Arẹ́gbẹ́ṣọlá est désormais ministre de l’Intérieur au sein du gouvernement fédéral du Nigeria.

Trois ans plus tard, les promesses verbales faites par l’ancien gouverneur d’enseigner l’alphabet découvert [par le chef Ògúntósìn] dans les écoles primaires du sud-ouest du Nigeria n’ont malheureusement pas été tenues.

Afin de populariser l’alphabet Odùduwà, le chef Ògúntósìn a écrit un livre et produit un documentaire sur l’orthographe — dont des bribes ont été mises en ligne pour le public — ainsi qu’un projet de bande dessinée, qui n’a pas vu le jour par manque de fonds.

Le chef Ògúntósìn utilise également YouTube, WhatsApp et les groupes Facebook « Ẹ̀kọ́ Aèébàèjìogbè Odùduwà » et « Odùduwà Alphabets » pour promouvoir son alphabet et l’enseigner aux apprenant·e·s intéressé·e·s par les langues.

Il appelle toutes les parties prenantes à soutenir la promotion de sa découverte linguistique qui permettra de mettre en échec la culture occidentale de l’écriture et de conférer au peuple yorùbá l’identité qu’il mérite en termes de développement linguistique.

Un homme yorùbá au grand cœur, Sunday Adéníyì, a soutenu la cause en imprimant 1 000 exemplaires du cahier d’exercices Aèébàèjìogbè Odùduwà Alphabets destiné aux élèves de l’école primaire.

Des exemplaires des brochures éducatives ont été imprimés dans plusieurs langues, dont l’igbo, le haoussa, l’anglais et le français. Cependant, un soutien plus important est crucial pour diffuser l’alphabet à un public plus large.

L’alphabet Odùduwà est un développement apprécié. Néanmoins, le passage de l’écriture en caractères latins au nouveau système constituera un défi majeur.

Cela dit, l’alphabet Odùduwà est un grand pas vers le développement et la croissance de la langue yorùbá – que le peuple yorùbá pourra considérer comme le sien.

letter oloye

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