Électricité au Bénin : quand le discours du progrès se heurte à la réalité d’une distribution épileptique

Enquête sur le fonctionnement insolite de la « Société Béninoise Egɔci Egɔta »

Alors que le gouvernement béninois multiplie les déclarations rassurantes sur l’amélioration de la fourniture d’électricité, les coupures non annoncées, sporadiques et à durée indéterminée continuent de rythmer le quotidien de nombreux ménages et acteurs économiques. Cette enquête explore la contradiction persistante entre la parole officielle et l’expérience vécue.


Une promesse politique devenue leitmotiv

Depuis plusieurs années, l’électricité occupe une place centrale dans le discours public au Bénin. Communiqués officiels, interventions ministérielles, bilans gouvernementaux : le message est constant. Le pays serait engagé dans une dynamique irréversible de modernisation énergétique, marquée par des investissements « historiques », l’augmentation des capacités de production, la fin du délestage et une amélioration notable de la qualité du service.

Dans cette narration officielle, les difficultés observées seraient désormais marginales : des « perturbations temporaires », liées à des travaux, à des incidents techniques ponctuels ou à des facteurs externes. Le système, lui, irait mieux.

Pourtant, à mesure que ce discours se stabilise, une autre réalité continue de s’imposer dans la vie quotidienne : celle d’une électricité instable, imprévisible, parfois absente pendant des heures, sans annonce préalable ni délai clair de rétablissement.


Des coupures devenues ordinaires

À Cotonou, Abomey-Calavi, Porto-Novo, Parakou ou dans de nombreuses localités intermédiaires, les témoignages se ressemblent. L’électricité s’interrompt soudainement, en pleine journée ou en soirée. Aucun message d’alerte. Aucun calendrier. Parfois quelques minutes, souvent plusieurs heures. Parfois elle revient, parfois non. Au point que dans la région de Porto-Novo et une partie de l’Ouémé, la SBEE est appelée « Société Béninoise Egɔci Egɔta. » Et le silence institutionnel prolonge l’incertitude.

Pour les ménages, ces coupures signifient inconfort et stress. Pour les petits commerces, elles représentent des pertes financières directes : produits avariés, machines à l’arrêt, clients découragés. Pour les artisans, les travailleurs indépendants, les cybercafés, les ateliers, l’électricité n’est pas un luxe, mais un outil de survie économique.

Dans ce contexte, le recours aux groupes électrogènes ou aux solutions individuelles devient la norme pour ceux qui en ont les moyens, creusant une inégalité énergétique de plus en plus visible.


Le décalage entre service et système

Au cœur de la contradiction se trouve une confusion volontaire ou non entre deux niveaux de réalité.

D’un côté, le gouvernement communique sur le système électrique : capacités installées, centrales construites, mégawatts disponibles, réformes institutionnelles, projets en cours. Ces indicateurs relèvent d’une logique macro, souvent tournée vers l’avenir.

De l’autre, les citoyens vivent le service électrique : la continuité, la prévisibilité, la stabilité de l’alimentation au quotidien. Or, ce service reste marqué par l’irrégularité.

Ainsi, il est possible que le système se renforce sans que le service ne s’améliore perceptiblement. C’est précisément cet écart que révèle l’expérience sociale des coupures.


Le jeu des mots : fin du délestage, persistance des coupures

Dans le discours officiel, le terme « délestage » a pratiquement disparu. On parle désormais de « perturbations », « interruptions temporaires » ou « incidents isolés ». Pourtant, pour l’usager, le mot importe peu : ce qui compte, c’est l’absence d’électricité.

La suppression d’un terme n’entraîne pas nécessairement la disparition du phénomène qu’il désigne. En requalifiant les coupures sans les reconnaître comme structurelles, la communication publique crée un malaise : celui d’un vécu nié ou minimisé.

Ce décalage alimente un sentiment diffus d’incompréhension, voire de méfiance. Car lorsque les autorités affirment que la situation est sous contrôle, alors que les coupures persistent, la parole publique perd de sa crédibilité.


Une responsabilité diluée

Interrogée à travers ses communiqués, la SBEE invoque régulièrement des causes multiples : travaux de maintenance, incidents techniques, vandalisme, contraintes extérieures, dépendance à l’importation. Chacune de ces explications est plausible. Mais leur accumulation finit par produire un effet paradoxal : la responsabilité semble toujours ailleurs.

Or, pour l’usager, la question n’est pas de savoir d’où vient la panne, mais pourquoi elle est si fréquente, si peu anticipée et si mal communiquée.

L’absence d’informations claires et systématiques sur les coupures non programmées renforce l’impression d’abandon et d’impuissance.


Une fracture territoriale et sociale

Toutes les zones ne sont pas affectées de la même manière. Certains quartiers semblent relativement épargnés, tandis que d’autres subissent des interruptions répétées. Cette inégalité alimente des soupçons, des frustrations et un sentiment d’injustice.

Dans les zones rurales ou périurbaines, où l’accès à l’électricité reste plus récent et plus fragile, les coupures peuvent anéantir les bénéfices mêmes de l’électrification.

L’électricité, censée être un facteur d’inclusion et de développement, devient alors un marqueur de différenciation sociale.


Au-delà de la technique : une question de confiance

Le problème de l’électricité au Bénin n’est pas uniquement technique. Il est profondément social et politique. Il touche à la relation entre l’État et les citoyens, à la crédibilité de la parole publique, à la capacité des institutions à reconnaître les difficultés réelles.

Tant que l’amélioration sera mesurée principalement en projets lancés, en capacités annoncées et en promesses futures, sans prise en compte sérieuse de l’expérience quotidienne des usagers, la contradiction persistera.


Conclusion : réconcilier la parole et le vécu

L’enjeu n’est pas de nier les efforts entrepris ni les investissements réalisés. Ils existent. Mais tant que l’électricité restera instable dans le vécu ordinaire, le discours triomphal apparaîtra déconnecté.

Reconnaître la persistance des coupures non annoncées, expliquer leurs causes réelles, communiquer de manière transparente et mesurer le progrès en heures de service continu plutôt qu’en slogans serait un premier pas vers la réconciliation entre parole publique et réalité sociale.

Car au final, pour les citoyens, l’électricité ne se juge pas dans les communiqués, mais à l’instant précis où l’interrupteur répond — ou non.

Aminou Balogun

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