Pourquoi la Rupture n’est pas un Slogan Performatif

blog1 Il semble que désormais un régime ne peut s’instaurer au Bénin sans se placer sous le signe rhétorique et définitif d’un slogan identitaire. Comme si c’était devenu une irrévocable tradition, le régime entrant de Talon, vient de souscrire lui aussi à cette mode en s’identifiant avec le dyptique Nouveau Départ et Rupture. Cette déclinaison de l’identité programmatique du régime n’est pas un hasard. Elle apparaît comme la reprise très béninoise d’une pratique consacrée.

En 2006, le régime qui entrait en scène avec Yayi Boni s’identifia sous le double slogan de Changement et d’Émergence. Le changement étant supposé être le principe (l’essence), et l’émergence son but ( actualisation) que toutes les actions du régime avaient vocation de construire. De même, avec Talon, on peut dire que la Rupture est pour le Nouveau Départ ce que l’Émergence fut pour le Changement en 2006.

Cette habitude d’identifier les régimes par des slogans n’est pas nouvelle, et remonte à bien plus loin  dans le passé qu’on ne le croit. Et tout se passe comme si nos dirigeants politiques ne peuvent pas se passer de cette habitude et ont besoin de la dénomination rhétorique de l’ère qu’ils incarnent.

Le Renouveau Démocratique annonça la couleur en désignant la nouvelle ère politique issue de la Conférence des Forces Vives de la Nation de 1990. Aux aurores du Renouveau Démocratique, le premier régime qui est celui du Président Soglo a désigné son ère comme celle de la Renaissance du Bénin. C’est aussi le nom que porte le parti qui, sous la houlette passionnée de Rosine Soglo allait s’illustrer comme un parti à prépondérance familiale.

Seule la période de l’arrivée inattendue de Kérékou dans le jeu démocratique — contradiction incarnée du Renouveau — ne fit pas assaut de slogan identitaire, peut-être en raison même de son caractère inattendu. On peut y voir aussi l’expression de la simplicité anti-intellectuelle d’un Kérékou qui s’était contenté du fameux « Si vous êtes prêt, je suis prêt ». Mais peut-être que l’indigence rhétorique de Kérékou n’était que la compensation des abus qui en matière de slogan avaient marqué le régime révolutionnaire qu’il dirigea entre 1972 et 1990. A cette époque jadis, non seulement la Révolution était le maître mot mais le dyptique rhétorique identitaire que résumait l’antienne rituelle : « Le Socialisme, notre Voie, et le Marxisme-léninisme, notre guide » était alors sur toutes les lèvres.

Et il semble que malgré le silence assourdissant du régime de Kérékou sous le Renouveau Démocratique, tous les autres régimes qui ont suivi se sont conformés au schéma rhétorique binaire, de la voie et du guide, du principe et du but, ou de l’essence et de l’acte.

Yayi Boni a commencé d’entrée avec le doublet Changement/Émergence devenu ensuite Refondation.

Et Talon entre maintenant en scène, sous la pesanteur de cette nécessité conformiste, en se donnant son propre dyptique identitaire que les médias appuient avec zèle en le ressassant sur tous les tons, le fleurissant de néologismes qu’ils essaient de naturaliser.

En effet, l’effectivité du slogan identitaire d’un régime ne dépend pas seulement de ce dernier ; à défaut d’exister ou de s’imposer à son corps défendant, il est aussi l’œuvre de la passion objectivante des média. En France, bien que François Hollande fût arrivé en 2012 au pouvoir avec le mot d’ordre du changement, celui-ci identifia surtout une posture de campagne du candidat socialiste qu’il fut plutôt que le régime du président élu qu’il sera par la suite. Son régime n’est pas appelé régime du changement car les médias ne s’y appesantissent pas. Les Français eux-mêmes attendaient plus du changement réel que du changement verbal ; et pour eux, le fait que Hollande remplaçât Sarkozy était un changement en soi.

Mais au Bénin, il semble que l’habillage rhétorique des régimes sous la forme de slogan identitaire à prétention idéologique soit devenu une voie obligée, autosuffisante en laquelle s’épuise l’essence des régimes. Malgré les slogans de Renaissance et de Renouveau sous Soglo, le Bénin est-il rené ? Tout au plus a-t-il été pavé… de bonnes intentions. Malgré le slogan de changement et émergence sous Yayi Boni, le Bénin a-t-il émergé ? A-t-il changé ? Tout au plus en pire…

Alors avec un peu d’imagination, et sans être prophète de mauvaise augure, on voit d’ici ce qui adviendra bientôt de la Rupture et du Nouveau Départ de Talon. A n’en juger que par les expériences de ses prédécesseurs et de l’inanité flagrante des mots face aux choses, de leur usage purement incantatoire et lénifiant, il n’y aura certainement pas plus de Nouveau Départ qu’il n’y a eu jadis de Renaissance ou de Changement. Tout au plus, le vaisseau trémoussera-t-il au début pour entretenir l’illusion de son ébranlement, mais qu’il rompît les amarres tiendrait de ce miracle dont parle Monsieur Talon lui-même.

La preuve que la Rupture en tant que slogan est fausse est qu’elle n’a pas rompu avec la tradition rhétorique antérieure. La tradition des slogans identitaires est restée un vœu pieux. Elle ne fait pas ce qu’elle dit. Selon John Austin, la performativité est le fait pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) d’être performatif, c’est-à-dire de réaliser lui-même ce qu’il énonce. On peut aussi appliquer ce concept au discours politique. D’un point de vue rhétorique nous dirons que la Rupture n’est pas performative a priori car si elle l’était, elle aurait dû commencer par rompre avec la tradition incantatoire des slogans identitaires, qui s’est révélée jusqu’à présent au Bénin un tapage idéologique sans lendemain.

Adenifuja Bolaji

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