Publié dans Essai

Afrique : Républiques Putatives, Royaumes Actuels

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cossi-bio-osse3En Occident, l’histoire a mis à l’honneur la République, qui est devenue la référence politique des États et nations de par le monde. La Révolution française a donné le ton avec la mise à bas de la monarchie absolue et la proclamation de la première République via la monarchie constitutionnelle. Depuis, ce modèle a fait tâche d’huile de par le monde, donnant lieu souvent à des révolutions ou a des guerres plus ou moins victorieuses. Mais les guerres ou les révolutions au nom de la République qu’elles soient victorieuses ou pas ne laissent jamais indifférentes les sociétés où elles ont eu lieu. La dialectique de la libération a toujours le dernier mot. Ainsi, par exemple en Espagne, bien que les monarchistes soient sorties victorieux de la guerre, la Démocratie a fini par s’imposer. En Europe, les anciennes monarchies sont toutes devenues constitutionnelles et la Démocratie y règne souvent bien plus que dans des nations où la République a triomphé. Les monarchies du Nord de l’Europe, la Hollande, mais surtout la Norvège ou la Suède, où l’État providence et la Démocratie participative sont une réalité agissante mettent plus en avant la liberté citoyenne qu’en France, l’une des plus anciennes Républiques d’Europe.

Quand on se tourne vers l’Afrique le tableau est plutôt exotique, cerné par un paradoxe à la fois sémantique, historique et culturel.

Avant l’arrivée des Colons sur le continent africain, les états étaient des royaumes qui avaient à leur tête des rois souvent héréditaires, dotés de pouvoirs plus ou moins absolus. Les États africains prétendument indépendants d’aujourd’hui, sont des héritages du colonialisme, européen — français, anglais, espagnol ou portugais. Et comme la forme de la République, qui va de pair avec le modèle Démocratique et l’État de Droit, est la plus prisée par les puissances coloniales et néocoloniales, les États africains et leur dirigeants s’y sont naturellement conformés. Ainsi en dehors de quelques royaumes qui ont résisté à la vague coloniale et à son héritage politique, comme  le Maroc, le Swaziland et le Lesotho, la plupart des autres Nations africaines représentées à l’ONU sont censées être formellement des Républiques.

 Mais plus d’un demi-siècle après cet habillage républicain qu’en est-il du lien entre l’esprit et la lettre de la République sur le continent africain ?

Concrètement voici le constat que l’on peut faire :

 Paul Biya, 83ans est au pouvoir depuis près de 34ans au Cameroun ! Cette durée n’a rien de républicain, à moins que ce ne soit dans sa version soviétique, sanctionnée par l’histoire. Idem pour Robert Mugabe, 92ans qui est au pouvoir depuis 29ans au Zimbabwe ;

Denis S. N’guesso 73ans au pouvoir depuis 31ans au Congo Brazza ;

Théodoro Obiang N’guema 74ans, au pouvoir depuis 37ans en Guinée équatoriale ;

Omar El-Béchir 72ans au pouvoir depuis 27ans au Soudan ;

José Eduardo Dos Santos 74ans au pouvoir depuis 37ans en Angola ;

Au Gabon, Omar Bongo a régné pendant 42 ans et son fils Ali lui a succédé sur le trône depuis 8 ans ;

En Côte d’Ivoire Houphouët  Boigny a régné pendant 33 ans, mourant sur le trône et laissant le pays sans successeur désigné ni dauphin, ce qui le plongera dans une guerre aux relents fortement néocoloniaux ;

Au Togo, Gnassingbé Eyadema a régné durant 38, et son fils Faure lui a succédé sur le trône depuis 11 ans ;

En RDC, Mobutu a régné pendant 32  ans ;  Laurent Kabila qui l’a remplacé de force est resté au pouvoir pendant 4 ans jusqu’à son assassinat, après quoi son fils Joseph  est monté sur le trône depuis 14 ans ;

En Ouganda, Yoweri Museveni 72ans est au pouvoir depuis 30ans ;

Au Tchad, Idriss Deby Itno 64ans est au pouvoir depuis 26ans ;

En Érythrée, Isaias Afwerki 70ans est au pouvoir depuis 20ans ;

Au Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh 68ans est au pouvoir depuis 17ans.

 Ce constat est on ne peut plus éloquent. Il prouve le proverbe yoruba qui dit que «  ce qu’on a fait avec l’héritage est plus important que l’héritage lui-même. » Et pour aller plus loin, on peut avancer qu’il y a des choses qu’il y a des choses qu’il vaut mieux conquérir plutôt qu’hériter ; pas plus que nos indépendances qui nous ont été octroyées avec le bon vouloir occidental suite à la catastrophe moralement déstabilisatrice de la seconde guerre mondiale, la République ou l’Etat républicain ne sont pas des fruits d’une conquête de nos sociétés. Du coup, cette forme, dans la pratique nous est apparue étrangère, et est devenue le masque commode de notre nature propre, qui vit encore sous la pesanteur mentale des royautés anciennes. Nos dirigeants ne haïssent rien tant que l’opposition, surtout si elle a la prétention de se substituer à eux à la tête de nos pays. Nos soi-disant présidents n’aiment rien tant que se succéder à eux mêmes jusqu’à leur mort. Leur rêve et leur désir sont de mourir au pouvoir. Ils ont du mal à se voir comme un citoyen ordinaire. Mais une telle mentalité et surtout celui qui la possède, dans la définition de ceux qui nous ont légué le modèle démocratique et républicain, n’est rien moins qu’un roi. Donc nos chefs d’Eta en Afrique sont des rois et nos nations des royaumes…

 Pour changer cet état de choses, dont les conséquences sont aussi multiples que catastrophiques, il faut beaucoup plus qu’un masque démocratique plus ou moins ajusté comme au Bénin où, depuis un quart de siècle une élite espiègle fait régner la paix  des corrompus, mais questionner l’héritage colonial pour jeter les bases d’un État nouveau, authentique et libre, axé sur notre histoire et nos intérêts.

 Prof. Cossi Bio Ossè

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