Nyonuzangbé ou Jeudi Sexy

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À Propos de l’Antériorité Supposée de l’Afrique dans l’Institution d’une Journée Dédiée à la Femme


Sur Whatsapp, alias UPA,  Université populaire des Africains, on a vu circuler  de façon anonyme, il est vrai, la réaction suivante à la commémoration de la journée du 8 mars consacrée aux femmes.

« On s’accroche toujours à ce qui vient de chez le blanc et pourtant, nos aïeux ont énormément évolué. J’ai découvert çà. Je le savais mais j’ai jamais prêté attention à ça. J’ai eu honte et j’ai décidé de partager. Lisez Svp…………………… Si nos sociétés ne s’étaient pas écroulées par le sommet, si nos élites n’avaient pas disparu, nous ne célébrerions jamais le 8 mars. Nous avons mieux.

La femme africaine est si importante à la société que le calendrier fon a réservé une journée chaque semaine pour la célébrer, la journée de la femme : yonnu zan gbé. « Jeudi ».Ce n’est pas une fois dans l’année, mais chaque jour de la semaine ! Une aubaine pour les entreprises… gâchée.

Notez qu’en fon, il n’existe pas de sounnu zan gbé (journée de l’homme) parmi les jours de la semaine. C’est dire que nos ancêtres avaient bien perçu le rôle mystique de la femme.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? »

Son auteur s’indigne que les Africains aient à fêter le 8 mars, alors que, dans la langue fon, il y a un jour de la semaine consacré à la femme – le nyonuzangbé, signifiant  « Jour de la femme », et correspondant au jeudi de la semaine julienne.

Sans chercher à savoir le sens (fonction) de cette désignation ni son histoire, l’auteur commet deux inférences sujets à caution. La première c’est d’africaniser à toute force un fait singulier propre à un royaume, et d’en  faire le signe d’une pensée africaine qui n’aurait rien à envier à celle des autres, en l’occurrence ici les Blancs, dont il stigmatise la prépondérance dans nos esprits des valeurs et des systèmes au détriment des nôtres. Noble rappel à la valorisation de l’identité africaine.

Deuxième inférence, il fait preuve d’une bonne volonté intellectuelle en interprétant cette désignation comme la preuve de l’importance que les Fon accordaient à la femme dans la société du Danhomè, qui pour le coup assume par métonymie l’identité mythique africaine dans sa généralité.

Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche
Ewé djoda blada kouda yawoda fida memlida kossida
Fon tèniigbé taatagbé azangaagbé nyonuzangbé ahosuzangbé sidigbé vodungbé
Yoruba Ọjọ́ Ajé Ọjọ́ Iségun Ọjọ́ Rú Ọjọ́ Bo Ọjọ́ Ẹti Ọjọ́ Abameta Ọjọ́ Aiku

Ce qu’il faut faire remarquer ici est que le fon est une langue d’origine éwé, à laquelle s’ajoute des éléments idiomatiques et syntaxiques externes, dont le yoruba. Or visiblement, dans les langues éwé antérieures historiquement au fon, le mot jeudi n’a pas la même désignation. Donc cette désignation est moins un phénomène linguistique que sociologique et culturelle ; elle semble historiquement située.

Avant  toute inférence, et d’en déduire quoi que ce soit sur le regard porté sur la femme dans la société danhomè, et à plus forte raison dans toute l’Afrique au point de faire un sermon sur notre aliénation – qui est hélas une réalité lourde de notre condition actuelle – je pense qu’outre ces questions sur la détermination sociologique et historique de cette désignation, on peut se demander aussi quelle peut être sa raison ; et si elle est positive ou pas. Car l’auteur ne s’est pas posé la question de savoir si cette désignation part d’une idée positive pour la femme ou non, avant de faire les éloges de nos valeurs que nous aurions tendance à abandonner pour suivre les mots d’ordre des Blancs.

A propos des significations historiques, l’étymologie des toponymies ou des désignations sociales, on doit éviter les pièges de l’oralité dont notre savoir historique sur nous-mêmes procède en grande partie. Par exemple, à propos de la signification du mot Ajashè, qui est la désignation yoruba de la ville de Porto-novo que les Gouns appellent Hogbonu, j’ai entendu un historien béninois sérieux qui, pince sans rire, l’explique comme ceci. Que les migrants venus d’Adja, lorsqu’ils abordèrent les rivages de Porto-Novo, s’écrièrent en disant « Adja tchè ! » ; ce qui voudrait dire «  Notre Adja ! »

Tout ceci manque de sérieux, dans la mesure où ces Adja qui s’écriaient  « Adja tchè !» n’étaient pas des Yoruba, et que ce sont ces derniers qui utilisent la désignation Ajashè. Tout porte à croire qu’ils en sont à l’origine, puisque en pays Yoruba au Nigeria, dans l’Etat de Kwara et bien d’autres, il existe des villages nommés Ajashè. La piste de Ajashè’gun qui veut dire « Guerre Victorieuse », me paraît au contraire plus plausible.

Tout ça pour dire que nous sommes très tentés de faire de l’histoire lexicale ou toponymique en coin de table, de façon imaginaire et spontanée, sans   considérer les réalités du terrain.

Pour en revenir à la question sur la valeur de cette désignation de jeudi par nyonuzangbé, à savoir si elle est positive ou négative. Aucune affirmation n’est de mise, en dehors de toute enquête historique et sociologique. Par exemple, la signification sociologique suivante, suggérée par une amie Fon, ne manque pas de sens : les hommes étant polygames, notamment les chefs et les rois ; lorsqu’une femme a ses règles, elle s’éloigne de son mari pendant toute cette période qui dure une semaine. Il se pourrait que le nyonuzangbé ait été institué comme le jour de la semaine où, après sa quarantaine, la femme a le droit  de rentrer dans le cercle de l’intimité de son mari.  Ce principe de régulation peut assurer qu’il n’y ait pas d’incident ni d’erreur dans l’observance stricte de la quarantaine. C’est-à-dire, même si les règles de la femme étaient finies le vendredi, elle doit attendre le jeudi suivant pour réclamer son droit à rentrer dans le cercle de l’intimité de son mari.

Voilà une interprétation possible de cette institution/désignation. Il ne s’agit que d’une suggestion hypothétique. Il en existe sûrement bien d’autres. Aucune recherche n’ayant été faite sur le sujet. Si d’aventure cette suggestion était vraie,  il va sans dire qu’on ne peut pas inférer de la désignation de nyonuzangbé, l’expression d’une considération accordée au rôle de la femme chez les Fons…

Il y a certes des domaines dans lesquels, du point de vue de la considération accordée à  la femme, son égalité avec l’homme, la société fon peut faire valoir son antériorité sur des sociétés occidentales ; il s’agit par exemple dans l’art militaire avec les amazones, et dans la religion avec les grandes prêtresses du vodun.

Mais, en tout état de cause,  avant de crier victoire sur le ton de la vertu affligée, et surtout, avant de faire des sermons identitaires façon néo-africaniste, il faut faire des enquêtes… Car l’océan de la complexité des faits et des défis qui incombent à l’Afrique ne se résorbera pas par les gouttes d’illusion sporadiques sur lesquelles nous nous précipitons pour construire les châteaux de cartes de nos revendications identitaires – au demeurant fort légitimes.

Ahoponu Bernard

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2 commentaires

  1. Il faut louer ici la rigueur d’Ahoponu Bernard, l’auteur de cet article.
    Il rappelle opportunément la nécessité d’une démarche scientifique rigoureuse, recherchant exclusivement la vérité, dans nos efforts de reconstitution de notre histoire et de restauration de notre culture. A l’instar de ce que martelait le Professeur Cheikh Anta Diop, on peut dire que toute démarche approximative, reposant sur l’amateurisme, est nuisible à notre cause.

    Juste une rectification : Je pense qu’il n’est pas exact de dire que le fongbé dérive de l’ewegbé. L’histoire de notre région semble indiquer plutôt que le fongbé, l’ewegbé/guingbé, le hwlagbé, le hwédagbé etc., proviennent d’une même aire culturelle : l’Adja.

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