De Mobutu à Deby : une Brève Histoire des Bluffs et Mystifications de la Françafrique (2)

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II. Les Frondeurs, Canal Historique

Depuis les soi-disant indépendances en  1960, dans la sphère francophone les opinions ont été soumises à plus d’un scénario de distraction, à plus d’une supercherie politique ou médiatique et à  plus d’un travestissement idéologique dont le but est de corriger une représentation devenue problématique. Tel sont par exemple  les cas des régimes de Mobutu au Congo-Kinshasa, de Eyadéma au Togo, et de Bongo au Gabon.

  1. La Geste Culturaliste de Mobutu

Mobutu a instauré le mobutisme, une doctrine qui imposait les valeurs africaines et le retour à ce qu’il appelait l’authenticité. Dans le cadre de cette doctrine, le nom du pays a  changé de Kongo à Zaïre, une contradiction en soi puisque N’zere c’est l’autre nom du Kongo, déformé par les Portugais en Zaïre ; les Congolais devaient aussi changer leur prénom pour adopter des prénoms congolais. C’est ainsi que payant de sa personne, Mobutu qui se nommait Joseph-Désiré Mobutu, devient Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga. Outre l’aspect politique qui se traduisait par le monopartisme du MPR, il y avait aussi l’aspect religieux porté à la déification de Mobutu. La toponymie a aussi subi un changement. Les noms des villes qui traduisaient la fantaisie coloniale à travers l’histoire violente de domination du pays furent changés. Léopoldville est devenue Kinshasa, Stanleyville est devenue, Kisangani, Elisabethville est devenue Lubumbashi, Jadotville est devenu Likasi, Albertville est devenue Kalemie, etc…  Enfin, la doctrine interdit aussi les costumes occidentaux et créa un uniforme d’État appelé abacost. (« À bas le costume »)

Le mobutisme s’insérait dans un siècle et à une époque où la géopolitique internationale était marquée par la guerre froide, et les régimes dictatoriaux constituaient une bonne moitié de l’espérance politique de l’humanité. A y voir de près, la doctrine de Mobutu se posait comme une surenchère de panafricanisme. Après avoir contribué à l’assassinat de la figure majeure du panafricanisme qu’était Patrice Lumumba, inventer un machin idéologique total qui prêchait la priorité aux valeurs africaines, l’authenticité et  le soi-disant retour aux cultures ancestrales était le meilleur moyen de dénier son crime inaugural. Un projet qui était tout bénef pour la machinerie globale de maintenance de la Françafrique.

          2. Les Émules de Mobutu

2.1 Bongo, ses crimes et sa Façade islamique

Mobutu a fait des émules dans la zone francophones. Tel est le cas d’Omar Bongo qui, né Albert-Bernard Bongo, devient El Hadj Omar Bongo en 1973. Ici pas de grandes prétentions idéologiques, pas de discours culturalistes fumeux, juste un acte personnel mais qui a une haute portée symbolique et une fonction dénégatoire de ce dont Bongo est le nom.

        En 1966, lorsque Léon Mba, alors Président de la République du Gabon, tombe gravement malade, le général de Gaulle et Jacques Foccart décident  de faire d’Albert Bongo l’héritier du pouvoir. À cet effet, à la fin de l’année 1966, une modification de la Constitution instaure le poste de vice-président de la République, chargé de prendre la succession du chef de l’État en cas de vacance du pouvoir. La Constitution nouvelle prévoit que le président et son vice-président sont élus ensemble sous la forme d’un ticket électoral. Au mois de mars 1967, le président Léon Mba est réélu avec pour vice-président le jeune Albert Bernard Bongo. Il accède à la présidence de la République gabonaise le 28 novembre 1967, à la mort de Léon Mba.

Fin 1968, Omar Bongo, toujours sous l’influence de Jacques Foccart, est contraint par la France de reconnaître la pseudo-indépendance du Biafra.  Il doit même accepter que l’aéroport de Libreville serve de plaque tournante aux livraisons d’armes opérées en faveur du colonel Ojukwu.

Son principal opposant, Germain Mba, est assassiné en 1970 à Libreville, par deux mercenaires français…

Cette brève évocation de ce dont Bongo est le nom montre bien le besoin de dénégation de son rôle au sein de la Françafrique.  Quand on est le toutou absolu de la France au point où l’était Bongo, abandonner son prénom chrétien pour prendre un prénom  musulman c’est une manière d’afficher un semblant d’autonomie et de distance vis-à-vis du colonisateur. C’était encore à l’époque où l’ignorance de l’histoire des rapports entre les Arabo-musulmans et les Noirs Africains, ou du moins sa dénégation conférait à l’identité musulmane une fausse authenticité, par le seul refus d’émarger à la culture/religion  du dominant européen. A l’instar de Mobutu, Bongo  avait aussi à faire oublier l’assassinat d’un concurrent, Germain Mba, un homme dont la position sur le Référendum de 1958, la prise de position sur le putsch de 1964, les fonctions au sein de l’OUA et le mouvement nationaliste (MNRG) qu’il créa, lui confèrent d’emblée une place de choix non seulement dans l’histoire du Gabon, mais de l’Afrique libre. Un homme qui, dans les mémoires d’une Afrique de dignité, mérite sa place aux côtés d’Um Nyobé, Steve Biko, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Ernest Ouandié, Felix Moumié, Thomas Sankara, etc.

Faire oublier l’assassinat d’un tel homme et le fait que le pays dont on se prétendait le Président  n’était qu’un département français en Afrique, méritait bien un travestissement, l’adoption d’un prénom musulman  qui brouille un peu les pistes et entretient la supercherie de l’autonomie. Le plus ironique dans le cas de Bongo est que le prénom Omar avait été celui  de Germain Mba qui dans ses activités clandestines d’opposant panafricaniste,  avait adopté le pseudonyme d’Omar Ben Ali !

    2.2  Eyadema ou l’enterrement culturel de Sylvanus Olympio

Autre pays, autre assassinat de panafricaniste, mais même geste de dénégation symbolique, il s’agit du Togo d’Eyadema. Au Togo, le dictateur éprouva lui aussi le besoin de changer son prénom. Etienne Eyadema qui avait revendiqué l’assassinat de Sylvanus Olympio, le premier Président du Togo, a tôt fait de prendre modèle sur le vibrant Mobutu dont la propagande sur l’authenticité inondait toute l’Afrique. Le besoin de se travestir en digne dirigeant africain était à la mesure de la réputation de l’homme qu’il avait assassiné en 1963. Ce lifting éthique  participait de la nécessaire  dénégation à laquelle était condamnée la Françafrique dont les effets de la violence de normalisation commençaient à s’accumuler à la surface de l’histoire politique de l’Afrique francophone. Cette accumulation de crimes et de meurtres inauguraux distinguait clairement l’Afrique Francophone de l’Afrique anglophone où, par tradition,  l’Angleterre était moins interventionniste. Le pauvre analphabète-président du petit Togo, conscient du symbole historique qu’il était devenu, à son corps défendant — premier pays initiateur de coup d’Etat en Afrique noire post-indépendance — éprouva le besoin de faire sa mue. Fortement inspiré par l’expérience de son ami  et homologue Mobutu, comme au Zaïre, il instaura au Togo le même climat de révolution pseudo-culturelle, axée sur le culte de la personnalité, le monopartisme, l’encensement de prétendues valeurs authentiques, et le changement de toponymie. Cette politique prit un tournant décisif le 3 février 1974 , par la décision d’Eyadéma d’abandonner son  prénom Etienne au profit de Gnassingbé considéré comme authentique. Le démenti le plus ironique du sérieux de ces gesticulations dénégatoires est le prénom que porte son prince héritier, l’érotomane nommé Faure qui dirige aujourd’hui le Togo.

à suivre


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Adenifuja Bolaji

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