
Au Bénin, le mot « Nago » semble aller de soi. Il désigne communément certaines populations du centre et du sud-est du pays parlant des variantes de èdè, culturellement proches du monde yoruba. Pourtant, dès que l’on interroge ce mot, sa simplicité apparente disparaît. Qui sont exactement les Nago ? S’agit-il d’une ethnie clairement délimitée, d’un groupe linguistique, d’une catégorie religieuse ou d’une identité historique produite par les transformations politiques et sociales de la région ?
La difficulté vient du fait que le mot « Nago » ne renvoie pas seulement à une origine. Il renvoie aussi à une manière béninoise d’organiser le monde social. En cela, le « fait Nago » mérite d’être pensé comme un phénomène historique comparable à la formation de l’identité yoruba au Nigeria.
L’origine exacte du mot demeure discutée. Le terme « Anago », dont « Nago » semble dériver, apparaît depuis longtemps dans les échanges entre les populations aja, fon et yorubaphones de l’espace situé entre l’actuel Bénin et l’actuel Nigeria. Il aurait servi à désigner des populations parlant diverses formes de èdè, c’est-à-dire les langues du continuum yoruboïde. Comme souvent en Afrique de l’Ouest précoloniale, le nom employé pour désigner un groupe n’était pas nécessairement celui que ce groupe utilisait pour lui-même. Les communautés concernées se définissaient d’abord par leur ville, leur royaume ou leur lignage : Kétou, Savè, Sakété, Ifè, Pobè, ou encore Oyo et Ijebu de l’autre côté de la frontière actuelle.
Ainsi, à l’origine, il n’existait pas nécessairement une conscience unifiée « nago » pas plus qu’il n’existait une conscience unifiée « yoruba ». Le monde des èdè formait plutôt un vaste continuum culturel et linguistique à l’intérieur duquel les identités étaient locales et multiples.
C’est ici qu’apparaît le parallèle fondamental entre « Yoruba » et « Nago ». Au Nigeria, l’identité yoruba s’est progressivement consolidée au XIXe siècle sous l’effet combiné des missions chrétiennes, de la standardisation linguistique, de l’imprimerie, des transformations politiques et de la colonisation britannique. Le mot « Yoruba », qui ne désignait au départ qu’une partie des populations concernées, a fini par devenir une catégorie fédératrice regroupant une grande diversité de royaumes et de parlers èdè.
Au Bénin, le mot « Nago » a joué un rôle comparable. Il est devenu une catégorie englobante permettant de rassembler des populations parlant diverses variantes de èdè et partageant certaines pratiques culturelles communes. En ce sens, on pourrait dire que « Yoruba » est au Nigeria ce que « Nago » est au Bénin : une identité de rassemblement construite sur une pluralité préexistante.
Mais le cas béninois présente une particularité supplémentaire : le mot « Nago » ne fonctionne pas uniquement comme catégorie linguistique ou historique. Il fonctionne également comme catégorie sociale et religieuse.
Dans l’usage courant au Bénin, on observe souvent une distinction implicite entre « Nago » et « Yoruba ». Le terme « Nago » tend à désigner des populations yorubaphones perçues comme béninoises, christianisées ou fortement intégrées à l’espace francophone et fonophone. À l’inverse, le terme « Yoruba » renvoie fréquemment à des populations perçues comme plus proches du Nigeria, plus commerçantes, plus musulmanes ou plus culturellement « nigérianisées ».
Cette opposition ne repose pourtant sur aucune frontière ethnique absolue. Il existe des Nago musulmans et des Yoruba chrétiens. Les mariages, les parentés et les continuités linguistiques restent nombreux. Mais socialement, les deux mots servent souvent à marquer des différences symboliques : rapport au Nigeria, religion, modes de vie, prestige social ou orientation culturelle.
Ainsi, le « fait Nago » ne désigne pas seulement un peuple ; il désigne un processus historique de différenciation et de réinterprétation identitaire. Une même base culturelle èdè a produit, selon les contextes nationaux et religieux, des catégories différentes. La frontière coloniale entre le Bénin et le Nigeria a renforcé cette évolution en séparant des populations autrefois insérées dans des espaces politiques et commerciaux plus fluides.
Le « Nago » apparaît alors moins comme une essence ethnique immuable que comme une construction historique béninoise. Être Nago, dans de nombreux contextes, signifie appartenir à une certaine manière béninoise de vivre l’héritage yorubaphone. Le mot exprime autant une inscription nationale et religieuse qu’une appartenance linguistique.
Cette réflexion invite finalement à dépasser les conceptions figées de l’ethnicité africaine. Beaucoup d’identités considérées aujourd’hui comme anciennes et naturelles sont en réalité le produit de longues transformations historiques. Elles résultent de rencontres entre langues, religions, États, frontières coloniales et représentations sociales.
Le « fait Nago » rappelle ainsi qu’une identité n’est jamais seulement héritée ; elle est aussi continuellement fabriquée par l’histoire.
Agidigbo Biojo
Iṣẹ̀dá Ẹ̀ka-ọ́rọ́ (origine du mot) Anago
