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Du pragmatisme kantien

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Qu’a pensé Kant de la Révolution française ? L’a-t-il célébrée, en dépit des réserves que l’idée même de révolution semble lui inspirer ? Pour C. Ferrié, on ne peut répondre à ces questions qu’en convoquant une autre herméneutique, qui admette la dimension pragmatique des écrits politiques kantiens.

Cet ouvrage s’attaque à un problème délicat de l’exégèse kantienne : la position de Kant vis-à-vis de la Révolution française, qui engage la portée de toute sa doctrine politique. En effet, celle-ci n’est pas explicitement articulée au système de la philosophie critique kantienne et semble caractérisée par une certaine versatilité, sans doute dictée par la complexité du contexte politique, et en particulier la menace de censure. Cela explique probablement les captations idéologiques qui ponctuent la réception du jugement kantien sur la Révolution. En effet, profitant de tel ou tel jeu interprétatif délibérément laissé par Kant, nombreux sont ceux qui projettent une position politique ad hoc sur le philosophe de Königsberg, aussi bien en qualité de repoussoir que de père fondateur.

Christian Ferrié entend démontrer que ce brouillage, une fois dégagé des récupérations idéologiques et envisagé comme tel, vise à masquer délibérément la position kantienne qui, bien que subissant quelques amendements au fil du temps, est remarquablement cohérente : c’est le « réformisme révolutionnaire » [1] de Kant, qui donne son titre à l’ouvrage. Pour mener à bien une telle démonstration, l’auteur préconise une méthodologie à laquelle il s’astreindra avec rigueur : toujours situer le discours kantien dans son contexte historique, politique et social immédiat pour éviter ce que l’auteur qualifie d’anachronismes et d’anatopismes, et bien saisir les enjeux pragmatiques immédiats des prises de position kantienne.

Le défi herméneutique de la politique kantienne

Une telle perspective de lecture justifie le détour par une description détaillée des enjeux politiques respectifs des principaux jugements concernant la réception kantienne de la Révolution française. On suit ainsi l’évolution du statut de la doctrine kantienne au cours de l’histoire des gauches française et allemande, après les condamnations univoques de Hegel puis Marx du libéralisme kantien. La galerie de portraits est aussi riche (J. Barni, C. Renouvier, J. Jaurès puis H. Cohen, M. Adler, etc.) que suggestive (que ce soit par exemple sur le rapport entre H. Cohen et K. Vorländer ou la reprise néo-hégélienne de l’héritage cohénien par M. Adler) et constitue un outil appréciable et synthétique pour mettre en perspective les différentes tentatives plus récentes de réappropriation de l’héritage politique kantien, en marge du bicentenaire de la Révolution notamment (p. 54-70).

Cette présentation vise à illustrer les risques de dérive anachronique et anatopique des interprétations précédentes de la doctrine politique de Kant : elles ont toutes en commun de ne pas juger Kant dans sa situation réelle (celle de la Prusse Orientale de la fin du 18e siècle), et d’importer des problématiques, des catégories (notamment celles de réforme et révolution entendues comme strictement antagoniques) et des intentions (par exemple donner une caution philosophique à la social-démocratie allemande face au marxisme) qui lui sont essentiellement étrangères. Au contraire, un effort soutenu de contextualisation doit permettre de situer le point de vue kantien sur la situation politique européenne, en révéler la cohérence, et in fine, restituer une doctrine politique inédite, celle que l’auteur désigne comme un « réformisme révolutionnaire » et qui n’est pas menacée par l’antinomie apparente sur laquelle butaient la plupart des interprétations précédentes : la position kantienne n’a pas la rigidité dogmatique que lui prêtent beaucoup de ses lecteurs, mais articule au contraire un certains nombre de principes juridiques à leurs conditions pragmatiques d’application.

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