Bénin : le Milliardaire et le Marché Présidentiel

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Au Bénin, la mode est au Président milliardaire. Bien que nous soyons Quartier Latin, la politique, comme un peu partout sur le continent africain,  n’est pas inspirée chez nous par les idées. Alors, il reste deux choses ou plus précisément une chose et demi. La première chose dont nous sommes revenus, au point qu’elle ne vaille plus grand-chose maintenant au marché présidentiel, c’est le diplôme : Docteur, Professeur, Maître, etc. Relique de notre passé colonial flamboyant, où le scolaire avait la côte, tenue à bout de bras jusqu’aux portes de cette post-modernité de dissolution. L’école même est devenue inopérante, dans la mesure où elle est déphasée et continue d’être un sous-marin symbolique de l’aliénation coloniale. De plus, la valorisation du fait scolaire ne doit pas être confondue avec la valorisation des idées : il y a une différence entre un singe savant et un savant. Or, sortis des écoles, même les plus instruits d’entre nous n’ont cure de l’idée de l’idée. L’école peut apprendre des idées, mais elle ne donne pas l’idée de l’idée, qui est une disposition structurée et historiquement déterminée.
L’idée de l’idée, la pensée, la production théorique ne sont nulle part valorisée en Afrique, où l’on préfère penser que ventre affamé n’a point de pensée. Mais dans le fond, l’argument du ventre affamé n’est qu’un prétexte facile, car bien des nations du monde ont su, à travers l’histoire, conjuguer famine et pensée. Jadis, hormis leur cupidité légendaire, n’est-ce pas la famine qui poussait les Européens à émigrer, à « découvrir l’Amérique », à se donner les moyens de conquérir les peuples lointains pour s’accaparer de leurs richesses ? Les Asiatiques, — Japonais, Coréens, Chinois, etc. — qui ont le vent en poupe de nos jours n’étaient pas des parangons de pansus, mais ont su valoriser la pensée, au moins dans sa forme réplicative.
Le vrai problème est historique : par ses choix et ses conditions socioculturelles, l’Afrique s’est trouvée à l’antipode de la pensée moderne telle qu’enracinée depuis des siècles dans les sociétés d’écriture avec comme modèle dominant la culture gréco-romaine de l’antiquité comme source et la réappropriation occidentale engagée à la renaissance, et continuée jusqu’à nos jours.
Dès lors, l’Afrique est, comme on dit en fongbé, comme un soldat gaucher qui aurait reçu un fusil : l’épauler devient problématique. Et les vagues houleuses de la modernité dissolvante n’arrangent rien, qui inondent sans merci les jeunes pousses de nos volontés de penser pour soi et par soi. Cette inondation fatale ne fait qu’accentuer l’exclusion africaine.
De cette Afrique intellectuellement contrariée, aliénée et anémiée, le Bénin, plus que d’autres pays, fait partie ; parce que son éthique de « Quartier Latin de l’Afrique » est le type même de masque cache-misère de la pensée en Afrique.
Or donc, dans un climat de paresse généralisée, de passivité et de dépendance chronique, dans un désert de pensée politique, sur quoi voulez-vous que le Béninois jetât son dévolu ? Sur l’argent, bien sûr ! Le riche, le milliardaire devient source de fantasme politique. L’élire c’est élire sa richesse, c’est baigner dans une mer imaginaire d’abondance. On donne volontiers au milliardaire le Bon Dieu sans confession. La fascination que cet étranger politique exerce sur nous est proportionnelle à notre mépris des hommes politiques sérieux et expérimentés, qui ne demandent qu’à mettre leur expérience et leur volonté au service de la nation.

Le milliardaire, nous fait rêver. À travers les élections, il nous donne une occasion fantastique de vendre notre voix ; dans ce monde où domine le profit, avec lui, notre voix sert au moins à quelque chose. Mais ce marché de la voix, indexé sur des valeurs négatives, n’est-ce pas aussi la voie royale vers notre déconfiture nationale ?

Prof. Cossi Bio Ossè

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