Afrique : Politique, Cité de Jouissance

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L’un des moteurs de l’agitation politique en Afrique, qui conduit souvent aux coups d’Etat, aux guerres, voire aux génocides, c’est le fantasme du pouvoir en tant que lieu de jouissance, et l’envie voire la jalousie des gens qui n’y sont pas.

Et sous prétexte de démocratie, la chose ne fait que s’aggraver ; car bien souvent la motivation des oppositions en Afrique, comme lors de la lutte pour les décolonisations, est de prendre la place des gens qui sont au pouvoir pour ce que cela implique non pas de travail, d’abnégation et de sacrifice, mais de jouissance. Prendre d’assaut les palais officiels,  se vautrer sous les lambris dorés et vivre au frais de la princesse, tel est le but de nombre de soi-disant politiques.

Dans les pays occidentaux, le principe polémique de la politique est intellectuel. On se bat sur des idées : la gauche, la droite, le libéralisme, le socialisme, le nationalisme, la démocratie, etc… Mais dans une Afrique tributaire de l’oralité, où la grande majorité du peuple est analphabète et l’élite instruite est confrontée à la situation aliénante de réfléchir dans une langue qui n’est pas la sienne, avec un passé de culture écrite réduit à néant, les idées sont le cadet des soucis des hommes politiques. Alors sur quoi se bat-on ?

On se bat mû par le fantasme du pouvoir, perçu comme lieu de jouissance et d’accomplissement de soi. En effet, ceux qui sont au pouvoir en Afrique, ceux qui y parviennent, sont loin d’être des moines ascétiques soucieux de la collectivité et travaillant d’arrache pied pour son bien-être. Leur souci c’est plutôt les postes et les positions et les jouissances qu’ils leur procurent quand ils y accèdent : gros salaires, primes, opportunités de voyages dans le monde, commissions diverses, voitures climatisées, palais ou maisons de fonction, honneur, pouvoir, femmes et maîtresses, luxe et volupté, etc…

Cette réalité hédoniste de la motivation des hommes politiques en Afrique est plus ou moins consciemment enrobée dans les professions de foi patriotique et des promesses  sans lendemain. Sachant qu’on ne vit qu’une fois, les gens qui ne sont pas au pouvoir dans des pays où la misère menace de partout, n’ont qu’une obsession, prendre le pouvoir et jouir eux aussi avant de mourir. Dans les langues de l’Afrique de l’ouest comme le yoruba et l’éwé, exercer le pouvoir se dit « manger le pouvoir »  ( j’oyé, en yoruba, dùgan en fon,  etc…)

Développer le pays,  se considérer comme le berger du peuple au sens biblique du terme est le cadet des soucis des hommes politiques, même s’ils jouent à fond sur la fibre  tribale, qui est l’horizon indépassable de l’idée politique en Afrique. Et c’est là où se situe un paradoxe qui mérite éclaircissement. Voilà des gens qui utilisent l’argument ethnique mais qui, une fois au pouvoir, en réalité ne font rien pour changer le sort de leurs semblables. L’exemple est donné par le cas du Nigeria qui a été dirigé pendant plus de trente ans par des dictateurs militaires du Nord musulman, avec un parti-pris régionaliste très affirmé. Mais au bout du compte, le Nord est devenu encore plus pauvre et toujours aussi relativement moins alphabétisé qu’il ne l’était avant l’indépendance, et le sud globalement plus riche et plus alphabétisé ! L’explication est toute simple ; les hommes politiques, à travers le discours tribaliste, instaurent une répartition des rôles : à eux la jouissance matérielle concrète, à leurs congénères la jouissance symbolique, la fierté de savoir l’un des leurs au pouvoir. Et, aussi stupide que cela puisse paraître, ça marche !

Jouissance matérielle donc au sommet, reflet et jeu de miroir à la base. C’est ce qu’on peut appeler le conditionnement spéculaire  du peuple.  Mais cette répartition  n’est qu’un leurre, car le fantasme du pouvoir est toujours là, et la frustration hante le peuple dans la réalité. C’est pourquoi en Afrique, l’agitation politique sous couvert de démocratie est beaucoup plus violente qu’ailleurs, car elle est à la mesure du fantasme que génère la représentation collective du pouvoir comme lieu et occasion uniques de jouissance. C’est pourquoi aussi, sous couvert de démocratie, les pouvoirs fonctionnent en permanence sur le mode du simulacre, marqué par les truquages, la fraude, notamment lors des élections, qui sont le grand moment de cooptation des jouisseurs. Le but de cette culture de la supercherie est de conserver la main ou de la rendre seulement au moment le plus favorable pour passer à une autre forme de jouissance : l’impunité.

Videz le pouvoir en Afrique  de toute implication hédoniste, de toute opportunité de bien être matériel, de jouissance et vous verrez que la démocratie connaîtra comme par enchantement un calme qui lui manque cruellement.

Thomas Sankara avait en son temps initié cette culture de la sobriété matérielle du pouvoir politique à tous les niveaux. Il considérait l’action politique comme un sacerdoce, une mission sacrée et un sacrifice, qui excluait par définition la course à la jouissance matérielle, à la recherche narcissique de l’honneur et du pouvoir. Mais qui veut vraiment imiter les bons modèles en Afrique ?

Adenifuja Bolaji

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