Publié dans Débat, Litté, Livres

Gbêkon, le Journal du Prince Ouanilo

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  1. Présentation de l’œuvre et de l’auteur par la presse

 

blog1Paru aux éditions Harmattan  en France en octobre 2011, « Gbèkon », le journal du prince Ouanilo a fait l’objet d’un lancement officiel en avril 2012. C’est le 4ème ouvrage de l’auteur après « la Kola brisé », « les Noces du caméléon » et « Sètchemè ».   L’auteur  s’inscrit dans une démarche de valorisation et de promotion de l’histoire nationale. Présent au cours de la cérémonie de lancement de l’ouvrage, le professeur Jean-Pliya a confié que l’auteur, à travers ce livre, a joué un rôle de détective et d’enquêteur. Il a poursuivi en laissant entendre que sa démarche originale mérite  des hommages parce que selon lui, l’ouvrage est une fiction romanesque proche de la réalité qui retrace l’espoir et le rêve du Prince Ouanilo. De son côté, le professeur Jean-Roger Ahoyo a résumé la vie du prince en deux points : 1- c’est quelqu’un qui est aimé par son père le roi Béhanzin, celui-là même qui l’a poussé  à aller l’école des Blancs pour étudier et les connaître davantage ; 2 – c’est quelqu’un qui aime son père dont il fut un fidèle exécutant testamentaire. En somme, Ouanilo est un modèle d’attachement familial qui mérite une thèse. Pour l’auteur Blaise Aplogan, « Gbèkon » est une transfiguration artistique et littéraire de la vie du Prince Ouanilo aux côtés et dans l’exil de son père bien-aimé. Le livre convie  selon lui à une pérégrination à travers le royaume du Danhomey, à un moment crucial de son histoire.

Biographie

Né en 1958 à Hogbonu (Ajasè), Blaise Aplogan a une double formation en mathématiques et en sociologie à l’Université Paris VII. Une Etude doctorale consacrée à la rhétorique du discours mathématique de Nicolas Bourbaki, achevée en 1996 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), a fait le lien entre ces deux disciplines. Actuellement, il réside et  enseigne à Paris parallèlement à ses activités littéraires.

Bibliographie

  1. La Kola Brisée, Paris, 1990
  2. Les Noces du Caméléon, Paris 1996

3 Sètchémè, Paris 2005

  1. Gbêkon, le Journal du Prince Ouanilo, Paris 2011
  2. A travers les Jungles de ce Monde t1. Paris, 2013
  3. A travers les Jungles de ce Monde, t2, Paris 2015.
  4. Akpata, l’Homme qui voulait être Porté en Triomphe, Paris 2017

  

  1. Présentation de l’Œuvre par l’auteur :

Ouanilo où l’écrire par soi et pour soi.

Je suis Blaise Aplogan, écrivain né à Hogbonu en 1958 et exilé en France depuis 1981.

 J’ai écrit trois précédents romans. Mon premier, « la Kola brisée », centré autour de Nelson Mandela, se voulait social et politique. Le second, « Les Noces du Caméléon », qui explore la notion de métamorphose façon Kafka se voulait philosophique. Setchémè, mon troisième roman, qui est une histoire sentimentale avec pour toile de fond la période révolutionnaire du Bénin et ses mœurs barbares,  est à la fois moral et politique.

Le journal de Ouanilo dont je vais parler est le plus historique de mes romans. Mais, il n’est pas moins sentimental, éthique et philosophique.

Sous le titre de « Ouanilo ou l’Écrire par soi et pour soi », je voudrais partager avec vous quelques-unes des idées qui me tiennent à coeur et dont « Le Journal de Ouanilo » est la traduction. Et profiter par la même occasion pour répondre à quelques questions pertinentes, que se posent déjà ses lecteurs.

Les idées qui nous habitent prennent racine dans notre vécu. Comme le dit l’écrivain américain Russel Banks, nous avons besoin de mémoire pour conserver le souvenir de l’idéal. L’intérêt pour l’exil de Béhanzin se rapporte à mon vécu d’exilé. Le sentiment d’exil chez moi fut précoce. Jean-Paul Sartre dans son autobiographie littéraire, Les Mots,  raconte comment les vicissitudes de la vie l’ont conduit à intégrer la famille de sa mère et vivre sous la tutelle de son grand-père. C’est le voyage biographique inverse que j’ai fait. Né dans la famille de ma mère, j’ai été amené à vivre chez mon père à l’âge de cinq ans. Ce fut mon premier exil. L’intégration à la famille de mon père s’est faite graduellement, par petits essais. L’un de ces essais m’a exposé à la déstabilisante menace de perdre la langue maternelle pour une langue inconnue –celle du père. À ce transfèrement, j’opposai une farouche résistance. « Je ne connais pas leur langue » avais-je dit en mina à ma mère lorsqu’elle me dit d’aller saluer mon père lors d’une visite et lui demander l’argent du matin, zanzankouè. Mais cette langue fon qu’à trois ans je prétendais ne pas comprendre, je la parlerais bien des années plus tard au point même d’en arriver à oublier celle de ma mère à laquelle je m’accrochais pourtant tout petit. Je parlerai aussi d’autres langues de ma ville de naissance, Porto-Novo, comme le goun et le yoruba. Comme on le voit, ma vie ou plus exactement mon vécu et ma sensibilité furent très tôt placés sous le signe de l’exil. Plus tard, j’irai d’exil en exil.

C’est dire que l’exil est chez moi une idée même si mes idées ne sont pas en exil.  En effet, tout petit, j’ai choisi la littérature comme paravent intérieur à l’exil. D’abord en tant que lecteur puis en tant qu’aspirant écrivain. Mon père, pour des raisons professionnelles avait à la maison une bibliothèque assez fournie. Comme sur un arbre magique aux fruits divers, j’y cueillais secrètement les délices de ma  curiosité insatiable. C’est là qu’un jour, je fis la découverte de «The Palme Wine Drinkard » d’Amos Tutuola. Et ce fut le coup de foudre. Bien que le livre fût en anglais et que je ne fusse qu’en 5ème, je le dévorai d’une traite. Plus tard, je prendrai conscience de l’effet d’écran dans l’échange écrit ou verbal. Cet effet que quelque part j’appréhendais lorsque je refusais d’entrer en communication avec mon père, sous prétexte d’une différence de langue. Si à 12 ans, j’ai pu lire facilement cette œuvre de l’écrivain nigérian qui était écrit en anglais, ce n’était pas seulement parce qu’elle mettait en jeu l’âme yoruba de son auteur ou des personnages, ni non plus que son parler était des plus dépouillés mais parce que la voix d’Amos Tutuola était en prise directe sur les choses. L’effet d’écran entre l’auditeur est l’émetteur était réduit à sa portion congrue. Qu’on le veuille ou non, il y a une sorte d’obscénité à devoir parler à sa mère dans une autre langue que la sienne. Et, dans notre contexte de colonisés,  cette obscénité ainsi que les bruits qu’elle génère sont au principe de l’effet d’écran. Si j’ai aimé les œuvres d’Amos Tutuola, c’est que j’ai senti que l’effet d’écran qui accompagne sa voix, est en l’espèce et dans les conditions de sa production le plus réduit possible. On pourrait penser que la réduction de l’effet d’écran va de pair avec la proximité culturelle. C’est vrai, dans une certaine mesure. Car j’ai ressenti la même chose avec des écrivains africains comme Chinua Achebe ou Jean Pliya, alors que leur sensibilité ne sont pas forcément les mêmes. Mais, lorsqu’on songe qu’un écrivain japonais comme Junichiro Tanizaki dans son oeuvre majeure, « l’Éloge de l’ombre », suscite le même intérêt, on se rend à l’évidence de ce que l’effet d’écran n’est pas déterminé par la seule proximité culturelle, du moins pas au sens ordinaire du mot culture.
Dans la forme du Journal de Ouanilo, on pourrait aussi déceler le même souci de réduction de l’effet d’écran. Mais le choix de cette forme rend compte aussi de ma passion pour le journal. Suivant un conseil d’André Gide,  l’apprenti écrivain que j’étais eut à coeur d’écrire son propre journal. (Et ce n’était pas de la fausse monnaie) Le journal est l’occasion d’une écriture quotidienne, tourné vers le territoire de l’intimité, où le sujet retrouve sa liberté compromise à l’extérieur. Je m’étais mis à écrire mon journal pour capter les moments et les expériences fugitives de ma vie d’exilé. En l’espace d’une vingtaine d’années, j’ai pu ainsi réaliser un tapuscrit de 6000 pages ! Sur cette lancée, j’étais devenu un fanatique des carnets de notes que j’aimais collectionner, notamment les journaux formatés qui ouvrent des durées de tenue de trois ans, cinq ans voire plus.
Le journal est donc un indicateur implacable du temps qui passe. Il en est de même avec le journal de Ouanilo, qui couvre une période de plus de 30 ans entre les 10 ans du narrateur et ses 43 ans.
Mais le choix de Ouanilo écrivant son journal est aussi dans la droite ligne du désir de réduire l’effet d’écran. Ouanilo écrivant son journal sur son père est le personnage le mieux placé pour le faire. Auprès de Béhanzin, il a joué le rôle de l’écrivain. Il a écrit par soi et pour soi.
De fait, l’analogie biographique entre l’auteur et le narrateur est fondée dans la situation dramatique de l’exil. Ouanilo a connu un exil multiple. Ils étaient quatre enfants de Béhanzin à être de sa suite. Ouanilo se trouve être le seul garçon. La familiarité entre sœurs, l’intimité n’est pas la même qu’entre frères et soeurs ; de ce point de vue, Ouanilo était quelque part un exilé parmi ses trois soeurs. De même, des quatre épouses de Béhanzin qui le suivirent en exil, aucune n’était la mère biologique de Ouanilo, ce qui n’est pas fait pour atténuer ses affres affectifs et ses frustrations. Pour le jeune garçon de 9 ans qui, à cet âge, avait encore le droit d’être accroché au pagne de sa mère, il s’agit là aussi d’un exil affectif dont la souffrance a marqué sa personne et structuré sa personnalité.

Tous ces exils et leur lot de souffrances amènent à se demander pourquoi Béhanzin a choisi Ouanilo à ses côtés lors de ce qui apparaîtra après coup comme son exil ?
Même défait, Béhanzin ne se doutait pas que son premier voyage hors du royaume allait mener à l’exil. Il restait dans l’état d’esprit d’un homme honnête qui considérait que la guerre entre le Dahomey et la France était la conséquence d’un malentendu. Quoi qu’il en soit, l’hypothèse du malentendu ne suffit pas à rendre raison de ce qui apparaîtra rétrospectivement comme la nature totalitaire et raciste du projet colonial. Cette dimension de contrainte décrétée affaiblit l’hypothèse du malentendu, en tout cas dans le rôle décisif qui lui est assigné pour rendre raison du conflit. Car la domination coloniale étant un projet politique conçu par une puissance extérieure, consciente de sa supériorité,  toutes les causes immédiates ou proclamées du conflit n’étaient en réalité que des prétextes. Les hommes ne sont pas des tigres, dit un adage chinois, il faut qu’ils donnent des raisons avant de sauter sur leur proie. Mais nous rejoignons notre compatriote Luc Garcia dans la conclusion de son livre consacré au Dahomey face à la pénétration coloniale qui, au sujet des relations entre le Dahomey et la France,  parle d’ignorance réciproque. Car pour moi, cette ignorance réciproque est l’une des manifestations de l’effet d’écran. Cette ignorance que Béhanzin tient pour un malentendu. Et selon lui, tout ce qui fait écran dans les échanges entre les autorités françaises et le Dahomey constituait le malentendu. La hargne et le refus d’entendre raison des Français l’avaient édifié dans cette certitude. C’est pour cela qu’au plus fort du conflit, espérant pouvoir clarifier les choses, Béhanzin n’hésita pas à constituer une très coûteuse ambassade censée aller expliquer aux autorités françaises la bonne volonté du Dahomey et de son roi à entretenir des relations amicales avec la France. Mais la mission dahoméenne tourna court, car les autorités françaises y opposèrent une fin de non recevoir catégorique et passablement méprisante.
Donc, en se rendant à la partie française après sa défaite militaire et ses longs mois de maquis, en acceptant de quitter le sol du Dahomey, Béhanzin pensait aller au devant des autorités légitimes de la France. Il voulait saisir cette occasion pour dissiper ce qu’il considérait comme un malentendu. Parler d’homme à homme et les yeux dans les yeux avec « le roi de France » avec qui il était sûr, entre gens honnêtes et civilisés, de parvenir à un accord.
Dans cet esprit, l’inclusion de ses quatre enfants dans sa délégation, notamment la présence de Ouanilo, traduit l’affection paternelle et le désir de leur offrir une découverte du monde à ses côtés. Dans le cas spécifique de Ouanilo qui est un garçon, il est indéniable que Béhanzin nourrissait le dessein de faire de lui, le cas échéant, sinon un héritier, du moins un intermédiaire entre lui et ses interlocuteurs européens. Ce qui laisse penser que la présence à ses côtés de Ouanilo, dans l’esprit de Béhanzin, correspondait à un voyage d’apprentissage, une occasion d’acquérir la connaissance des blancs, qui a été si décisive dans leur victoire. À travers Ouanilo, cette connaissance donnerait à la voix du Dahomey une audibilité et une respectabilité nouvelles, débarrassées de tout ce qui y faisait écran. Avec Ouanilo –et ce fut effectivement le cas durant l’exil–Béhanzin parlerait, et écrirait par soi. Écrire, dire, énoncer sa position par soi sans intermédiaire, tel était le souhait le plus ardent de Béhanzin. Et qui d’autre que Ouanilo pouvait incarner ce vœu ! Même lorsque l’exil se révéla dans sa crapuleuse vérité, Béhanzin, ne reculant devant aucun sacrifice, tint à mettre Ouanilo à l’école des blancs. Et l’extraordinaire appétit de connaissances de ce dernier, son avidité à apprendre et comprendre seront le meilleur hommage à la clairvoyance paternelle.
Dès ses 14 ans, en devenant le secrétaire de Béhanzin, son écrivain privé et son porte-plume éminent, Ouanilo assumait avec conscience ce besoin décrire par soi et pour soi.
Cette première application concrète de l’écrire par soi et pour soi dont Ouanilo est l’incarnation vivante n’était qu’une réalisation provisoire. Dans l’idéal–et Béhanzin a combattu jusqu’au bout pour nous garantir les conditions politiques et éthiques de sa possibilité –dans l’idéal, écrire par soi et pour soi était ce qui nous manquait déjà et dont le manque a conduit au désastre. Le lien entre l’ignorance et le malentendu est direct ; c’est un rapport de cause à effet. Lorsque les Français, pour chercher noise au Dahomey, prétendirent détenir  un traité aux termes duquel le roi Glèlè aurait cédé Kutonu à la France, ce traité cumulait deux indices majeurs du malentendu : premièrement, seuls les Français en possédaient copie ; et deuxièmement cette copie controversée était par surcroît en français ! Ce n’était donc pas un texte écrit par soi et pour soi. Et quand on réfléchit à ces événements qui ont servi de prétexte à la conquête coloniale, on se demande ce qu’il en aurait été si le Dahomey pour réfuter les allégations de la partie française avait pu exhiber à la face du monde une version dahoméenne du traité querellé ! Une version évidemment en fon. Nous serions dans un cas idéal de l’écrire par soi et pour soi.
Quand je dis idéal, on pourrait objecter qu’il ne s’agit là que de vaines supputations sans réalité. Et pourtant les annales de l’histoire africaines connaissent cette réalité. L’Éthiopie de Ménélik II qui a infligé une cuisante victoire aux Italiens à Adouwa s’était trouvée dans le même cas que le Dahomey de Glèlè et de Béhanzin !
Comme le Dahomey, il y avait un traité querellé entre les deux pays, le traité de Wuchale qui mettait en cause la souveraineté internationale de l’Ethiopie. Mais, il y avait deux différences avec le cas dahoméen : d’une part  alors que le traité français supposé ne concernait que le petit village côtier de Kutonu, le traité de Wuchale mettait en cause la souveraineté de toute l’Éthiopie ; deuxièmement, alors que les autorités du Danhomey ne s’étaient engagés que sur parole, l’Ethiopie elle détenait une version en amharique du traité. Différence de taille ! Peut-être que la victoire d’Adouwa qui a été déterminante dans la continuité de la souveraineté Éthiopienne n’était-elle que la traduction militaire d’une souveraineté symbolique que révélait l’existence d’une version en amharique du traité de Wuchale. Cette supposition peut paraître spécieuse mais rien ne permet de l’infirmer et l’histoire de l’Éthiopie dont toute l’Afrique s’honore aujourd’hui montre qu’il n’y a pas d’autonomie organisationnelle et politique  ni de victoire militaire sans une autonomie symbolique en acte, condition a priori de l’écrire par soi et pour soi.
Mais si la source symbolique de l’oeuvre par soi et pour soi est déterminante pour l’autonomie, celle-ci comporte aussi des aspects techniques non négligeables. Au début de cet exposé j’ai évoqué comment l’influence de certains auteurs plus ou moins culturellement  éloignés m’a fait prendre conscience de l’effet d’écran. Le plus culturellement éloigné de ces auteurs est sans conteste le japonais Jun’ichirō Tanizaki. Dans son oeuvre, « L’Éloge de l’Ombre », Tanizaki démontre avec brio comment le sort du Japon n’aurait peut-être pas été le même si l’invention d’un objet apparemment aussi anodin que le stylo avait été l’œuvre d’un Japonais ou d’un Chinois.
Dans la droite ligne de cette critique qui, certes est datée on ne peut s’empêcher de voir un réseau d’analogies ou de correspondances avec notre situation de Béninois ou d’Africains colonisés. Ainsi, je me pose des questions encore plus élémentaires et moins osées à propos de notre posture symbolique en général et en particulier à propos de nos langues nationales. Pourquoi, 50 ans après les indépendances, l’écriture dans nos langues, par la grande majorité des gens, demeure-t-elle à l’état de misère ? Qui décourage cette autonomie fondamentale et naturelle ? Quels facteurs en constituent les freins ? Et pendant combien de temps cet état de choses impensable pour un peuple conscient des exigences de son être au monde peut-il se poursuivre ? Par ailleurs, dans les expérimentations embryonnaires menées jusqu’ici en matière de transcription de nos langues, le sociologue que je suis, sans prétendre être un spécialiste en la matière, s’est toujours demandé pourquoi nous avons instinctivement opté pour un système de transcription alphabétique alors que peut-être d’autres systèmes étaient plus pertinents et plus historiquement fondés ? Mon questionnement peut paraître naïf, mais j’ai toujours été étonné, chaque fois que je me retrouve dans un restaurant chinois avec des amis coréens ou japonais, de voir que ceux-ci pouvaient lire le menu en chinois alors qu’ils ne connaissent pas cette langue. La raison en est que Chinois, Japonais et Coréens ont en partage l’usage des mêmes idéogrammes ! Que serait alors, me suis-je toujours demandé, notre situation de nation pluriethnique, si au lieu d’une transcription basée sur l’alphabet, nous avions choisi d’utiliser des idéogrammes pour exprimer nos pensées et décrire le monde qui nous entoure, idéogrammes que nous nous serions donné la peine de concevoir nous-mêmes. Après tout, les hiéroglyphes basés sur des principes voisins étaient en usage en Égypte. Et nos ancêtres qui venaient de là ont, au fil des années su capturer la mémoire de ses formes dans nos réalisations artistiques des bas reliefs et toiles appliquées. Imaginez donc le discours sur l’état de la nation prononcé par le chef de l’État, transcrit dans un tel système d’idéogrammes librement choisi. Sur toute l’étendue du territoire national, chaque citoyen, quel que soit son lieu géographique, ethnique ou linguistique, parce que le texte qu’il a devant ses yeux est en idéogrammes, comprendra le discours du chef de l’État sans qu’il y ait besoin de traduction. Un paysan du sud et un paysan du nord, chacun parlant une langue que l’autre ne connaît pas, peuvent quand même correspondre et se comprendre. Quel facteur d’unité, de progrès et d’intégration nationale ce serait !
Certes la chose est plus euphorique à dire qu’à réaliser ; elle n’est ni si facile ni si simple à faire mais elle ne relève pas entièrement d’une lubie. Au contraire, cette idée prouve le lien étroit entre autonomie symbolique et unité nationale. Lorsque ce lien est réalisé en littérature et exprime son entière pertinence nous sommes dans l’écrire par soi et pour soi.
Cette pertinence, j’ai la faiblesse d’espérer que «Gbêkon, le journal de Ouanilo »  en fournit l’ébauche, à défaut de la réaliser. Comme je l’ai dit au début, la forme du journal n’est pas un choix fortuit. Entre autres raisons,  elle s’est imposée comme la meilleure manière de replacer Ouanilo dans son propre rôle : celui par lequel, pour la continuité du combat de Béhanzin, l’écriture par soi prend son sens et se réalise effectivement.
En tenant la plume de son père, en étant son porte-voix, celui par lequel Béhanzin écrit et s’adresse au monde, Ouanilo se trouve dans son sujet. Il écrit pour soi.
Écrire pour soi, c’est tout le contraire d’un écrire aliéné comme lorsque collégien, jeune apprenti écrivain, il m’arrivait d’écrire des nouvelles où il était question des « reflets chatoyants du visage de la Seine » et d’autres rêveries mimétiques du même acabit alors que j’étais en face de l’Ouémé qui ne m’inspirait rien et n’avais jamais mis les pieds à Paris ! Cette posture caricaturale, qui est la traduction juvénile d’une aliénation collective non questionnée est tout le contraire de l’écrire pour soi.
Avec le journal de  Ouanilo, je prends Ouanilo comme sujet et le sujet de  Ouanilo est Béhanzin. Mais celui qui dans un mouvement total boucle la boucle de l’écriture c’est Béhanzin lui-même ! D’où l’écrire par soi …

Voilà brièvement exposées quelques-unes des idées que j’ai placées sous le titre de « Ouanilo, ou l’écrire par soi et pour soi. » Bien sûr je pourrais approfondir davantage le sujet mais longueur n’est pas forcément signe de clarté. Comme l’écrivain sud-africain Coetzee, je suis d’avis qu’aucun prisonnier ne consentirait à mourir sans avoir fait le tour de sa prison. Sans toutefois être prisonnier de mon sujet, j’espère en avoir fait le tour. J’espère notamment avoir répondu à quelques-unes des questions que le lecteur ordinaire pourrait se poser autour de cette œuvre. Mais je me suis gardé de parler de l’œuvre elle-même. Sur ce point je préfère laisser la parole à Ouanilo lui-même. Mais, s’il y a un souhait que je formule avec ardeur, c’est celui de la prise en charge de notre mémoire par nous-mêmes. L’histoire contient des trésors cachés dont la découverte peut libérer nos énergies créatrices. La montagne de notre contrée, à force d’être devant nos yeux, en finit par passer inaperçue. Béhanzin est une figure monumentale ; mais ce n’est pas parce qu’il est une figure monumentale que nous allons l’oublier. Une façon sûre d’échapper au piège de l’oubli c’est de changer le point de vue.
Par sa jeunesse, sa modernité, son amour filial, sa réussite intellectuelle, son abnégation, son courage et sa droiture, Ouanilo incarne ce point de vue rénové qui est celui du relai de la mémoire.
La tâche de l’écrivain a dit Russel Banks est de maintenir vivant un ensemble d’idéaux. À travers Gbêkon, je crois avoir pris ma tâche d’écrivain à coeur. Par l’accueil des lecteurs et du public béninois dont votre présence ici nombreuse est le signe réconfortant, j’espère que les idéaux incarnés par Béhanzin et traduits fidèlement par Ouanilo resteront à jamais vivants.

Je vous remercie !

III. Questions sur l’Œuvre Posées par les Lecteurs

Bonjour Mr Aplogan


C’est Luc Ahoyo, vous m’avez dédicacé votre bouquin « le journal de Ouanilo » il y a quelques semaines à la station Stade de France, et je vous en remercie de nouveau. Je devais vous envoyer mes questions, mais à force de tarder je les ai oubliées et il a fallu que je refasse une petite relecture du livre.
Vous avez précisé à la fin du livre que certains aspects étaient romancés. Néanmoins je suis curieux de savoir si les points que j’ai relevés sont des faits ou de la fiction. Les voici

 D’entrée, il est important de commencer par une petite remarque liminaire. Elle touche à la distinction entre fiction et réalité, et à la valorisation implicite de la réalité. D’emblée, il est important de souligner que réalité et vérité ne se recouvrent pas nécessairement. Donc si ce qui relève de la fiction n’est pas conforme à la réalité, il n’est pas automatiquement contraire à la vérité. Le philosophe  français Jean-Paul Sartre, est même là-dessus plus catégorique : « la vérité et la fable sont une même chose, dit-il, il faut jouer la passion pour la ressentir, l’homme est un être de cérémonie »  C’est à la lumière de cette remarque que je vais essayer de répondre aux questions que tu as posées et dont la pertinence se passe de commentaire.

Les échanges de lettres
Les transcriptions de lettres du Roi Béhanzin à destination de l’administration française et en particulier au président français sont-elles de vraies lettres,?

Oui, ces lettres sont authentiques ; elles ont été effectivement écrites, et proviennent d’archives diverses. Cela dit, une petite remarque qui a son importance ; souvent les lettres qu’écrivaient nos souverains africains aux chefs de gouvernement ou d’état européens — je n’ose dire leurs homologues, car tout une tartufferie institutionnelle biaise les rapports entre Africains et Européens, et qui est au principe du mépris et de la ruse de domination —  sont souvent réinterprétées, « toilettées », rhabillées, réécrites  dans les officines ou chancelleries avant d’être lues par leurs destinataires, car la qualité de leur écriture ou de leur composition pouvait parfois laisser à désirer. Elles donnaient lieu parfois à des interprétations éloignées des intentions de départ, ce qui a été une des sources de malentendu entre le Danhomè et la France, même si, dans le fond les malentendus ne sont que des prétextes d’un conflit à bien des égards inévitable, parce que relevant d’une mise en jeu de puissance et d’une intention de conquête décrétée.

La lettre du roi Glèlè à Juliano De souza est-elle réelle?

Oui, dans le même sens énoncé supra

 De même, les échanges de lettres entre le prince Ouanilo et l’administration française sont-elles de vraies lettres? (demande d’augmentation de sa bourse …)

 Oui ; il faut savoir que Ouanilo est très tôt devenu le secrétaire particulier de son père dont il a commencé à tenir la plume vers les 14 ans. Pendant au moins six ans, il était celui qui écrivait les nombreuses lettres qu’envoyait Béhanzin à tous ceux qui pouvaient avoir assez d’influence pour dénouer le quiproquo de l’exil dans lequel il estimait être injustement enfermé. Il s’agissait d’un véritable combat épistolaire dans lequel s’est exprimée de façon continue la légendaire combattivité de Béhanzin. Après la mort de Béhanzin, Ouanilo est restée dans cette veine du combat épistolaire, et l’un des thèmes clé de son combat à lui, outre le transfert des cendres de son père au Dahomey, était l’augmentation de sa pension

Le prince avait-il vraiment quelqu’un en interne qui l’informait sur ce qui se disait sur lui dans les courriers du colon.

 

On ne peut répondre par l’affirmative ; car le personnage qui joue ce rôle dans le roman est un personnage de fiction dont l’existence est rendue nécessaire par la structure, du récit.

Est-ce que les lettres de l’administration française provenant du Danhomè et relatant les rapports entre Ouanilo et sa famille sont réelles

 

Oui ! Elles proviennent des archives (d’Outre-mer et autres)

ADJATO
Est-ce que l’association ADJATO a vraiment existé et le prince en était-il un membre?

Non, c’est une association imaginée pour relier la probabilité et même la réalité d’échanges qu’il a pu y avoir entre ses membres, dont Ouanilo

Si cette association a existé, le Père Aupiais était-il impliqué comme décrit dans le roman?

 voir supra

  Le père connaissait-il  le Prince Ouanilo

Probablement

Est-ce qu’il y a vraiment eu le lancement de ADJATO au Bénin, et la femme du prince Ouanilo a -t-elle fait un discours lors de ce lancement?

voir supra
Le prince est-il réellement rentré au Bénin à plusieurs reprises

 

Oui, par deux fois. Une fois en 1921, pour 6 mois, et une seconde fois en 1928 lors du retour des cendres de son père ( cf  la préface de Jean-R Ahoyo !)

Blaise Aplogan

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