L’Afrique, sa Langue et son Unité

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La question de l’unité de l’Afrique est cruciale pour sa libération ; et sa libération conditionne sa prospérité. La langue et la communication sont des éléments fondamentaux pour cette unité. Notre aliénation dans ce domaine est un impedimenta et une sérieuse cause d’alarme. Notre état linguistique est déplorable au vu de nos légitimes aspirations ; il ne ressemble à aucun autre dans le monde. Nous sommes les seuls peuples au monde qui ambitionnent de comprendre leur environnement et  d’exprimer  leur être au monde en utilisant des langues étrangères à leur âme ; au demeurant les langues de nos prédateurs historiques, les Occidentaux. Notre état est semblable à celui d’une gazelle obligée de parler la langue du lion ou de la panthère en lieu et place de la langue des siens. Signant ainsi son arrêt de mort sûre. Comme le choix contre nature de cette gazelle égarée, notre état linguistique ne nous conduira pas à bon port.

A côté de cet état qui ploie sous le poids d’une aliénation  paradoxalement joyeuse, il y a l’état d’ignorance et de mépris dans lequel végètent nos langues nationales. Et, à l’échelle africaine, il y a  la grande mare stagnante de langues dans laquelle nous baignons mais qui ne nous servent pas à grand-chose. Une véritable tour de Babel qui justifie le recours paresseux aux langues occidentales héritées du colonialisme.

Mais ce double vice, à la fois de l’aliénation et de l’inorganisation, n’est pas une fatalité. Nous ressemblons à cet oiseau qui, après un long séjour en captivité, refuse de sortir de la cage bien qu’elle soit ouverte, de peur d’être confronté aux défis du vol et au vertige du ciel immense. Et portant, avec un peu de courage, aussi titanesque qu’il nous paraît, le défi de l’organisation rationnelle de notre état linguistique hérité de la colonisation peut être relevé. C’est une question d’en saisir la valeur, d’être conscient de sa nécessité qui conditionne notre unité.

D’une manière organique, l’Afrique est divisée en cinq grandes régions. L’Ouest, l’Est, le Centre, le Sud et le Nord. Chacune de ces régions contient des Etats ou des nations qui sont rarement linguistiquement clos sur eux-mêmes. Dans chacun de ces Etats, il s’agit d’organiser l’état linguistique de façon à faire émerger une langue  régionale, de sorte que l’Afrique puisse s’identifier avec ces cinq langues continentales. Un jeune Africain issu d’une des cinq régions doit savoir parler sa langue africaine régionale. Le même processus structurel devant être repris au niveau national, ce même jeune Africain devra aussi connaître la langue régionale nationale, avant d’apprendre, selon son niveau d’étude, les langues étrangères comme l’anglais, l’espagnol ou le français. C’est dire que l’état linguistique rationnel à même de gérer la diversité des langues africaines  a une structure pyramidale duplicable du sommet à la base.

L’autre élément original qui devrait contribuer  à la nécessaire unification de la communication est l’écriture. Et si au lieu de nous laisser enfermer dans un mode d’écriture hérité du colonialisme et naturalisé par convenance ou par mimétisme aveugle, nous prenions la peine de penser le système d’écriture le plus adapté à nos besoins eu égard à notre situation et à l’impératif d’unité ? Comme beaucoup d’aspects culturels ou symboliques hérités de la colonisation, nous adoptons pour l’écriture le mode alphabétique sans en soumettre au préalable le choix à une réflexion critique, susceptible de nous éclairer sur son utilité comparée eu égard à d’autres systèmes concurrents d’écriture, à notre situation de peuples divisés en quête d’unité.

Or, dans la situation de division linguistique et étatique qui est la nôtre,  le système idéographique paraît le plus indiqué. La Chine en offre une illustration vivante, qui mérite le détour. En ce 21ème siècle où les rapports entre la Chine et l’Afrique défraient la chronique, malheureusement ceux-ci sont trop focalisés sur les biens matériels au détriment des échanges symboliques. Mais la Chine a une immense richesse symbolique dont l’Afrique peut tirer profit, à condition qu’elle sache ce qu’elle veut. Entre autres aspects des biens symboliques, ce pays a élaboré patiemment sur plusieurs millénaires le système idéographique qu’il utilise aujourd’hui et qui s’insère à merveille dans la modernité. Le Japon et la Corée en ont tiré profit, chacun à sa manière.

Pourquoi n’en tirerions-nous pas profit nous aussi ? Contrairement à une pensée naïve, la Chine n’est pas un bloc ethnique monolithique parlant une seule langue qui serait le  chinois. Plus d’une cinquantaines d’ethnies s’y côtoient, parlant encore plus de langues. Et pourtant tous les Chinois, quelle que soit leur ethnie, leur langue ou leur religion utilise les mêmes idéogrammes ; c’est-à-dire qu’ils utilisent le même signe graphique pour désigner la même chose. Et c’est comme si graphiquement ils parlaient la même langue.

Avec le système idéographique, l’Afrique peut graphiquement parler la même langue ; un tel système ne serait-il pas salutaire à  son unité ?  Imaginez un congrès politique ou intellectuel africain où les congressistes, venus de tous les coins du continent, se relaient sur la tribune officielle, parlant dans leur langues maternelles, tandis que sur un écran géant défile leur discours. Plus besoin de traduction en yoruba, hausa, wolof, fon, swahili, arabe, lingala, berbère, xhosa, zoulou, éwé, etc… Quand on écrit le chiffre 3, tous les gens qui savent lire comprennent quelle que soit leur langue. Il en est de même avec les idéogrammes.

La Chine utilise l’idéogramme avec succès. C’est une élaboration qui a traversé des millénaires. Ce savoir n’est pas une relique du passé, mais est vivant et peut être approprié par les Africains soucieux de leur unité ; le cas échéant,  il fera office de langue graphique unique. Ce système n’est d’ailleurs pas étranger à l’âme ou à l’histoire africaine. Nos ancêtres les Égyptiens utilisaient déjà les idéogrammes il y a de cela plus de cinq mille ans ! Mais la raison pour laquelle la référence est faite à l’idéogramme chinois, en lieu et place d’un système africain d’origine, est qu’il est un système vivant. Le système idéographique égyptien —  les hiéroglyphes —  est pour le système chinois ce que les langues mortes sont aux langues vivantes. Mais bien entendu, en même temps que le savoir actuel accumulé par les Chinois en matière d’idéographie, nous devons nous référer, le cas échéant, à l’héritage de nos ancêtres égyptiens dans la conception du système idéographique africain.

La tâche sera ardue et passionnante ; elle peut même à certains égards paraître fastidieuse mais l’objectif visé et son utilité révolutionnaire en valent la peine. On n’a rien sans rien. Les choix dictés par la paresse ou la passivité ne conduisent à rien de fécond ni de significatif. Nous pouvons toujours continuer dans l’état d’aliénation et de désordre linguistiques dans lequel nous nous complaisons depuis des décennies. Le résultat en serait toujours le même échec et les mêmes erreurs, la même misère et la même singularité funeste qui nous valent le mépris du monde. Alors que si nous faisons preuve de responsabilité, de volonté et d’intelligence, nous prendrions les bonnes décisions et relèverions l’immense défi de notre unité.

Adenifuja Bolaji

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