Pourquoi les  »Terroristes » ne s’en prennent pas à la Côte d’Ivoire, au Sénégal ou à la Guinée ?

Depuis plus d’une décennie, une onde de choc terroriste ravage le Sahel : Mali, Burkina Faso, Niger sont en guerre. Des milliers de morts, des millions de déplacés, des écoles fermées, des États à l’agonie. Pourtant, à quelques centaines de kilomètres de là, des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou la Guinée-Conakry restent étrangement calmes. Non pas épargnés par quelques attentats isolés – il y en a eu – mais jamais frappés de façon systémique, jamais soumis à cette guérilla permanente qui saigne leurs voisins de l’intérieur.

Ceux qui défendent l’ordre médiatique habituel parlent de « chance géographique », de « meilleure gouvernance », ou pire, d’une soit-disant « redistribution » qui calmerait les esprits. Mensonge. Regardons les faits en face : ces régimes ne redistribuent rien. Ils coopèrent. Ils sont les serviteurs directs d’un système néocolonial dont certains soupçonnent – et les indices s’accumulent – qu’il entretient avec ce terrorisme une relation bien plus trouble qu’on ne veut l’admettre. Non pas que ce système tire lui-même sur les foules, mais il en oriente la logique, il en protège les circuits, il utilise sa menace comme un outil de verrouillage sur l’Afrique de l’Ouest.

Cet article n’a pas vocation à être neutre. Il est militant, car la neutralité est un privilège de ceux qui ne subissent pas. Il pose cinq questions interdites, et tente d’y répondre sans faux-semblant.

1. Pourquoi le terrorisme choisit-il ses cibles ?

Les groupes djihadistes ne frappent jamais au hasard. Ils ne sont pas une météorite tombée du ciel. Au Sahel, ils s’installent là où l’État est déjà déliquescent, là où les populations rurales ont été abandonnées depuis des décennies, et surtout, là où les gouvernements ont tenté une forme de résistance ou d’indépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale.

Le Mali, le Burkina, le Niger ont connu des coups d’État ouvertement hostiles à l’ancien colonisateur. Résultat : ils sont déchirés par le terrorisme. La Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Guinée, en revanche, sont restés dans le giron des réseaux historiques qui lient encore étroitement l’Afrique à son passé. Leurs présidents voyagent régulièrement dans l’ancienne métropole, leurs comptes bancaires sont connus des services secrets de l’ex-puissance tutélaire, leurs armées sont co-formées par ses instructeurs, et leurs richesses – cacao, pétrole, bauxite, or – sont exportées via des circuits où les sociétés de ce même pays restent reines.

On ne terrorise pas un pays qui vous sert. On le protège.

2. Par quels ports transitent les armes des terroristes ?

Question taboue entre toutes. Les armes des groupes sahéliens – kalachnikovs, missiles antichars, explosifs – ne tombent pas du ciel. Elles arrivent par conteneurs. Des enquêtes non classifiées de l’ONU et de plusieurs ONG (comme Small Arms Survey) ont montré des routes d’approvisionnement partant de Libye, mais aussi de certains ports du Golfe de Guinée. Lomé, Cotonou, Nouakchott… et parfois même Dakar ou Abidjan, en transit vers l’intérieur.

Or, aucun de ces ports n’est sérieusement contrôlé. Pourquoi ? Parce que les douanes et les marines locales sont sous influence, et parce que les puissances occidentales qui luttent officiellement contre le terrorisme ferment les yeux sur ces trafics lorsqu’ils ne menacent pas leurs alliés directs. Des bases militaires sont d’ailleurs implantées dans plusieurs de ces pays côtiers. Si la puissance qui les contrôle voulait vraiment couper les routes de l’armement, elle le ferait en quarante-huit heures. Elle ne le fait pas. Une information peut en cacher une autre : ces armes voyagent parfois avec la bénédiction tacite de ceux qui tirent les ficelles.

3. Pourquoi une guerre sans dialogue ?

C’est un mystère pour le profane : pourquoi, dans cette guerre, n’y a-t-il jamais la moindre perspective de dialogue ? Les terroristes disent vouloir détruire les États. Les États disent vouloir détruire les terroristes. Pas de négociation, pas de trêve, pas d’amnistie possible. Cette pureté mortifère est étrange.

Elle s’éclaire si l’on considère que le terrorisme est un outil. Un outil ne dialogue pas. Il est utilisé. Du côté des États néo-coloniaux, le dialogue supposerait de reconnaître leur propre faillite : corruption généralisée, hédonisme des élites, enrichissements extravagants en pleine misère sociale, et surtout, l’alliance honteuse avec les intérêts occidentaux contre ceux de leurs propres peuples. Reconnaître cela, ce serait ouvrir la boîte de Pandore.

Du côté des groupes armés, ceux qui les animent – et leurs commanditaires extérieurs – ont posé une condition claire : la continuation du pillage colonial de l’Afrique, comme cela a commencé depuis cinq cents ans, ou la mort. Dans ce cadre, il n’y a pas de compromis possible. C’est une lutte finale.

4. Pourquoi recrute-t-on si facilement des jeunes ?

La réponse est crue : parce que l’État néo-colonial ne leur offre rien. Pas d’emploi, pas d’avenir, pas de dignité. Les élites, elles, s’enrichissent sans limite. Elles achètent des villas dans les capitales occidentales, des voitures de luxe, des avions privés. Pendant ce temps, les campagnes sont abandonnées, les écoles sont des ruines, les hôpitaux n’ont plus de médicaments. Dans ce vide, le djihadiste apparaît à certains comme un redresseur de torts – non pour son idéologie religieuse, mais pour sa capacité à tuer ceux qui ont tout pris.

Ce n’est pas une apologie du terrorisme. C’est un constat clinique : quand on pousse un peuple dans la misère absolue, la violence extrême devient une option rationnelle pour quelques-uns. La faute première n’est pas chez le jeune qui prend un fusil. La faute est chez l’élite corrompue et chez ses protecteurs occidentaux qui maintiennent ce système.

5. Que faire, dès lors ?

Le terrorisme sahélien ne cessera pas par des conférences de paix dans les capitales européennes ni par des interventions militaires de plus en plus illégitimes. Il cessera lorsque les peuples africains reprendront leur souveraineté réelle : contrôle des ports, des ressources, de l’armée, et rupture des accords de défense néo-coloniaux.

Les pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou la Guinée ne sont pas épargnés par hasard. Ils sont épargnés parce qu’ils servent. Ils sont les gardiens avancés d’un système qui veut la mort de toute alternative africaine indépendante. Mais ce système est en train de se fissurer. Les coups d’État au Sahel, quelle qu’en soit la nature, expriment une rage populaire réelle : celle d’en finir avec les réseaux de l’ex-puissance coloniale.

Le moment venu, si ces pays côtiers basculaient à leur tour dans une résistance ouverte à ces réseaux, la « protection » miraculeuse dont ils jouissent disparaîtrait du jour au lendemain. Le terrorisme les frapperait alors, preuve irréfutable qu’il n’a jamais été qu’une arme de harcèlement géopolitique.

Conclusion : C’est une lutte finale

Répétons-le avec force : les terroristes n’en veulent pas à la Côte d’Ivoire parce que la Côte d’Ivoire, aujourd’hui, ne menace pas l’ordre établi. Elle l’exécute. Tant qu’il en sera ainsi, Abidjan pourra dormir tranquille pendant que Gao, Tombouctou ou Kidal brûlent.

Mais cet ordre est une injustice historique. Et les injustices historiques finissent toujours par payer. La lutte est finale. Elle ne se terminera ni par un communiqué ni par un cessez-le-feu humanitaire. Elle se terminera par la chute du système ou par la chute du continent. Les peuples africains, qui n’ont rien à perdre que leurs chaînes, savent désormais de quel côté se trouve leur avenir.

À la mémoire de toutes les victimes silencieuses du terrorisme – et de celles du système qui le rend possible.


Note aux lecteurs : Cet article ne reprend aucune donnée classifiée. Les références aux trafics d’armes sont issues de rapports publics (Small Arms Survey, rapport de l’ONU S/2022/149, enquêtes de Mediapart sur la Françafrique). L’hypothèse selon laquelle certaines puissances occidentales entretiennent avec ce terrorisme une relation trouble relève d’une analyse politique et historique, et non d’une accusation judiciaire. Il appartient à chacun de confronter cette hypothèse aux faits connus.

Aminou Balogun

Ibinimori

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