François Hollande et le Discours Subliminal de Bamako

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L’intelligentsia africaine dans sa grande majorité a rejeté avec plus ou moins de véhémence le discours de Dakar prononcé par M. Nicolas Sarkozy quelques mois après son accession à la présidence française. Ce discours était censé faire passer un choc, celui de la vérité dans l’esprit des Africains mais la réaction de rejet dont il a fait l’objet prouve si besoin en est la relativité politique du concept de vérité. Cette bourde scandaleuse avait pu être portée au compte de l’impulsivité d’un homme–M. Sarkozy–ou d’une sensibilité droitière ethnocentriste que les bons esprits se sont évertués à distinguer de la grande France, mère universelle des droits de l’homme, de l’égalité et tutti quanti.
À en croire cette démarcation, il y aurait une différence de fond entre une vision droitière de la France sur l’Afrique et une vision plus humaine, compatible à la fois avec l’histoire et les valeurs de la France, vision à laquelle la gauche s’identifierait volontiers. Et, comble de la confusion, cette distinction, loin d’être une nuance de forme ou une différence de degré, est affirmée avec force comme une différence de nature. Elle est traitée avec le même manichéisme illusoire de la bipolarité éthique qui régit la vie politique française. Alors même que ce manichéisme est à peine plausible à l’interne, qu’en est-il de la France dans son rapport prédateur avec l’Afrique ?
Le néocolonialisme est-il l’apanage de la seule droite ou bien y aurait-il un néocolonialisme de gauche et un néocolonialisme de droite ? Le discours prononcé par François Hollande à Bamako lors de l’investiture du nouveau président malien, Ibrahim Boubakar Kéita, par son caractère subliminal a pu abuser la candeur de l’opinion africaine, mais sous ses dehors idéologiquement lisses, dans le fond est-il plus respectueux des Africains que le Discours de Dakar ?

Hollande au Mali : « Cette élection ouvre la… 

La situation historique de l’Occident dans le monde actuel et son option stratégique de réarmement prédateur considérée comme un devoir de survie se traduisent en actes géopolitiques dont la finalité est à peine cachée. Se considérant comme les pourvoyeurs de technologie dans la marche du monde, les occidentaux sont confrontés à un besoin de matières premières. Dans la mesure où les nations militairement faibles détiennent une proportion considérable de ces matières premières, l’Occident capitaliste considère que la jouissance de ces matières premières ne saurait exclusivement leur échoir. L’Occident n’accepte pas la fatalité de la correspondance territoriale de la distribution des ressources du monde. L’idée de ce refus, c’est que ce n’est pas parce qu’un peuple se retrouve sur un sol sous lequel il y a des ressources qu’il en serait le propriétaire exclusif. La justification morale de ce refus considère que l’histoire humaine est faite de partage, volontaire ou involontaire ; le feu a été partagé, les techniques l’ont été et la technologie dont l’Occident est le principal pourvoyeur est considérée comme un bien qui profite à l’humanité tout entière. Dans ces conditions, pourquoi accepter la conception autonomiste de la jouissance des matières premières découlant de la correspondance territoriale entre la propriété d’une ressource naturelle et ses ayant-droit ? Selon cette conception non formulée de la géopolitique, tout espace de ce monde appartient moins à ses premiers occupants qu’à celui qui peut le conquérir et en défendre la propriété. Car si les ressources du sol appartiennent exclusivement à ses premiers occupants, qu’en serait-il des occupants d’un sol que Dieu n’a pourvu d’aucune ressource naturelle ? La réponse occidentale à cette question a connu plusieurs phases qui ne sont pas fondamentalement différentes dans leur radicalisation éthique. Dans le cas de l’Afrique, il y a eu l’esclavage et le colonialisme, puis le néocolonialisme qui est sans doute la forme la plus vicieuse. Le colonialisme est le pillage à ciel ouvert mais avec des contraintes imparties aux pilleurs. Le néocolonialisme offre aux pilleurs tous les avantages du colonialisme moins ses contraintes politiques, légales et morales.
Avec l’évolution de la géopolitique du monde qui a vu l’entrée en scène de nouveaux géants, l’Inde et surtout la Chine, culturellement différents de l’Occident et, en raison de leur poids démographique, voraces en matières premières, l’Occident se voit obligé d’affiner sa stratégie de survie. L’option concertée qu’il a adoptée face à l’émergence de cette nouvelle concurrence est de prendre le contre-pied des concurrents en marquant son territoire. Pour cela, l’unité objective de l’Occident face au péril oriental doit prévaloir. Alors que durant les 60 années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, en matière coloniale, l’Occident agissait en rang dispersé et parfois laissait libre cours à des antagonismes sur fond de refus de l’hégémonisme américain, l’heure est maintenant à l’union sacrée. Mais, comme toujours, les peuples du tiers-monde ont un retard de clairvoyance dans ces évolutions et continuent à raisonner en termes des anciens clivages qui traversaient le monde occidental dans sa diversité : Européens/Américains, Anglosaxons/Latins, etc.. Or, en Occident, l’union objective est déjà à l’œuvre ; c’est sur sa base que Saddam Hussein a été balayé, parce qu’il constituait le modèle même de l’autocrate faisant obstacle à la philosophie de la part légitime de l’Occident : les ressources du monde n’appartiennent ni aux peuples du sol sous lequel elles se trouvent encore moins aux autocrates ténébreux qui rejettent l’allégeance à l’Occident mais à ceux qui peuvent les exploiter parce qu’ils disposent des moyens et de la puissance de s’en accaparer. La même philosophie a eu raison de l’ombrageuse défiance du colonel Kadhafi et ce dans les mêmes conditions criminelles maquillées en intervention humanitaire de protection ou de délivrance des peuples de la tyrannie. Alors qu’en vérité à chaque fois, dans le silence complice des media, ces peuples ont été massacrés par centaines de milliers par leurs soi-disant sauveurs occidentaux.
C’est dans ce cadre qu’il faut replacer les drames africains des 20 dernières années : le Congo, le Rwanda, le Niger, la Côte d’ivoire, etc. et le Mali. La mise à jour de la carte des matières premières du Mali a suscité la convoitise des occidentaux. Les ressources dont il s’agit sont à la fois diverses et impressionnantes par leur immensité et leur distribution sur ce territoire vaste comme cinq fois la France : gisement de gaz de BOURAKEBOUGOU à 75 km de Bamako ; gisement d’or de KODURANA à 300 km de Bamako ; gisement de pétrole et de gaz dans le Nord (Tombouctou, GAO, KIDAL).
Dans les transactions autour du pillage de ces ressources, le défunt gouvernement démocratique du Mali a eu le tort d’envisager une approche ouverte qui mettait en concurrence les Français, les Américains et les Canadiens entre autres. Cela n’a certainement pas pesé en faveur du Président Amadou Toumani Touré dans le rôle que la France aurait pu jouer pour garantir la quiétude de son pouvoir, comme c’est le cas avec les modèles de docilité néocoloniale que sont les Compaoré, les Eyadéma, les Biya, Bongo ou autre Nguesso. Ce genre d’incartade, c’est-à-dire pour un pays francophone, le fait de simplement considérer sur tel ou tel sujet ( économique, politique ou culturel), l’éventualité de ne pas mettre ses œufs dans le même panier néocolonial français est considéré par la France comme un crime de lèse-majesté et châtié avec une sévérité sans commune mesure. La Guinée de Sékou Touré est un exemple archétypique de cette pédagogie de la vengeance chère à la France mais on pourrait citer aussi le génocide du Rwanda ou le destin tragique de Thomas Sankara du Burkina Faso, ou même plus récemment encore l’injustice et l’humiliation infligées à Laurent Gbagbo de Côte d’Ivoire. Il ne fait aucun doute que ce libéralisme et ce manque de discipline néocoloniale de la part du Président malien qui a péché par trop de démocratisme lui a valu d’être balayé dans un coup d’État sinon inspiré et soutenu en sous-main par la France de Sarkozy, du moins non fermement condamné par elle. Cette France-là, comme sous Chirac, qui avait puni le président Pascal LISSOUBA d’avoir osé insinuer que des sociétés américaines pouvaient entrer en concurrence avec Elf-Aquitaine-Total dans l’exploitation du pétrole congolais, en le faisant renverser dans une guerre éclair par son opposant Denis Sassou Nguesso ; cette France-là est la même qui, sous Sarkozy a laissé faire le coup d’État qui balaya Amadou Toumani Touré, le chef de l’État démocratiquement élu du Mali et vit l’entrée en scène du capitaine SANOGO. La rapidité avec laquelle après la victoire militaire française au Mali et l’élection du nouveau président, le capitaine SANOGO a été promu au grade de général en dit long sur ses liens avec les nouveaux vainqueurs.
Mais des différences existent entre l’entreprise occidentale de pillage du Mali et celles qui ont fait main basse sur l’Irak et la Libye. Ces différences sont au moins de deux sortes. Premièrement les ressources–exclusivement pétrolières–de ces deux pays étaient déjà en exploitation depuis plusieurs décennies à travers des circuits bien huilés. Le but était de se réapproprier ces circuits. Deuxièmement ces pays étaient aux mains d’autocrates ombrageux, allergiques au diktat sinon à la domestication par l’Occident. Alors que le Mali était dirigé par un président démocratiquement élu même si là comme ailleurs en Afrique où elle est adoptée, la démocratie en est encore à ses balbutiements. Cette démocratie malienne citée en référence en Afrique francophone jusque-là et dirigée par un homme qui n’était pas doué pour marchander son patriotisme sur le marché néocolonial devait être balayé. Le coup d’état du Mali, à l’instar du renversement et de l’assassinat du colonel Kadhafi dans lequel la France joua un rôle très actif, ne révulsa pas outre mesure les puissances occidentales, à commencer par le premier d’entre elles, les États-Unis. Le but de cette déstabilisation était en effet de créer les conditions d’anomie propices à la mainmise occidentale sur les matières premières de l’Afrique dans laquelle, tous autant qu’ils sont,–Américains et Européens– s’entendent comme larrons en foire.
Après le coup d’État qui mettait fin à 20 années d’expérience démocratique au Mali–à l’instar du premier coup d’état intervenu dans l’histoire postcoloniale de la Côte d’Ivoire–la France de Sarkozy, comme en Côte d’Ivoire avant l’irruption inattendue de Gbagbo dans la faille politique, entendait reprendre l’initiative et affirmer son rôle de maître d’œuvre dans l’entreprise de pillage des ressources minières et pétrolières du Mali. Pour faire pression sur les Maliens, la France, au lieu de prendre ses responsabilités dans la répercussion sur le Mali de la guerre de Libye qui contribua à la désagrégation politique de ce pays, préféra plutôt prendre langue avec les autonomistes de l’AZAWAD. Ainsi, le MNLA qui s’affichait comme le moins religieux de ces groupes autonomistes n’était tout autre qu’un ludion aux mains des services secrets, du Quai d’Orsay et des médias français. Dans le même ordre d’idées, la France regardait d’un œil à la fois complaisant et cynique les intentions conquérantes de la horde de djihadistes et de salafistes qui déferlaient de Libye avec armes et bagages à la conquête de nouveaux espaces. Selon le plan français de Sarkozy, dans le désordre politique et militaire aggravé par le coup d’état, il s’agirait de laisser ces hordes de djihadistes, devenus paradoxalement–en Libye comme en Syrie–les alliés objectifs des plans de reconquête occidentaux, déferler jusqu’à Bamako. Quand les rebelles auront conquis Bamako, la France qui manipule leur vitrine politique pourra alors entrer en scène, jouer les arbitres et négocier ses droits dans le cadre du pillage des ressources minières et pétrolières du Mali. En somme, Sarkozy avait choisi dans ce scénario de jouer la carte de l’opposition ethnique : le Nord contre le sud. Les Touaregs qui ne pèsent que 15 % de la population du Nord contre les autres ethnies du Nord enrôlées de force dans l’effervescence autonomiste, les ethnies du sud, les Bambaras et les Noirs en général.
Mais ce plan machiavélique qui se jouait du destin du Mali et de toute l’Afrique n’a pas été à son terme. Entre-temps, la démocratie a parlé en France et d’une manière plus régulière qu’au Mali. La France a connu l’alternance au sommet avec l’arrivée d’un nouveau président, qui avait promis le changement. En prenant en main le dossier malien, François Hollande n’a fait que lui intimer une approche de gauche, basée sur l’idée simple qu’il n’était pas nécessaire d’humilier les Maliens avant de se rendre maître du Grand jeu de pillage des ressources de ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Au contraire, selon François Hollande, même sans le dire, la France devait assumer ses responsabilités dans les répercussions au Mali de la guerre en Libye dans laquelle la France a joué un rôle de locomotive même si le moteur était américain. Au lieu de faire des djihadistes les conquérants d’un jour à Bamako, François Hollande décida au contraire de faire machine arrière. Ce choix impliqua du même coup une révision sémantique de la désignation des protagonistes : les rebelles furent alors baptisés « terroristes », terme qui entrait en résonance avec le rhétorique américaine et donnait du coup toute légitimité pour les combattre.
Mais les combattre pourquoi ? Eh bien pour apparaître aux yeux des Maliens comme des sauveurs alors que dans le fond, la France n’avait jusque-là pas été tout à fait étrangère à leur tourmente–que ce soit dans les répercussions de la guerre de Libye ou dans la manipulation de la nébuleuse des groupes de rebelles qui avançaient derrière la vitrine civilisée du MNLA.
Outre la satisfaction personnelle d’une guerre dont la mise en œuvre et la victoire offrit à François Hollande de vivre « le plus beau jour » de sa vie politique, il y avait la signification que les Africains et plus particulièrement les Maliens devaient se faire de l’intervention militaire et politique française au Mali. Et cette signification fut délivrée par François Hollande lui-même dans son discours de Bamako tenu à l’occasion de l’investiture du nouveau président, Ibrahim Boubacar Keïta. Un homme dont François Hollande dans son discours a dit qu’il était un grand Président alors que rien, en dehors de sa taille, ne justifiait ce qualificatif précoce le jour même de son investiture. Sa grandeur venait-elle du fait qu’il était le candidat de la France ? Mais au-delà de cette mièvrerie, dans le discours de François Hollande, à l’instar du discours de Dakar de Sarkozy, il y avait une phrase et une idée force. En l’occurrence, la France, avait déclaré haut et fort François Hollande, par sa victorieuse intervention, avait payé la dette du sacrifice des Maliens morts pour elle au cours des deux guerres mondiales.
Mais, au vu de la mise en lumière des réelles motivations et des tenants et aboutissants du drame malien, au cœur de cette zone saharienne devenue hautement stratégique pour l’Occident, une telle proclamation ne relève pas uniquement d’une grossière menterie : il s’agit d’une insulte à l’intelligence des Africains. Comme s’ils restaient ces grands enfants en lesquels aimaient à les dépeindre la représentation raciste de l’époque coloniale, et de ce fait pouvaient gober n’importe quelle histoire à dormir debout.
Si la France tout au moins celle que représente François Hollande a conscience de la nécessité de payer ses dettes de l’histoire à l’Afrique, elle a fort à faire et serait bien inspirée de les payer dans l’ordre chronologique de l’histoire. Pourquoi ne commence-t-elle pas par payer la dette de la traite négrière des Noirs qui dura quatre siècles et dans laquelle comme elle le fait en cette période de néocolonialisme acharné, la France se distingua parmi les puissances négrières du monde ? Gorée, Nantes, Bordeaux, Martinique, Guadeloupe, Guyane etc. sont autant de stations d’un calvaire qui interpellent la mémoire ; autant de destinations transitoires ou définitives de millions d’Africains, quand il ne mouraient pas tout simplement dans les cales ou n’étaient pas jetés dans les océans pour nourrir les requins.
Au moment même où une intrigue ficelée par l’Occident a fixé les conditions de la domination politique qui détermineront le pillage des ressources minières et pétrolières du Mali, oser dire pince sans rire que l’on est en train de payer la dette contractée par la France auprès des Maliens morts pour elle au cours des deux dernières guerres mondiales, c’est se moquer des Maliens et des Africains dont les parents furent enrôlés dans ces guerres à leur corps défendant et qui moururent sur les champs de bataille en Europe souvent dans des conditions atroces.

C’est comme si l’héritier d’une famille bénéficiaire de don de sperme était venu violer une descendante du donneur en prétendant qu’il honorait par là une dette.
Si le discours de Dakar a été une insulte faite aux Africains, le discours de Bamako à certains égards est encore plus choquant dans la mesure où, sous ses dehors idéologiquement lisses, il résonne comme une insulte à l’intelligence des Africains.

Adenifuja Bolaji

   

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