Publié dans Essai, Haro

L’Agenda Personnel de Talon et la Fonction Symbolique des Vindictes Populaires

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Talon a annoncé avec force son intention de ne faire qu’un seul mandat. Ce détachement inhabituel peut étonner au vu de l’agenda officiel normal d’un chef d’État, qui a des ambitions pour son pays, et la volonté d’assurer leur réalisation dans la longue durée. Mais au vu de son agenda personnel bien traduit par le slogan « surgir, agir et disparaître », cinq ans, c’est largement suffisant. Et comme nous le voyons, l’homme est en train de se faire justice à lui-même, par rapport au tort censé lui avoir été fait par Yayi Boni.

D’un certain point de vue, la recrudescence des vindictes populaires, forme régressive et barbare de justice spontanée n’est que l’épiphanie de la posture politique de Talon. Le peuple a compris qu’un régime est arrivé dont la motivation et le but premier du chef sont de se faire justice soi-même. Et les foules ayant compris le message, le mettent symboliquement en acte, avec une passion candide et une certitude référentielle qu’elles tiennent pour légitime. Il n’y a pas de doute, les vindictes populaires sont une métaphore collective qui rejoue au niveau de l’inconscient collectif des foules la posture politique de Talon, son agenda personnel qu’imperturbablement il met en œuvre sous nos yeux ébahis.

Et puis l’habitude est une seconde nature, dit-on. Talon le milliardaire, dont tout le monde sait que la seule sueur de son front ne justifie pas l’immense fortune, l’homme qui par son argent n’a de cesse de mettre son grain de sel dans les sauces politiques nationales des vingt dernières années, ne dérogera pas à ses penchants une fois devenu chef de l’État. Pour un oui ou un nom, celui qui à Paris, n’a pas craint d’affirmer sa volonté « [d’]acheter, de payer, de rémunérer la compétence, quel que soit le prix », claquera des mille et des cents. La seule différence est que ce qui se faisait naguère dans l’ombre et de la poche privée de l’homme d’affaire se fera désormais en pleine lumière et depuis les caisses de l’État dont il est devenu le chef.

Deux exemples d’actions ou de faits irréfutables justifient cette affirmation. Le premier est l’emprunt obligataire lancé par le gouvernement et qui a été souscrit avec célérité et un relatif succès. Qui en sont les souscripteurs ? Sans aucun doute le cordon de milliardaires qui entourent notre milliardaire de président. Ce soupçon est fondé sur le taux d’intérêt exorbitant de l’emprunt, 6%, sans commune mesure avec ce qui se pratique sous d’autres cieux et dans les mêmes conditions.

Deuxième exemple, le plus criard, selon une information qui reste à confirmer, la commission Jɔgbénu aurait coûté 500 millions au contribuable béninois, pour 45 jours de travail ! Dans un contexte de pauvreté généralisée, où la diminution du train de vie de l’État est une nécessité, des Béninois viennent de réfléchir pour l’avancement national et se sont fait payer sans rougir la bagatelle de 10 millions chacun, là où par patriotisme et abnégation, ils auraient pu retrousser les manches et se contenter de tasses de café et quelques madeleines ! C’est dire qu’avec Talon, les idées de sacrifice national, d’abnégation et d’altruisme patriotique sont hors jeu. Sous le régime du président milliardaire, qui a fait fortune de façon léonine dans la filière coton, l’argent va couler à flot, sans tambour ni trompette. Les caisses de l’État seront mises à rude épreuve, pour complaire aux mœurs vénales d’une classe de prédateurs anoblis par le succès et des fortunes douteuses.

Dans son épique combat avec Yayi Boni et par les effets inespérés de la bêtise de celui-ci, le critère de l’indépendance a profité à Talon. Mais la préférence de l’indépendance nationale ou plus exactement du rêve d’indépendance a un coût. Il sera difficile au pays d’échapper à l’agenda personnel de Talon, porté essentiellement par la volonté de se rendre justice soi-même, et le cas échéant de se conférer une virginité éthique à l’ombre de son succès politique éventuel.

La recrudescence des scènes de vindicte populaire n’est qu’un reflet inquiet de cette donnée politique.

Dr Bastien Ajahutɔ, Sydney

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